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Attitudes et appréciations envers les hommes homosexuels
en Allemagne de l'Ouest et en Allemagne de l'Est
© Michael BOCHOW
Traduction Pierre DUTEY
Titre original : Einstellungen und Werthaltungen zu homosexuellen Männern in Ost- und
Westdeutschland
Définition préliminaire des concepts.
La répression des rapports sexuels entre personnes du
même sexe connaît en Europe une histoire millénaire. Le type de l'homme homosexuel, tel
que nous le connaissons aujourd'hui, n'apparaît pourtant en Europe et en Amérique du
nord qu'au XIXe siècle. Dans ce qui suit, quand il sera question des hommes homosexuels,
cela renverra à un type social relativement nouveau, qui ne s'est développé jusqu'à sa
forme contemporaine dans la plupart des sociétés industrielles occidentales qu'après la
seconde guerre mondiale.
Une précision terminologique est également nécessaire
en vue d'analyser les attitudes et appréciations qui se rencontrent actuellement : les
termes de PRÉJUGÉ, DISCRIMINATION, HOMOPHOBIE, sont largement utilisés dans l'analyse
des attitudes que développe la majorité hétérosexuelle à l'encontre de la minorité
homosexuelle dans une société. De ce fait, il convient d'expliquer brièvement pourquoi,
dans ce qui suit, les concepts de PRÉJUGÉ et HOMOPHOBIE seront évités.
Le concept de préjugé a été fondamentalement
déterminé par ses connotations normatives. Sous ce rapport, les préjugés se
caractérisent par des vues erronées, une base d'information pauvre, une généralisation
abusive, de la rigidité et de l'inadéquation. A ce titre, la différence entre un
préjugé et un JUGEMENT n'est cependant que de degré, en ce sens que les jugements ne
sont pas immunisés contre l'erreur en matière d'hypothèses initiales, d'informations,
de généralisations, etc. Par conséquent, les préjugés ne se distinguent des autres
attitudes ou jugements ni par une structure interne foncièrement différente, ni par un
caractère spécifiquement défectueux de leur processus d'élaboration : ils s'en
distinguent au premier chef par leur indésirabilité sociale. "Le caractère
normatif du préjugé se révèle tout particulièrement en ceci que les généralisations
positives sont à peine vues comme des préjugés... Bien plutôt, le concept de préjugé
est aujourd'hui circonscrit et limité aux attitudes négatives à l'encontre de groupes
sociaux faibles". (Bergmann, 1987:10). Dans cette perspective, le concept de
STÉRÉOTYPE s'avère plus ouvert pour appréhender toute la gamme des variations, des
"jugements distanciés" aux "attitudes préconçues" et aux
"jugements positifs et négatifs". Il conviendrait ici de se rappeller que la
pensée des chercheurs en sciences sociales procède de nombreux stéréotypes, et que
cela n'est aucunement un privilège réservé à l'homme de la rue.
De même, la catégorie d'homophobie, utilisée aux USA,
sera évitée en pleine connaissance de cause. La phobie est un concept de psychologie
clinique, que l'on peut cerner et définir de manière précise. En tant que
"réaction de peur excessive et inadaptée", "liée à des constellations
de stimuli hautement spécifiques" (Pschyrembel, 1986:1298), ce concept ne saurait
décrire qu'un segment extrêmement étroit de ce qui est possible en matière d'attitudes
et de modalités de réactions envers les homosexuels. De préférence à une acception
plus large du terme, allant dans le sens d'une conception plutôt métaphorique de la
phobie, telle que la présente la littérature des USA, nous utiliserons les catégories
d'HOSTILITÉ ENVERS LES HOMOSEXUELS et d'ATTITUDE ANTIHOMOSEXUELLE. Ces termes embrassent
un spectre réellement plus large, quant aux formes de réaction émotionnelles et
psychiques, que le concept de phobie. L'hostilité envers les homosexuels ouvre par
ailleurs un champ plus vaste que la notion de DISCRIMINATION. Si l'hostilité envers les
homosexuels est sous-jacente à toute discrimination des homosexuels, qu'elle soit
étatique, sociétale, ou individuelle, toute forme d'hostilité envers les homosexuels ne
conduit pas pour autant de manière nécessaire à des discriminations légales ou
sociales. Le concept d'hostilité envers les homosexuels s'applique donc mieux au domaine
des attitudes et des appréciations. La discrimination ressort plus à des comportements
individuels ou collectifs, situés à l'extérieur du champ exploré par ce projet de
recherche. La signification sociale et politique que revêtent dans les sociétés
bourgeoises développées les processus discriminatoires à l'encontre des hommes
homosexuels, n'est par ailleurs pas contestée.
