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L'adolescence: une réalité méconnue
Quand l'autre en soi grandit:
les difficultés à vivre l'homosexualité à l'adolescence
Bill RYAN et Jean-Yves
FRAPPIER
Les adolescents homosexuels,
garçons et filles, constituent un groupe hétérogène peu étudié. La connaissance de
l'homosexualité à l'adolescence est donc partielle ou même erronée. Si tous les
adolescents traversent des périodes communes de développement, les adolescents et
adolescentes homosexuels font face à des dilemmes particuliers qui peu-' vent avoir des
répercussions sur leur développement et leur adaptation. De fait ils et elles
présentent un risque plus élevé de crises psychologiques, liées à la découverte de
leur homosexualité, au rejet par la famille ou par le réseau des pairs, au harcèlement
ou aux agressions homophobes dont certains sont victimes et enfin au risque d'infection
par le VIH ou autres MTS. Souvent des jeunes constatent qu'une personneressource qui a
accueilli positivement la divulgation de leur orientation homosexuelle a par ailleurs
joué un rôle crucial dans l'acceptation de cette orientation et dans l'amélioration de
leur estime de soi. D'où la nécessité de s'intéresser à leur sort.
Dans une étude sur les jeunes
Canadiens face au sida, Allan King et ses collaborateurs (1988) ont questionné un
échantillon représentatif de plus de 2000 jeunes Québécois. Il ressort que 28 % des
élèves de la troisième secondaire ont déjà commencé leur vie sexuelle et qu'au
niveau postsecondaire, ce pourcentage s'élève.à 67 %. Dans cette étude, 99 % des
jeunes, garçons et filles, se sont déclarés hétérosexuels. King a aussi questionné
des jeunes présentant diverses difficultés sociales qu'il a appelés les jeunes de la
rue. Il a distingué cinq catégories: les sans-abri, les jeunes se livrant à la
prostitution, les jeunes contrevenants, les toxicomanes et les jeunes en quête d'emploi.
Deux pour cent de ces "jeunes de la rue" se sont déclarés gais et lesbiennes
et 4 %, bisexuels. Or, à la fin des années quarante, à la suite d'une enquête menée
auprès d'adultes, Kinsey déclarait que les comportements sexuels ne sont pas immuables
tout au long de la vie. Des études plus récenteS2 indiquent qu'entre 8 % et 11 % des
adultes sont exclusivement gais ou lesbiennes...
On peut se demander pourquoi
seulement 1 % des garçons et filles adolescents ou jeunes adultes se déclarent, dans
Fenquête de King, homosexuels alors que plus de 8 % des adultes se disent d'orientation
exclusivement homosexuelle. Trois hypothèses liées à cette sous-représentation des
jeunes peuvent être formulées. D'abord, cocher cette réponse dans un questionnaire
rempli en classe ou dans un endroit public ne va pas de soi. En deuxième lieu, les
adolescents gais et lesbiennes ont de la difficulté à s'identifier à l'homosexualité
en raison de la mauvaise image de cette orientation dans notre société et d'une pression
énorme durant Padolescence pour se conformer à la majorité hétérosexuelle. À ce
sujet, même si l'homophobie demeure présente, une lente mais réelle sensibilisation
s'est amorcée dans la société québécoise depuis quelques années pour favoriser une
plus grande ouverture face à l'orientation homosexuelle. Les effets de cette
sensibilisation seront sans doute bénéfiques à plus long terme pour les jeunes qui
pourront accepter et révéler plus facilement leur orientation sexuelle. Déjà, dans une
étude récente menée auprès de plus de 2000 élèves de 12 à 16 ans, Johanne Otis
(1993) révèle que 8 % des filles et des garçons interrogés disent avoir déjà eu une
activité sexuelle avec une peTsonne du même sexe. C'est la première fois que, dans une
enquête de ce genre, des jeunes confient dans une si grande proportion avoir eu des
activités homosexuelles. Toutefois, l'effet de cette nouvelle ouverture est encore
embryonnaire, particulièrement en ce qui a trait à la révélation d'activités
homosexuelles non plus sur un questionnaire de recherche, mais à l'entourage immédiat.
