Sexualités et violences en prison
Ces abus qu’on dit sexuels

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Sexualités et violences en prison

Daniel Welzer-Lang, Lilian Mathieu, Michaël Faure

Préface de Michèle Perrrot -Postface de Bernard Bolze
Observatoire International des Prisons - Aléas

ALEAS EDITEUR, novembre 1996

 

Mots clefs : Prison, rapports sociaux de sexe, genre, hommes, masculin, abus dits sexuels, violences, sexualité, sida

 

On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamaisrien de la violence des rives qui l’enserrent.  Bertold Brecht

 

SOMMAIRE

 

Introduction 

Chapitre 1 : Histoire de la recherche et problématique

1.1. Une recherche innommable : les obstacles à la construction de l’objet

1.1.1. Le silence des détenus

1.1.2. L’embarras de l’administration pénitentiaire

1.2. Comment problématiser la question des abus " sexuels "

1.2.2. Les abus dits sexuels

1.2.3. Viol et abus sexuels d’hommes par des hommes, viol et abus sexuels de femmes par des femmes -

1.3. Prison et résistance

 

Chapitre 2 : Cadre de la prison et sociabilité carcérale

2.1. Ethnographie de la prison

2.1.1. Architecture et cadre matériel

2.1.2. Promiscuité et effets sur l’intimité

2.1.3. Règlement

2.1.4. Composition et caractéristiques de la population carcérale française

2.2. Les surveillants et le personnel carcéral

2.2.1. La profession de surveillant

2.2.2. Les relations avec les détenus : de la contrainte à la négociation

2.2.3. Attitudes à l’égard de la sexualité carcérale

2.2.4. Les autres intervenant-e-s (infirmerie, médecin, animation)

2.3. La sociabilité carcérale

2.3.1 Le jeu des adaptations secondaires

2.3.2. Effets de l’incarcération sur le corps et l’estime de soi

2.4. Relations avec l’extérieur

2.4.1. Les conditions des visites

2.4.2. Sexualité et parloir

2.4.3. Le courrier

Conclusion : l’hypothèse de permanence

 

Chapitre 3 : La prison, une annexe de la maison des hommes où l’abus est un instrument de domination et un régulateur des rapports de force

 

3.1. L’homophobie, la maison des hommes et la prison

3.1.1. L’homophobie

3.1.2. La maison-des-hommes

3.1.3. La prison comme maison des hommes

3.1.3.1. Une structuration du masculin sur l’absence féminine

3.2. Pouvoirs et hiérarchies en prison

3.2.1. Les grands-hommes

3.2.2. Les sous-hommes

3.2.2.1 Les " pointeurs "

3..2.2.2. Homosexuels, travestis, transsexuels : victimes de l’homophobie

3.2.2.3. Les hommes fragiles, faibles et/ou jeunes

3.2.2.4. Le genre comme référent de la domination

3.2.2.5. Les hommes : les autres

3.3 Le pacte de secret

3.3.1. Des valeurs communes : le rapport aux femmes

3.3.2. Pacte de secret et alliance dans la gestion du quotidien

3.3.3. L’homophobie : intrument de gestion commun entre détenus et surveillants

3.4. L’homosexualité

3.5. Retour à la maison-des-hommes et hypothèse de permanence

3.5.1. La prison n’est pas une exception

3.5.2. Pourquoi le silence sur les abus ?

3.6. La prison et la honte : l’exemple de la masturbation

Conclusion : la place de l’abus

 

Chapitre 4 : Les abus en prison pour femmes : la non-symétrie

 

4.1. Les hiérarchies féminines

4.2. Les rapports à la sexualité en détention

4.3. La sexualité féminine carcérale

4.3.1. La masturbation féminine

4.3.2. L’homosexualité féminine

 

Chapitre 5 : Sexualité carcérale et sida

 

5.1. Le sida dans les prisons françaises : données épidémiologiques

5.2. La santé carcérale et le VIH

5.2.1. Le dispositif médical des prisons françaises et ses insuffisances

5.2.2. Pathologies carcérales

5.2.3. L’administration pénitentiaire face au sida

5.2.4. Sida et renouvellement du militantisme

5.3. Prison et pratiques à risque

5.3.1. Échanges de seringues

5.3.2. Contamination par voie sexuelle

5.3.3. Les conditions de traitement

5.4. Les détenus séropositifs ou malades

5.4.1. La marginalisation des détenus séropositifs et sidéens

5.4.2. Les surveillants face au sida

Conclusion : vers quelle prévention ?