Echantillonnage et dispositif d'investigation
Dans ce qui suit, sont commentés certains résultats
choisis parmi ceux d'une enquête représentative, dont j'ai conçu la méthode
d'investigation ; elle a été réalisée en février et mars 1991 par l'institut GFM-GETAS de Hambourg. Ont été interrogés 1002 Allemands de l'Est et 1220 Allemands de
l'Ouest. La totalité du projet de recherche a été financée sur les fonds du ministère
fédéral pour la recherche et la technologie. L'interview a été présenté aux
enquêtés comme un entretien portant sur d'importantes questions actuelles politiques ou
sociales ; il n'était pas mentionné au départ qu'une grande partie des questions
auraient pour objet les hommes homosexuels. L'entretien était construit en sorte que le
thème "hommes homosexuels" n'apparaisse pas directement avant la 17ème
question. Nous avions en outre veillé à ce que les questions relatives à la
constellation thématique du sida n'interviennent pas avant la fin de l'entretien
(questions 58 à 65). Celui-ci était entièrement standardisé ; les entretiens ont duré
en moyenne 51 minutes en Allemagne de l'Ouest, et 60 minutes à l'Est. Afin de pouvoir
analyser les attitudes et appréciations envers les hommes homosexuels comme une partie
d'une configuration plus vaste d'attitudes, nous avons formulé une série de questions
sur la position sociale de genre des enquêtés, sur le paragraphe 218, sur le droit de
vote des immigrés aux élections locales, sur l'engagement religieux, la situation
socio-économique, la manière de voter. Bon nombre de questions, qui devaient faire
apparaître clairement les attitudes envers les hommes homosexuels, ont été reprises au
matériel d'investigation proposé par Rüdiger Lautmann et Hanns Wienhold en 1974.
L'enquête d'il y a deux ans rend ainsi loisible une double comparaison : comparaison
synchronique quant aux attitudes des populations Est- et Ouest-allemandes en 1991, et
comparaison de ces attitudes telles qu'elles étaient exprimées par la population
Ouest-allemande en 1974 et 1991. L'enquête que nous avons menée peut à bon droit servir
d'exemple, quant à l'importance d'utiliser un grand nombre d'indicateurs lors des
enquêtes d'opinion, et quant au caractère problématique des résultats que peut
induire, lors d'une enquête multi-thématique, l'usage sélectif d'un tout petit nombre
de questions.
A la proposition "l'orientation sexuelle des gens
m'est indifférente ; pourquoi devrais-je m'inquiéter de cela ?", 65 % des Allemands
de l'Ouest et 69 % des Allemands de l'Est se disent d'accord en 1991. Déjà dans
l'enquête de Lautmann et Wienhold (LAUTMANN, WIENHOLD : 1977) cette proposition
recueillait l'assentiment d'une majorité des enquêtés, soit 55 %. Considéré
isolément, cet accroissement de la majorité des enquêtés qui se dit d'accord avec une
proposition marquant la tolérance (accroissement encore plus significatif sur l'axe du
temps), pourrait être interprété comme l'indicateur d'une acceptation accrue de
l'homosexualité. Cette supposition qu'au moins dans les grandes villes de RFA, on puisse
rencontrer une acceptation relativement élevée de l'homosexualité, était également
exprimée par de nombreux acteurs de la politique de prévention du sida vers la fin des
années 80. Pourtant, l'analyse des accords et des désaccords à toute une série
d'autres questions montre que les populations allemandes sont encore très éloignées,
vis à vis des homosexuels, d'une tolérance fermement ancrée, consolidée en consensus
majoritaire.
Attitudes relatives aux réglementations
juridiques
Aujourd'hui comme hier, une partie significative de la
population allemande s'exprime en faveur d'une discrimination sociale et professionnelle
des hommes homosexuels. A comparer les résultats de l'enquête de Lautmann et Wienhold en
1974, et ceux de la nôtre en 1991, il apparaît à la vérité que parmi la population
Ouest-allemande, la catégorie de ceux qui prônent des poursuites judiciaires, ou du
moins une inégalité dans le traitement social des hommes homosexuels, cette catégorie
s'est réduite. En 1974, 18,4 % souhaitaient une interdiction générale des comportements
homosexuels : ils sont en 1991 13,4 % des Allemands de l'Ouest, et 9,7 % de ceux de l'Est.
Plaident pour un renforcement du paragraphe 175 : 27 % des allemands de l'Ouest en 1974,
contre 16 % en 1991, et 17 % à l'Est en 1991. En faveur d'une majorité sexuelle fixée
à 14 ans tant pour les relations homo- qu'hétérosexuelles, votent en 1974 16 % des
Allemands de l'Ouest, contre 29 % en 1991, et 35 % à l'Est cette même année.
(Voudraient maintenir le §175 dans sa version actuelle : en 1971, 55 % des Allemands de
l'Ouest, en 1991 55 % des allemands de l'Ouest et 47 % des Allemands de l'Est).
A ces résultats, on constate que seule une petite
minorité de la population allemande voudrait encore voir l'homosexualité masculine
globalement interdite. De même, un renforcement du paragraphe 175, qui en tout état de
cause ne devrait pas mener à une interdiction totale des comportements homosexuels, n'est
appelée de ses voeux que par moins d'un Allemand sur cinq, tant à l'Ouest qu'à l'Est.
Si l'on aborde la possibilité de réglementer l'accès à certaines professions, il
apparaît cependant qu'une majorité des gens, aujourd'hui comme hier, se prononce en
faveur d'un traitement inégalitaire des hommes homo- et hétérosexuels. Une
discrimination professionnelle des hommes homosexuels qui prendrait la forme d'une
restriction à l'embauche, ou d'une interdiction d'embauche visant les emplois politiques
et/ou le métier d'enseignant, recueillait en 1974 l'assentiment de 87 % des enquêtés.