Enfin, cette sous-représentation
statistique des adolescents gais et lesbiennes s'explique aussi par le fait que les
individus découvrent parfois tardivement leur orientation sexuelle. Dans leur
développement psychosexuel, l'adolescente et l'adolescent vivent un processus graduel de
révélation à eux-mêmes, de leur personnalité et de leurs préférences. Lacceptation
de sa propre homosexualité et de certains traits de caractère liés à l'identité
personnelle est un long processus. Contrairement à une idée longtemps admise,
l'homosexualité ne représente pas chez certains jeunes qu'une étape de leur
développement. Ils rapportent des rêves, des fantaisies, des attirances envers les
personnes du même sexe qui datent de l'enfance, soit avant même la puberté. C'est donc
dire que la prise de conscience initiale de leur orientation homosexuelle s'est faite
très tôt. Mais peu auront accepté leur orientation homosexuelle vers la fin de
l'adolescence, et ce ne sera que bien plus tard qu'ils ou elles la dévoileront à leur
entourage hétérosexuel. Cette acceptation sera favorisée par une perception positive,
acquise avec le temps, de leur orientation homosexuelle et par la certitude qu'elle est
inéluctable.
Donc, encore peu d'adolescentes
et d'adolescents qui ont connu une expérience homosexuelle ou qui sentent une attraction
homosexuelle en parleront ouvertement. C'est une période de découverte souvent vécue
dans l'isolement et la clandestinité. En raison de ce silence, nous connaissons peu les
adolescents gais et lesbiennes et il est difficile de tracer un portrait complet et exact
de leur situation. L'adolescence est vécue différemment selon le contexte familial,
social et culturel; l'analyse doit tenir compte de cette hétérogénéité.
Si, comme nous l'avons souligné
précédemment, les adolescents homosexuels constituent un groupe hétérogène et
méconnu, les lesbiennes sont encore moins connues que les garçons gais. La présomption
d'hétérosexualité semble plus forte envers les filles, entre autres parce que la
cohabitation et les manifestations ouvertes d'affection sont davantage acceptées chez
elles et éveillent ainsi moins de "soupçons".
De plus, même si dans notre
propos, nous utilisons les termes "gai" et "lesbienne" pour désigner
des adolescents qui ont une orientation homosexuelle, il se peut que certains adolescents
ne se sentent pas à l'aise d'être qualifiés de "gais" et de
"lesbiennes", parce qu'ils n'ont pas encore assumé leur orientation, ou encore
qu'ils se considèrent davantage bisexuels, du moins à ce moment de leur vie.
Difficultés psychologiques et sociales
Pourquoi nous préoccuper des
jeunes gais et lesbiennes? Parce qu'ils et elles présentent probablement un risque plus
élevé de perturbations diverses, liées à la découverte de leur homosexualité, au
rejet par la famille ou par le réseau des pairs, au harcèlement ou aux agressions de la
part d'individus homophobes.
Les adolescents gais et
lesbiennes disposent de très peu de modèles auxquels se raccrocher. Les jeunes en
général reçoivent peu d'information pertinente quant à l'expression de leur sexualité
(si ce n'est en ce qui concerne la réduction des risques de MTS) et encore moins s'il
s'agit d'une sexualité homosexuelle. Les parents et la plupart des pairs ne peuvent servi
d'exemples aux jeunes homosexuels, ni les soutenir, d'autant que ces derniers ne peuvent
partager leur situation et leurs difficultés avec leur famille, contrairement aux
adolescentes et adolescents hétérosexuels. Par conséquent, les jeunes ont plus de
difficulté à accepter leur orientation homosexuelle et à s'y adapter, ce qui contribue
à intensifier l'anxiété et l'isolement et à compliquer leur développement personnel
et social.