 

Annexes

Annexe 1 : Les " parloirs d’amour ", une solution ?

Annexe 2 : De la difficulté à construire une théorie sociologique : les visions psychologiques et juridistes

Annexe 3 : Les données existantes sur les abus en prison

Annexe 4 : notre méthode

La collaboration contractuelle

Les entretiens

Les stages de formation

 

Introduction

Trois questions sont à l’origine de cet ouvrage. La première émane de Bernard Bolze, fondateur de l’Observatoire International des Prisons et ami de longue date. Un " beau jour " de juillet 92 (les histoires commencent toujours de même), à la sortie d’un métro lyonnais, alors que nous nous dirigions tous deux vers les pentes de la Croix-Rousse, il m’a tout simplement demandé : " Pourrait-on réfléchir ensemble à ce qui se passe pour les " pointeurs " en prison ? ". Le militant interroge le chercheur, en quelque sorte.

La seconde question a été formulée par une responsable de l’ex-A.F.L.S. (Agence Française de Lutte contre le Sida). Cette responsable de l’action en milieu pénitentiaire parlait de l’absence de recherches en sciences sociales sur le thème de l’abus sexuel. "Pourquoi ne faites-vous pas un projet dans ce sens ? " demanda-t-elle. Une responsable administrative interpelle le chercheur.

La troisième question m’est personnelle. Après avoir décrit l’homophobie de manière très générale, je m’interrogeais sur la socialisation masculine au regard de cette problématique. Comment, notamment à l’armée, dans la police, en prison (tous corps masculins où les femmes sont soit absentes, soit - encore - peu représentées), se structurent les rapports entre hommes ? Et quelles en sont les conséquences pour ces hommes là, et pour les autres?

Au détour de mes travaux sur le viol, j’avais déjà croisé ceux que l’on qualifie en prison de " pointeurs ". Rencontres difficiles, longues heures passées à étudier leurs dossiers d’instruction. Brutales confrontations entre le mythe sur le viol et la pauvre et simple réalité des violeurs : des hommes qui utilisent menaces, violences, meurtres, bref le pouvoir, l’oppression, pour satisfaire ce qu’ils vivent comme une forme presque légitime de sexualité. Des hommes ordinaires là où on aimerait trouver des monstres.

Après en avoir longuement discuté avec mes ami-e-s chercheur-e-s de l’association Les Traboules de Lyon et du "Groupe anthropologie des sexes et de la vie domestique" du CREA. auquel j’appartenais à l’époque, nous avons décidé de mener cette recherche à terme. Lilian Mathieu avec qui j’ai déjà travaillé sur la prostitution et dont j’apprécie beaucoup la rigueur scientifique, et Michaël Faure, étudiant en sociologie qui se passionnait pour les droits et la dignité des personnes en prison se sont joints à moi. D’autres, des psychiatres, des militantes féministes, se sont rapproché-e-s un moment et son reparti-e-s. Pour des raisons différentes : peur d’être mal vus par la hiérarchie pour les psychiatres, sensation légitime d’isolement pour les femmes.

Notre recherche était prévue pour durer entre 18 et 24 mois. Elle en a duré presque le double. Le poids du silence, les difficultés du thème, les contraintes inhérentes à notre statut de chercheurs non-statutaires obligés de courir de contrats en contrats n’expliquent pas tout. Parfois, après un entretien ou à la relecture d’une interview, nous avons dû nous arrêter. Souffler. Prendre du temps de vivre pour essayer d’oublier l’horreur_ l’insupportable. On nous a parfois repproché la dureté des extraits reproduits. Que l’on sache qu’avant de les publier, il a fallu les écouter de vive voix, en face à face, les retranscrire, les découper de manière thématique, les comparer_ J’ai beau travailler depuis près de dix années sur l’oppression, les abus de toutes sortes, je n’arrive pas encore à en faire de la routine.