En 1991, il s'agit de 71 % des Allemands de l'Ouest et de 64 % des Allemands de l'Est. Si
l'on distingue les personnes qui s'expriment en faveur de possibles restrictions, mais
toutefois pas d'interdictions professionnelles strictes, il apparaît que chez les
Allemands de l'Ouest, preque la moitié (45 %) prône pour les hommes homosexuels
l'interdiction d'accès aux professions d'enseignant et/ou aux emplois politiques ;
l'importance de cette catégorie est significativement moindre chez les Allemands de
l'Est, avec un tiers (31 %). En 1974, 60 % des Allemands de l'Ouest interrogés se
prononçaient en faveur de ce type d'interdictions professionnelles : un changement
d'attitudes s'est donc manifesté ici aussi.
Distanciation sociale et pathologisation
Au début des années 90, 22 ans après la réforme du
paragraphe 175, l'exigence d'une distance sociale à l'encontre des hommes homosexuels
demeure écrasante. 61 % des Allemands de l'Ouest et 65 % de ceux de l'Est signalent sans
équivoque qu'ils souhaiteraient éviter les contacts sociaux avec les hommes homosexuels
; seulement 31 % des Allemands de l'Ouest et 26 % des Allemands de l'Est font savoir
qu'ils ne redoutent que peu ou pas ces contacts. Le besoin de distance sociale a été
exploré par des questions portant sur les réactions vis à vis d'un homosexuel parmi les
voisins, les collègues de travail, et sur l'existence d'hommes homosexuels dans les
réseaux amicaux ou de proximité des amis et connaissances. Cette grande "demande de
distance sociale", contrairement à d'autres attitudes manifestées, est restée
constante. en 1974, 32 % des Allemands de l'Ouest interrogés disaient ne pas avoir de
problèmes quant aux contacts sociaux avec des hommes homosexuels, ce qui est une
proportion pratiquement identique à celle de 1991.
La distance sociale à l'encontre des hommes
homosexuels, qui s'articule à travers les résultats de l'enquête, doit s'envisager sur
l'arrière-plan suivant : une majorité des Allemands de l'Ouest et de l'Est interrogés
considère encore une orientation sexuelle dirigée vers les personnes du même sexe comme
un défaut irréversible dans le développement, ou comme un désordre sexuel susceptible
de thérapie, ou encore comme un vice. Seulement 27 % des Allemands de l'Ouest et 33 % des
Allemands de l'Est récusent l'ensemble des propositions définissant l'homosexualité
comme un état pathologique ou un vice.
Si une claire majorité de la population allemande
évite les contacts avec les hommes homosexuels, et considère une orientation sexuelle
dirigée vers les personnes de même sexe comme un état pathologique ou vicieux, une
minorité consistante exprime aussi la supposition qu'en présence d'hommes homosexuels,
elle réagirait par des malaises psychosomatiques. 42 % des Allemands de l'Ouest
interrogés entérinent la proposition selon laquelle ils se sentiraient
"physiquement mal à l'aise" à proximité d'hommes homosexuels ; en 1974, il
s'agissait de 46 % des enquêtés ; 35 % des Allemands de l'Est se prononcent en 1991 dans
ce sens.
Orientation normative, orientation politique
Les données de l'enquête de 1991 attestent clairement
l'existence d'un "syndrome d'attitudes", une hypothèse que Lautmann et Wienold
pouvaient déjà corroborer grâce aux résultats de leur enquête de 1974. Une attitude
défavorable ou hostile à l'encontre des hommes homosexuels ne se révèle pas comme
trait isolé de la personnalité de l'individu particulier enquêté : elle s'entretisse
au contraire avec un contexte hautement structuré de représentations, d'appréciations,
et d'attitudes politiques.
L'hostilité envers les homosexuels est manifestement en
correspondance avec l'orientation sur les rôles de sexe traditionnels, marqués par le
patriarcat, et avec la récusation de l'égalité des chances dans la participation au jeu
social et politique pour les étrangers et les jeunes immigrés, qui vivent en République
Fédérale depuis des années. Les tenants d'un renforcement du paragraphe 175 sont aussi
majoritairement pour une version restrictive du paragraphe 218. La compréhension envers
les hommes homosexuels suit en Allemagne, comme aussi dans d'autres pays, le schéma
politique Gauche-Droite. Le camp conservateur (CDU/CSU) admet la plus forte proportion en
personnes hostiles aux homosexuels, quand inversement les électeurs de la coalition
Verts/Alliance 90 ne sont au diapason anti-homosexuel que dans une proportion
négligeable. Le SPD apparaît, tant à l'Ouest qu'à l'Est, comme véritable "parti
du peuple", en ceci que l'ensemble de ses électeurs, pour ce qui concerne les
différents indices, présente presque les valeurs moyennes de l'ensemble des enquêtés.