Il arrive que la famille rejette
l'adolescent ou l'adolescente en raison de son penchant homosexuel; il ou elle peut ainsi
être marginalisé, mal aimé et négligé, situation qui compromettra d'autres aspects de
son épanouissement. Certains fuient ce milieu inhospitalier, d'autres sont chassés du
domicile familial en raison des conflits et des problèmes qu'engendrent leur orientation
et son incompréhension.
Au fil de leurs interactions
sociales, les jeunes apprennent que notre société est peu accueillante envers les gais
et les lesbiennes. Diverses épithètes injurieuses témoignent de ce mépris et de cette
perception négative. Les adolescents et adolescentes qui se désigneront éventuellement
comme homosexuels ne peuvent demeurer insensibles à ce discours. L'hornosexualité est
associée à une image négative et les adolescents gais et lesbiennes doivent composer
avec cette réalité pour se construire une image positive d'eux-mêmes, une tâche fort
difficile s'il en est.
La plupart des jeunes connaissent
des troubles émotionnels à un moment ou un autre de leur adolescence, et cela est
d'autant plus vrai dans le cas d'adolescents gais et lesbiennes. Nous constatons que
plusieurs, face à l'émergence de cette orientation homosexuelle, développent une très
faible estime de soi, cela étant dû, entre autres, à l'image négative de
l'homosexualité, aux rejets vécus et aux difficultés de socialisation avec les autres
jeunes et avec l'entourage en général.
Cette faible estime de soi et les
difficultés familiales et sociales liées à l'on*entation homosexuelle expliquent nombre
de problèmes rencontrés chez des adolescents gais et lesbiennes. Plusieurs perdent toute
motivation à l'école, ont peine à se concentrer en classe et donnent un mauvais
rendement scolaire. Certains seront portés à recourir à l'alcool et à surconsommer des
drogues. Selon une étude américaine, plusieurs jeunes homosexuels commencent à
consommer de l'alcool et des drogues à un âge plus précoce que leurs pairs, en raison
du milieu hostile, des insultes et des mauvais traitements dont ils sont victimes (New
York Native, US Department of Health and Human Services). Une autre étude américaine
révèle que 45 % des jeunes gais et 20 % des jeunes lesbiennes ont été victimes
d'insultes ou ont été maltraités (Child Welfare League of America et Sorohan). Une
méfiance inhibante peut dès lors les envahir et teinter leurs relations avec
l'entourage. De plus, selon plusieurs études, ces jeunes seraient plus portés que les
autres adolescents à faire des dépressions suffisamment graves pour les conduire au
suicide. En fait le suicide est la première cause de mortalité chez ce sous-groupe.
L'homophobie dont les jeunes gais et lesbiennes sont l'objet peut donc avoir les plus
graves effets, trop souvent négligés.
Enfin, plus que leurs pairs
hétérosexuels, les adolescents gais ont à composer avec un risque élevé d'infection
au VIH. Cela ajoute un insupportable fardeau à la difficulté d'acceptation de leur
orientation, à son dévoilement et à la difficulté de construire une image positive
d'eux-mêmes.
Déjà, la prévalence des MTS
chez les adolescents en général est élevée. Il est probable que les adolescents gais
risquent davantage d'être infectés par le VIH ou d'autres MIS, cela à cause des
circonstances dans lesquelles ils sont contraints de vivre leur vie amoureuse. Leur
activités sexuelles sont en effet plus souvent clandestines et les adolescents et
adolescentes ont parfois leur première relation avec un ou une partenaire plus âgé
ayant un passé sexuel plus chargé. On peut penser que les jeunes bénéficieront dans
une certaine mesure des moyens de protection que les aînés ont adoptés, mais on ignore
jusqu'à quel point le recours à ces moyens est courant dans la population homosexuelle.
Les relations anales non protégées, l'instabilité d'un lien clandestin que justifie la
stigmatisation de l'homosexualité et, pour certains et certaines, une multiplicité
d'expériences sexuelles contribuent à l'accroissement des risques, bien qu'il soit
difficile d'évaluer ces risques, étant donné que cette population adolescente est
encore peu connue. Compte tenu de l'épidémiologie actuelle du sida chez les 20 à 29 ans
qui désigne les relations homosexuelles non sécuritaires comme un des modes de
transmission dominants, les adolescents gais constituent un groupe à risque
potentiellement élevé. Il importe donc de les aider à sortir de la clandestinité afin
de leur permettre de vivre sereinement leurs relations amoureuses.