Bien entendu nous remercions très vivement tous ceux et toutes celles qui ont témoigné, qui ont pris du temps pour se remémorrer des actes qu’ils/elles préfèrent sans doute oublier, qui ont accepté de relire et corriger leurs interviews. Nous remercions tout particuliérement les (ex) détenu-e-s et leurs proches, les surveillant-e-s ou ex-surveillant-e-s qui ont débattu avec nous, les visiteurs et visiteuses de prison, les éducateurs et les magistrats qui nous ont accueilli, les prostitué-e-s de Cabiria (en particuliers M. et A.) pour leur aide constante, le groupe de femmes lesbiennes qui a collaboré à notre étude, les responsables de l’association Altaïr Dièse de Paris pour leur contribution écrite_ Sans eux, sans elles, nous n’aurions jamais mené notre tâche à bien. Ils/elles voulaient que ces vérités soient dites, le livre leur est dédié.

Nous avons bénéficié des crédits de l’ex-AFLS, accueillie plus tard à la Division sida du Ministère de la Santé, et de la MIRE (Mission Interministérielle Recherche Expérimentation). Nous en remercions leurs responsables, notamment Bernard Dorais, Danièle Bitan, Marianne Berthod-Wurmser, Patrice de Cheyron, Pierre Volovitch, Françoise Varet, Michèle Arnaudiès, Catherine Patris. Ils/elles ont eu la délicatesse de ne pas trop s’impatienter face à nos retards accumulés. Les sciences sociales demandent du temps et les temps administratifs correspondent rarement aux temps des chercheur-e-s.

Nos contacts avec les responsables du Ministère de la justice sont restés en " stand by ", nous avons tout de même apprécié les efforts de certaines fonctionnaires pour essayer de les faire avancer.

Max Sanier, Andrée Schepherd, Guy Dutey, Françoise Guillemaut, Martine Schutz-Samson, Florence Montreynaud, Isabelle Belanger, Jean Michel Carré, Jean-Yves Le Talec, Michel Dorais, ont contribué, sous des formes diverses, à alimenter les débats que posait notre étude au fur et à mesure de sa réalisation. Le personnel des Traboules coordonné par Brigitte Dumoulin a retranscrit les interviews. Sylvie Tomolillo nous a aidé à les traiter. Marie-Christine Zelem, Martine Corbiere et Willy Pelletier ont posé leur regard critique sur une première version de ce texte. Maurice Glaymann notre éditeur, avec la gentillesse et la patience que tous ses ami-e-s auteur-e-s lui connaissent, s’est adapté à nos rythmes capricieux. Bien entendu nous les remercions tous et toutes très chaleureusement.

Enfin, nous devons au lecteur et à la lectrice un mot d’explication sur la forme que prend cet ouvrage, aboutissement d’une recherche scientifique co-édité par une organisation militante dont un des responsables signe la postface. Les liens entre militantisme et travail scientifique sont complexes, empreints de méfiance réciproque. Le militant enrage de voir le sociologue " ne pas aller assez loin ", " être si long_ ", critique la prudence avec laquelle il formule ses énoncés. Le chercheur, à l’inverse, tenu à l’analyse de son propre rapport à l’objet, se méfie des prises de positions partisanes et craint de voir délégitimer son travail par l’accusation de partialité. Cette tension constante du travail sociologique entre l’" engagement " et la " distanciation ", pour employer les termes de Norbert Elias, voit ses effets multipliés lorsqu’il s’agit d’aborder un thème tel que celui de l’abus dit sexuel en prison. Face aux témoignages évoquant l’horreur et le sordide, la " neutralité axiologique " que réclament les traités d’épistémologie semble un bien vain mot d’ordre. Dans la mesure du possible, nous avons tenté d’être les plus impartiaux et " objectifs " possibles, tout en sachant que dans bien des cas il s’agissait d’un voeu pieux. Pour autant, nous estimons que les analyses publiées ici n’ont pas abdiqué toute rigueur. Quant à la dimension implicitement critique que d’aucuns pourraient déceler dans nos propos et nous reprocher, celle-ci nous semble intrinsèque au travail même de la sociologie, et nous faisons nôtres ces propos de Pierre Bourdieu sur la dimension critique inhérente à tout dévoilement scientifique : " Dans le cas de la science sociale, ce dévoilement est par soi une critique sociale, et qui est d’autant plus puissante que la science est puissante, donc plus capable de dévoiler les mécanismes qui doivent une part de leur efficacité au fait qu’ils sont méconnus, et de toucher ainsi aux fondements de la violence symbolique ".