Seuls, les électeurs du FDP s'échappent du schéma Gauche-Droite que nous avons
esquissé. A ce que montre l'évaluation de leurs attitudes négatives envers les hommes
homosexuels, ils se situent en Allemagne de l'Ouest entre le SPD et les Verts, et dans les
nouveaux länder, entre le SPD et le PDS.
La participation à une Eglise et les sentiments
religieux ont une influence comparable, dans leur signification, à la préférence partidaire. Parmi les fidèles de confession chrétienne qui sont moins fortement reliés
à leur Eglise, et plus significativement encore dans le groupe des athées, la proportion
des personnes hostiles aux homosexuels est plus restreinte que parmi les fidèles
fortement reliés à leur Eglise. Les différences entre Catholiques et Protestants sont
à peine significatives. Il est vrai que parmi les enquêtés de l'ex-RDA, 26 % seulement
ressortissent à l'une des deux Eglises chrétiennes, contre 87 % en Allemagne de l'Ouest.
L'auto-définition par chacun de sa propre situation
socio-économique s'avère elle aussi riche de sens. Le concept de "société des deux-tiers" a tout d'abord été explicité pour les enquêtés ; puis on leur a
demandé s'ils pensaient appartenir plutôt aux deux tiers pour lesquels les choses vont
plus ou moins bien, ou au tiers pour lequel elles vont mal. Dans ce contexte, il apparaît
une liaison significative entre le sentiment de privation matérielle et l'attitude envers
les hommes homosexuels. Les enquêtés qui affirment que pour eux-mêmes cela va plus mal
que pour la "majorité des deux-tiers", sont dans une proportion
significativement plus élevée hostiles aux homosexuels, par rapport au groupe de ceux
qui jugent leur situation socio-économique plutôt positivement. La différence
dramatique de situation économique entre anciens et nouveaux länder trouve également
son expression drastique dans les déclarations des enquêtés. Le "tiers" qui
dans l'ex-RFA représente les personnes pour lesquelles cela va réellement plus mal que
pour la "majorité des deux-tiers", correspond au quart des enquêtés (22,5 %),
tandis que dans la région de l'ex-RDA, proviennent de ce "tiers" la moitié des
enquêtés (50,2 %) qui estiment leur situation sociale particulièrement précaire. D'un
point de vue socio-démographique, ces deux groupes des "tiers" représentent
aussi des catégories de personnes différentes. Dans l'ex-RFA, ce quart des enquêtés
qui selon sa propre évaluation se trouve dans une situation économique difficile, ne
dispose pas seulement de revenus moindres, mais aussi d'un capital culturel réellement
plus bas que les enquêtés de l'ex-RDA qui se plaignent de leur mauvaise situation
économique. Ceci n'est pas étonnant : les personnes socialement désavantagées des
anciens länder peuvent être considérées comme d'authentiques "perdants du
capitalisme" ; elles n'ont, indépendamment de la situation économique globale
actuelle, aucune chance ou une toute petite chance de se libérer de leur misère sociale.
Les enquêtés des nouveaux länder, qui réfèrent à la précarité de leur situation
sociale et constituent la moitié de l'effectif total de l'échantillon à l'Est, sont des
"perdants de la réunification" ; nombre d'entre eux, du fait de l'amélioration
de la situation économique dans les nouveaux länder, ont une bonne chance de se hisser
dans les "deux-tiers" de ceux qui ont les meilleurs revenus. Il est donc logique
que la corrélation entre les attitudes hostiles aux homosexuels et la privation sociale
soit beaucoup plus fortement marquée dans les anciens länder que dans les nouveaux.
Idnetité psychosexuelle et attitudes envers les hommes
homosexuels
Des attitudes et appréciations hostiles aux
homosexuels, des réactions ambivalentes envers eux ou des positionnements qui s'orientent
plutôt vers un égalitarisme normatif et un universalisme, ne sont pas seulement partie
constitutive d'un système de valeurs ancré, complexe et internalisé : ils sont
aussi clairement dépendants des différents styles de vie sexuels. L'hostilité envers
les homosexuels n'est pas tellement fixée à des opinions qui seraient quelconques quant
à leur champ, restreintes quant aux situations impliquées, et de ce fait faciles à
modifier : elle se présente au contraire comme fermement ancrée dans la biographie
individuelle et l'identité psychosexuelle. Parmi les enquêtés, la partie hostile aux
homosexuels a manifestement commencé plus tard son activité sexuelle, elle a selon sa
propre estimation des rapports sexuels plus rares que les personnes de la même tranche
d'âge, est moins satisfaite de la qualité des rapports sexuels qu'elle vit, et vit plus
souvent de manière monogame, par rapport à ceux qui s'avèrent plus ouverts vis à vis
des hommes homosexuels.
De ce fait, l'hostilité envers les homosexuels peut
également s'envisager comme expression et résultat d'une hostilité plus générale
envers la sexualité. En bonne logique, c'est dans une proportion significativement
moindre que les personnes hostiles aux homosexuels prônent une prise en considération
circonstanciée du thème de la sexualité à l'école. Et quand elles le font, c'est en
voulant que dans ce cadre une attention plus limitée soit accordée au thème de
l'homosexualité. Avec les personnes qui sont au diapason anti-homosexuel, il apparaît
une plus forte orientation vers les rôles de sexe traditionnels déterminés par le
patriarcat, et de plus grandes peurs de contact avec les choses de la sexualité.