Des services adaptés: place à la
créativité
Le Los Angeles Suicide Prevention
Center a constaté que le soutien social est très important pour les jeunes gais et
lesbiennes, étant donné le rejet social dont ils sont victimes. Les jeunes filles
lesbiennes se trouvent d'ailleurs encore plus isolées que les jeunes garçons gais.
L'invisibilité lesbienne dont a fait état Françoise Guillemaut dans le chapitre
précédent est tangible. Or ces jeunes ne reçoivent que peu d'aide, sinon aucune, des
organismes qui desservent la population adolescente, alors qu'ils composent une
sous-population aux besoins criants.
Les services qui s'avèrent
efficaces pour améliorer l'estime de soi et l'exercice d'une sexualité sécuritaire et
harmonieuse chez les jeunes gais et lesbiennes sont, entre autres, la consultation
relative à Faffirmation de soi et de son orientation sexuelle, et les discussions de
groupe entre pairs. Ces jeunes apprécient énormément discuter de leurs sentiments et
faire part de leur expérience: trop rarement en ont-ils l'occasion.
Au Québec comme ailleurs, peu
d'organismes ou de groupes communautaires destinent leurs soins et services aux
adolescents gais et lesbiennes. Il faut dire que ces jeunes ne sont pas portés à
s'adresser aux services de santé ou aux services sociaux afin d'obtenir de l'aide
relativement à leur orientation homosexuelle, considérant que ces établissements sont
peu disposés à discuter d'homosexualité et craignant le manque de confidentialité
(notamment face à leurs parents). Il incombe à ces institutions de faire preuve
d'ouverture envers ces jeunes et de tisser des liens de confiance avec eux. Ce n'est pas
parce qu'ils sont minoritaires que ces jeunes doivent être ignorés, au contraire.
À Montréal, le Centre de
services sociaux Ville-Marie (CSSVM) dispense des services aux communautés de jeunes gais
et lesbiennes depuis 1976, moment où un projet auprès de ces communautés a été
lancé. Le projet conjuguait des interventions cliniques et communautaires. Les services
cliniques incluaient la consultation individuelle, familiale et de couple, des discussions
de groupe à l'intention des adultes homosexuels et des adolescents et adolescentes.
L'un des aspects les plus
intéressants du projet visait les jeunes gais et lesbiennes vivant dans la rue. Le CSSVM
(qui est maintenant devenu le Centre de protection de l'enfance et de la jeunesse [CPEJI
Ville-Marie) a été le premier établissement public au Canada et l'un des premiers en
Amérique du Nord à offrir ce type de services. Le projet a servi de modèle à des
projets semblables à travers l'Amérique du Nord ainsi qu'en Europe.
Le Projet 10 (pour 10 % de la
population) offre maintenant les services de soutien social et psychologique aux jeunes
homosexuels et bisexuels des deux sexes. Des affiches et des dépliants largement
diffusés indiquent aux jeunes comment entrer en communication avec des
personnesressources du projet. Pour la grande majorité de ces jeunes, une seule
conversation téléphonique mène déjà à une meilleure acceptation de soi. Une
minorité seulement des jeunes qui ont téléphoné viennent rencontrer les
personnesressources. Le but du projet est d'aider les jeunes à briser l'isolement vécu
face à leur orientation sexuelle. Si cela les intéresse, ils ou elles peuvent participer
à l'un des groupes de soutien mis en place. Les interventions de groupe consistent à
offrir des espaces où des jeunes peuvent sans gêne rencontrer leurs pairs, parler de
leurs expériences et replacer dans une perspective viable leurs expériences de vie.
I!acceptation par les participantes et participants de leur homosexualité et leur
adaptation à cette orientation sont les objectifs visés. Deux cas vus récemment
illustrent bien les types de problèmes qui amènent les jeunes gais et lesbiennes à
demander de l'aide.