Nous n’avons pas refusé que notre travail soit "approprié" par l’Observatoire international des prisons, même si tous les membres de l’équipe n’en partagent pas nécessairement les analyses et prises de positions. Tout ouvrage de ce type devient dès sa parution un enjeu et l’objet d’usages multiples dans les luttes pour la définition de ce que doit être le monde carcéral, et nous n’avons en quelque sorte fait qu’anticiper et approuver cette appropriation. Compte-tenu de la demande originelle de l’OIP et de sa contribution au recueil des données, il ne nous a pas semblé que sa proposition de co-édition constituait une remise en cause de la validité de notre travail, lequel a été élaboré de façon totalement autonome. Conformément à la formule consacrée, les propos avancés dans cet ouvrage n’engagent que leurs auteurs.

Daniel Welzer-Lang

 

Cet ouvrage a reçu le soutien de la MIRE
(Mission Interministérielle Recherche Expérimentation)

ISBN 2-908016-78-8

© ALEAS EDITEUR, novembre 1996
Siège social : Aléas Editeur, 15 Quai Lassagne - 69001 LYON
Direction : Maurice GLAYMANN et Pascal VERCHERY
l’Ami du Livre, l’Éditeur Audacieux et Sagace
Sexualités et violences en prison
Ces abus qu’on dit sexuels

Des mêmes auteurs :

Daniel Welzer-Lang

Le Viol au Masculin, Paris, l'Harmattan, 1988

Les hommes violents, Paris, Lierre et Coudrier, 1991
Réédition en 1996 par les éditions Coté femmes, Paris.

Arrête, tu me fais mal... , Montréal, Paris, éd. Le Jour, V.L.B, 1992

Les hommes à la conquète de l'espace domestique, Montréal, Paris, Le Jour, V.L.B (avec J.P. Filiod), 1993

Ouvrages traduits :

Los hombres violentos, éditions Indigo, Bogota (Colombie), 1996

Ouvrages dirigés

Des Hommes et du Masculin (avec J.P. Filiod eds). Aix en Provence - Université de Provence - C.R.E.A., Université Lumière Lyon 2, CEFUP, Presses Universitaires de Lyon, 245 p. (Bulletin d'informations et d'études féminines, n.s.)1992

La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie (ouvrage collectif coordonné avec Pierre Dutey et Michel Dorais), Montréal, V.L.B, 1994

Les faits du logis : épistémologie et socio-analyse de la condition de l'opérateur (avec Laurette Wittner), Lyon, éditions Aléas, 1996

Daniel Welzer-Lang & Lilian Mathieu

Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne Marie Métaillé (avec Odette Barbosa), 1994

Les auteurs :

Daniel Welzer-Lang :
Maître de Conférences à L’Institut Raymond Ledrut
UFR de sociologie - Université Toulouse Le Mirail
Chercheur au Groupe d’études sur la division Sociale et Sexuelle du Travail - GEDISST-CNRS (Paris) et à l’équipe SIMONE, Conceptualisation et communication de la recherche/femmes, Université Toulouse Le Mirail .

Lilian Mathieu :
Après avoir obtenu un DEA à l’université Lumière Lyon 2, il est aujourd’hui doctorant en sciences politiques à l’Université Paris X Nanterre.

Michaël Faure :
Chargé d’Etudes à l’association Les Traboules

 

 


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