La communication et la structure des interactions, dans
le domaine intra-familial, sont également des facteurs qui paraissent influencer les
attitudes et appréciations envers les hommes homosexuels. On a posé aux interviewés la
question de savoir s'ils pouvaient parler de "choses tout à fait personnelles"
seulement à l'intérieur de leur propre famille, ou aussi à l'extérieur. Il apparaît
ici que les personnes dotées d'un comportement plus ouvert quant aux interactions et à
la communication, et qui peuvent parler de choses personnelles aussi à l'extérieur de
leur famille, sont réellement plus ouvertes envers les hommes homosexuels, par rapport à
ceux qui ne trouvent d'interlocuteurs qu'à l'intérieur de leur famille pour leurs
problèmes personnels. Les tendances anti-homosexuelles sont le plus fortement marquées
chez ceux des enquêtés qui n'ont absolument personne avec qui ils puissent parler de
choses personnelles. L'isolement social et le manque de possibilités de communication ont
aussi, ce qui n'est pas nouveau mais que confirment une nouvelle fois les données
présentes, des effets repérables sur les processus d'établissement de stéréotypes à
tonalité négative à l'encontre des minorités, et favorisent une pensée par clichés.
Les attitudes entre l'aversion et l'acceptation
Si dans la population allemande la proportion de ceux
qui prônent une interdiction directe des comportements homosexuels entre hommes s'est
significativement réduite entre 1974 et 1991, pour ne plus représenter qu'un dizième
des enquêtés, il reste à maintenir fermement que près de la moitié des Allemands de
l'Ouest se trouve sous ce rapport dans un monde de représentations paranoïdes et persécutoires. Ceci doit être brièvement élucidé, grâce à un nouveau recours à
l'assentiment recueilli par trois propositions. Ce sont les suivantes :
"Ce que font les homosexuels, c'est bel et bien
une cochonnerie. Ils devraient être castrés".
"La tolérance n'est pas de mise ici, on n'a pas
le droit de tolérer un comportement homosexuel".
"On doit tout faire pour endiguer
l'homosexualité, même chez les adultes. Il nous faut pour cela des textes répressifs
encore plus sévères".
Sur la base de ces trois items, un index additif a été
constitué. Il apparaît qu'en 1991, 61,5 % des Allemands de l'Ouest rejettent les trois
propositions ; 21 % approuvent une castration des hommes homosexuels. Parmi les
Allemands de l'Est, 67 % rejettent les trois propositions, et 13 % sont en faveur
d'une castration des hommes homosexuels. Une moitié seulement des enquêtés (49 %)
rejetaient en 1974 les trois propositions, et 36 % approuvaient une castration des hommes
homosexuels. Cela signifie qu'entre 1974 et 1991, la proportion des personnes
particulièrement hostiles aux hommes homosexuels a chuté parmi les Allemands de l'Ouest
de 51 % à 39 % ; cela ne signifie par contre en aucun cas que la majorité de la
population ouest-allemande soit exempte d'attitudes anti-homosexuelles. Nous n'insisterons
pas davantage ici sur cette forme d'hostilité anti-homos, moins brutale mais pourtant
massivement mise en oeuvre. Plutôt, il convient par un changement de perspective
d'expliquer quelle proportion de tolérance distanciée, ou d'acceptation plus avancée
des modes de vie homosexuels, se rencontre pour l'instant dans la population.
Comme indicateur de l'acceptation sans nuances ou de la
tolérance réticente envers les hommes homosexuels, plus adapté que des déclarations
générales du style "pourquoi devrais-je m'inquiéter à ce sujet, cela m'est
indifférent", sera l'assentiment à des propositions qui entretiennent une
proximité repérable avec le monde des enquêtés, à savoir celui de la majorité
hétérosexuelle de la population. Par le biais d'une explication lors de l'interview, la
discussion engagée depuis quelque temps a été amenée sur la situation juridique des
couples non mariés. Il a alors été demandé si les couples homos ou lesbiens devraient
être englobés par une disposition légale visant à une reconnaissance par l'Etat des
communautés de vie non matrimoniales. Il apparaît que du moins 48 % des Allemands de
l'Ouest, et même 56 % des Allemands de l'Est se prononcent pour que, dans le cas d'une
disposition légale pour les couples non mariés, les couples homos et lesbiens soient mis
sur le même pied que les couples hétérosexuels. L'assentiment à une disposition
légale pour les couples homosexuels, et donc à leur reconnaissance, implique au moins la
tolérance d'autres modes de vie que le mariage hétérosexuel, si ce n'est même une
proportion accrue de tolérance passive envers l'homosexualité et les homosexuels.
L'assentiment à l'ouverture du droit d'adoption pour les couples lesbiens ou homos tombe
beaucoup plus bas, mais reste du moins défendue par une minorité considérable, en ce
qui concerne les couples lesbiens. 30 % des Allemands de l'Ouest et 41 % de ceux de l'Est
sont d'accord pour l'ouverture du droit d'adoption aux couples lesbiens, 24 % des
Allemands de l'Ouest et 27 % des Allemands de l'Est l'accordent aussi aux couples homos.
L'approbation d'une aussi forte minorité à l'ouverture du droit d'adoption aurait été,
dans les années 70, probablement inconcevable.
Avec les résultats de l'enquête de 1991 que nous avons
exposés, et grâce à la comparaison avec l'enquête de 1974, on pourrait montrer deux
sortes de choses. L'hostilité envers les homosexuels, ou encore les attitudes de refus
dans la population, ont décru en ce qui concerne le nombre de personnes qui les
partagent. La proportion de gens dotés d'attitudes anti-homosexuelles reste cependant
considérable, aujourd'hui comme hier : au moins un tiers de la population peut être
classée comme fortement hostile aux homos, un second tiers est ambivalent, c'est à dire
pas intégralement anti-homosexuel mais en aucun cas dépourvu d'attitudes de refus ou
d'attitudes-clichés.
Deux choses méritent une explication :
Quels facteurs ont provoqué une diminution des
attitudes anti-homosexuelles ?
Quels facteurs opèrent pour que les attitudes
d'hostilité envers les homosexuels soient encore si virulentes chez une grande partie de
la population ?
Pour la diminution des attitudes
anti-homosexuelles
Jürgen Gerhards, dans sa recherche pour une
"sociologie des émotions", parvint à la conclusion que "le codage
culturel des émotions" est déterminé "avant tout, pour les vingt dernière
années, non par un quelconque des renforcements pronostiqués par Norbert Elias quant au
contrôle des affects, mais au contraire par un processus d'informalisation et de
relâchement croissants des affects" (Gerhards 1988 : 204). Faisant suite à Heiner
Meulemann (Meulemann 1985), Jürgens Gerhards suppose une corrélation entre l'avancée du
processus de sécularisation des sociétés bourgeoises et une mutation de la culture des
émotions, entre l'affaiblissement des représentations religieuses, essentiellement christiano-protestantes, et la diffusion croissante d'attitudes individualistes
d'autodétermination, entre des attitudes hédonistes et le relâchement de normes morales
sociétales et de règles culturelles relatives au sentiment. (Gerhard 1988 : 243). Comme
preuves empiriques des processus de déploiement sociaux et culturels qu'il diagnostique,
Gerhard cite le recul des seuils de pudeur et de gêne, ainsi que les attitudes
transformées quant à la sexualité préconjugale, tous facteurs qui ont aussi
massivement retenti dans une mutation du comportement sexuel des jeunes et des jeunes
adultes au cours des 30 dernières années. Avec son analyse des sociétés industrielles
occidentales, Ulrich Beck pointe dans la même direction : "il y a là des
développements choquants : mariages sauvages, mariages sans acte de mariage,
accroissement au carré des ménages à une seule personne, parents qui éduquent tout
seuls, se traînent tout seuls, errent tout seuls" (Beck 1991 : 43).
L'augmentation significative du nombre d'enfants nés hors-mariage depuis les années 70 est pour Beck la preuve d'une mutation dans la forme
d'existence de la cellule familiale. Le modèle traditionnel du cadre de vie dans la
société industrielle capitaliste avec son emboîtement de cellules familiales et de
classes marque de plus en plus faiblement les orientations normatives et les circonstances
de vie, pour des tranches de populations élargies. L'individualisation des échelles de
valeurs et des styles de vie s'accompagne d'une relativisation de la polarisation des
sexes. Tous les processus de mutation sociale évoqués sont accompagnés, et sont
partiellement la cause, d'un recul du pouvoir de marquage des rôles de sexe
traditionnels, et d'une orientation croissante vers des modèles biographiques moins
polaires. Vu sous cet angle, les hommes homosexuels profitent aussi bien des processus
d'individualisation des sociétés industrielles, que des conquêtes du mouvement des
femmes, qu'il soit bourgeois, socialiste, ou de la gauche alternative. Ils profitent du
recul des valeurs conservatrices-familialistes chez la majorité hétérosexuelle de la
population. Dans la société, l'adhérence normative entre sexualité et procréation n'a
plus force d'obligation que pour une minorité. Comme le montre assurément la forte
exigence individuelle de distance sociale à l'encontre des hommes homosexuels, le recul
des attitudes directement hostiles dans la population, mis en évidence plus haut, ne peut
s'assimiler d'emblée avec l'accroissement d'une acceptation sans restrictions. Dans le
cadre des processus d'individualisation à l'oeuvre dans les sociétés bourgeoises-capitalistes, bien plus peut être tiré de l'accroissement d'une tolérance
envers l'homosexualité et les homosexuels, qui reste ambivalente. C'est plutôt par le
concept d'indifférence que par ceux de tolérance active ou d'acceptation, que de telles
attitudes peuvent être caractérisées. Une telle appréciation peut supporter
l'homosexualité, aussi longtemps que des hommes ou des femmes homosexuels ne pénètrent
pas, volontairement ou non, l'espace social des personnes rencontrées. A peine 10 % des
Allemands de l'Est admettent qu'ils ont pour amis des homosexuels hommes ou femmes, 12 %
de plus parmi les Allemands de l'Est et de l'Ouest ont des hommes homosexuels parmi leurs
connaissances. Trois quarts des Allemands, tant à l'Est qu'à l'Ouest, n'ont aucun homme
homosexuel dans leur réseau de connaissances ou d'amis, ni parmi leurs collègues de
travail. Une partie significative de cette majorité des trois-quarts de la population
allemande se signale par une attitude en "laissez faire" envers les hommes
homosexuels, plus qu'elle ne se sent tenue à une tolérance active. A quel point une
telle permissivité indifférente peut être dépendante du contexte, cela peut
s'illustrer par un exemple.
Stratégies contre le sida et attitudes de la
"population générale"
Relativement à la question de l'âge adéquat de
consentement aux relations sexuelles entre jeunes gens et hommes adultes, 13,4 % des
enquêtés en Allemagne de l'Ouest, contre 9,7 % à l'Est, s'expriment comme nous l'avons
déjà indiqué en faveur d'une interdiction de l'homosexualité masculine. Relativement
à la question des mesures à prendre pour faire obstacle à une diffusion accrue du sida,
31 % des Allemands de l'Ouest et 27 % des Allemands de l'Est sont d'accord avec la
proposition de "réintroduire l'interdiction des relations homosexuelles".
Les attitudes documentées sur la question de la
politique anti-sida ne sont pas accordées de manière beaucoup plus optimiste. Durant les
8 dernières années, se sont développées dans les différents länder ouest-allemands
des stratégies de prévention du sida, que l'on peut ranger idéalement dans deux
"camps" pour les besoins de la démonstration (Cf. Becker/Clement 1990 :
219-220). Le camp qui en tient pour l'information s'appuie sur la responsabilité
individuelle, et pense en confiance que les citoyens informés se protègent et protègent
leurs partenaires. Le camp qui en tient pour le contrôle accorde moins de confiance à
l'effet de la responsabilité individuelle et s'appuie en réalité plus sur le pouvoir de
contrôle exercé par l'Etat. Les déclarations relatives au sida dans notre enquête se
laissent pour une bonne part ranger dans des stratégies fondées respectivement sur le
contrôle et sur l'auto-responsabilité. Constituons trois groupes selon ce critère : le
groupe de ceux qui préconisent sans équivoque des stratégies de contrôle étatiques et
sociales, le groupe de ceux qui en tiennent plus pour le discernement de chacun et la
responsabilité individuelle, et le groupe des ambivalents ; il apparaît alors que le
groupe "libéral", celui qui table sur la responsabilité individuelle, est le
plus restreint. Lui appartiennent en Allemagne de l'Ouest 29 % des enquêtés, et 27 % en
Allemagne de l'Est. Au groupe qui table sans équivoque sur des mesures répressives,
ressortissent 33 % en Allemagne de l'Ouest, et 31 % en Allemagne de l'Est. Le groupe des
ambivalents est plus large en allemagne de l'Est, avec 42 %, qu'en Allemagne de l'Ouest
(38 %).
Pour la persistance d'attitudes
Anti-homosexuelles
Nous avons déjà indiqué qu'à peine un quart des
Allemands de l'Est et de l'Ouest avaient des hommes homosexuels dans le cercle de leurs
amis, de leurs connaissances, ou de leurs collègues. Sans avaliser pour autant une
interprétation naïve de l'hypothèse de contact (laquelle voudrait que les contacts
sociaux avec les minorités mettent à bas l'hostilité et les peurs), nous pouvons
cependant risquer la thèse, selon laquelle le groupe social des hommes homosexuels a une
ampleur quantitative trop réduite pour modifier, via les processus d'interactions
sociales, l'image traditionnelle qu'ont la majorité des gens. Selon toute probabilité,
le groupe des hommes qui s'autodéfinissent comme homosexuels, qu'ils vivent ouvertement
ou de manière cachée, ne représente pas plus de 4 % des hommes de plus de 20 ans. Cela
signifie qu'à peine deux à trois pour cent des hommes adultes sont tout à fait
repérables socialement comme étant ouvertement homosexuels. Ce n'est qu'avec ces deux à
trois pour cent que la majorité hétérosexuelle de la population peut
"bouger", d'un point de vue affectif et cognitif. Les deux à trois pour cent
d'hommes "ouvertement homos" sont, en tant que "masse critique", trop
insignifiants quantitativement pour modifier par les processus sociaux d'interactions les
attitudes, appréciations, et réactions affectives de la majorité. Considéré sous cet
angle, cela constitue un cercle vicieux. La tabouïsation, la stigmatisation, la
marginalisation de l'homosexualité, aussi vigoureuses aujourd'hui qu'hier, conduisent à
une visibilité sociale des hommes homosexuels relativement restreinte. Des comportements
sexuels homosexués entre hommes qui ne s'auto-définissent pas comme homosexuels
pourraient avoir lieu chez un ensemble de personnes quantitativement équivalent au groupe
social des hommes homosexuels vivant ouvertement ou secrètement. Les hommes
s'autodéfinissant comme homosexuels et les hommes ayant des contacts sexuels avec des
personnes de même sexe (souvent mentionnés lors des conférences internationales sur le
sida comme "men having sex with men") pourraient représenter ensemble 8 à 10 %
de la population masculine de plus de 20 ans. Parmi ce dixième des hommes adultes, une
moitié au maximum s'auto-définiraient comme homosexuels, et tout au plus un tiers, plus
vraisemblablement un cinquième, auraient un style de vie ouvertement homosexuel.
Quand une thématisation de l'homosexualité et des
hommes homosexuels existe chez les enquêtés, elle est déterminée au plus haut point
par le traitement médiatique du sujet. 79 % des enquêtés en Allemagne de l'Est et 76 %
en Allemagne de l'Ouest ont bel et bien abordé la question de l'homosexualité masculine
dans le cercle de leur famille, de leurs amis, ou de leurs connaissances, mais seulement
13 % des Allemands de l'Est comme de l'Ouest l'ont fait fréquemment. 61 % des Allemands
de l'Est, 56 % des Allemands de l'Ouest, n'ont abordé le thème "hommes
homosexuels" dans leur environnement social que rarement, voire jamais. Quand le
thème venait dans le champ de la parole, la cause en était à imputer aux médias pour
46 % des Allemands de l'Est et 42 % des Allemands de l'Ouest. Les groupes homos et les
associations de lutte contre le sida n'ont suscité une thématisation de l'homosexualité
masculine que chez 5 % des Allemands de l'Est et 7 % des Allemands de l'Ouest. Un
événement social survenu parmi les amis ou les connaissances conduit à une thématisation chez 19 % des Allemands de l'Est et 20 % des Allemands de l'Ouest.
La seconde cause fondamentale expliquant l'incidence des
attitudes anti-homosexuelles et de l'hostilité massive envers les homos, aussi forte
aujourd'hui qu'hier, réside dans la construction sociale du masculin et du féminin dans
notre société. A la question, thématisée dans un ouvrage à succès, de savoir
"quand un homme est un homme" (Herbert Grönemeyer), une écrasante majorité
des hommes et des femmes répond encore que des dimensions de sexualité, d'érotisme,
voire de tendresse dans les rapports sociaux entre hommes, mettent en question le rôle de
sexe socialement dévolu aux hommes. La définition socio-culturelle du masculin et du
féminin qui est profondément enracinée ne tolère, aux yeux de la majorité des gens,
aucun contact sexuel entre personnes du même sexe. Cette forme de construction sociale du
masculin et du féminin est de ce fait, par ses effets, encore bien plus répandue et plus
fondamentalement importante que la résistance et le refoulement par l'individu de ses
propres impulsions homosexuelles, fréquemment invoqués pour expliquer un comportement
anti-homosexuel.
Conclusions politiques
Même dans nos sociétés libérales, bourgeoises,
orientées vers les droits de l'Homme en matière individuelle, l'hostilité envers les
homosexuels est profondément ancrée. En vérité, elle l'est aussi bien dans la
biographie singulière des individus que dans les réglementations institutionnalisées de
notre société. L'hostilité envers les homosexuels, structurelle, n'a pas seulement des
effets massifs sur les attitudes des hétérosexuels, mais aussi sur les modalités de
socialisation des jeunes homos et lesbiennes. Les jeunes homos doivent encore et toujours
faire leur "coming out and going public" dans un "vide normatif"
(Dannecker/Reiche 1974 : 145) qui est toujours organisé de manière hétérosexuelle.
Même chez les enseignants et les parents les plus tolérants, le cas de l'homosexualité
est encore et toujours considéré comme une exception regrettable. A l'hostilité envers
les homosexuels de notre société, structurelle, doit répondre un contre-concept
structurel. Les concepts des stratégies de prévention du sida, qui poursuivent des buts
plus limités, doivent également avoir cela présent à l'esprit. Dans la prévention du
sida, il faut insister sur des zones franches revenant à des minorités qui ne peuvent
pour partie pas suivre le "mainstream" de ce qu'on appelle la population
générale, ou, ce qui est encore plus important, ne veulent pas le suivre du tout. Dans
de nombreuses déclarations officielles de la AIDS-Hilfe, on discerne la représentation
d'une contre-culture homo, d'emblée remplie par ce vide normatif dans lequel la culture
du mainstream hétérosexuel pousse aujourd'hui comme hier homos et lesbiennes. Si ce
n'est pas désigné ainsi dans le "wording" de la AIDS-Hilfe, il n'en reste pas
moins adéquat d'utiliser ce concept de contre-culture dans une perspective de recherche
en sciences sociales. Une politique des minorités qui viserait le succès, c'est à dire
qui reflèterait ses hypothèses de départ, devrait à l'avenir garantir et souligner
plus vigoureusement le droit à la différence des minorités qui vivent en Allemagne. Une
politique de prévention visant des groupes ciblés devrait s'entendre comme susceptible
d'être rattachée à une politique des minorités à valeurs nécessairement
universelles, ce qui veut dire le droit à la différence culturelle, religieuse,
politique, tout autant que le droit à la différence dans l'orientation sexuelle.
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