Pierre fréquente une école
polyvalente de l'ouest de l'île de Montréal. Il a quinze ans, et se fait constamment
harceler par d'autres étudiants de ses classes. Ce harcèlement physique et mental est,
de plus, alimenté par certains membres du personnel enseignant. Jusqu'au jour où Pierre
ne veut plus aller à l'école et développe des idées suicidaires. Sa mère,
réussissant à le faire parler, confronte la direction de l'école au traitement
réservé à son fils. On lui répond alors que son fils devrait se faire soigner, voire
"enfermer dans un asile avec les autres fous comme lui". La famille décide
alors de retirer Pierre de l'école. Il perdra une année scolaire, mais aura trouvé le
soutien de sa famille.
Peu après, une travailleuse
sociale contactée par Pierre et sa famille recevra le même type de réponse de la part
de la direction de l'école: "On ne veut pas d'homosexuels ici!"
Dégoûtée, la famille décide
de déménager. Pierre s'inscrit à une nouvelle école et participe à des rencontres de
groupe pour adolescents gais. Il a besoin de briser son isolement, de renforcer son estime
de soi et de trouver des modèles positifs. Il apprend aussi à refuser d'être
infériorisé par l'homophobie.
Marie demeure sur la rive-sud de
Montréal et téléphone au Projet 10 après avoir vu- une publicité dans un journal.
Enfermée dans sa chambre, la musique comme bruit de fond "pour ne pas que mes
parents entendent", elle déclare souffrir d'insomnie, de perte d'appétit,
d'angoisse. Étudiante ayant déjà obtenu des notes au-dessus de la moyenne, elle ne va
plus au cégep depuis quelques jours. Incapable de fonctionner, elle a peur qu'on
s'aperçoive de son orientation sexuelle et qu'on la rejette.
Jusqu'à maintenant, elle a
toujours joué le "jeu". Elle a eu des "petits amis". Lorsqu'elle n'en
avait pas, on n'avait de cesse de lui en présenter. La voyant rompre avec les garçons,
ses amies ont commencé à la trouver difficile. À la maison, on la questionnait
constamment sur les amis masculins qu'elle n'avait plus.
Marie ne sait plus comment
regarder les gars et les filles. Et finalement, elle a décidé de ne plus voir personne,
s'enfermant dans sa chambre en prétextant un trop plein de travaux scolaires. Dépassée
par ce qui lui arrive, elle ne sait que faire. Le hasard qui lui a fait découvrir que des
services d'aide existaient pour les adolescentes comme elle lui apparaîît inespéré...
Elle qui était certaine d'être la seule à vivre ces émois!
Les adolescents et adolescentes
apprennent à s'adapter à leur orientation homosexuelle par étapes. Pour y arriver, ils
doivent d'abord s'accepter en tant que gais ou lesbiennes par la destruction des mythes
véhiculés par la société. Ensuite, ils doivent établir des relations amicales
significatives avec des pairs, gais et lesbiennes entre autres, et éventuellement des
relations amoureuses. Cette recherche relationnelle est importante pour acquérir une
bonne estime de soi. Enfin, ils doivent apprendre à interagir avec leur milieu de vie,
leur famille, leur milieu scolaire ou de travail et leur entourage. Chemin faisant, il
faut aider les jeunes à comprendre qu'ils ont intégré l'homophobie manifestée par la
société (voir la figure 1). En raison de cette homophobie intériorisée, ils adoptent
fréquemment de mauvaises attitudes face à leur sexualité. Il s'agit donc de les
conduire d'une phase de négation ou de rejet de leur homosexualité à une phase
d'analyse critique de l'attitude de la société.
Le rôle des personnes-ressources
adultes auprès des adolescents et des adolescentes est plus important qu'on peut le
croire. Pour la majorité des gais et lesbiennes, la divulgation de leur orientation
sexuelle est un moment crucial de leur vie; aider les jeunes à révéler et à vivre
pleinement leur orientation a donc des répercussions majeures. Souvent, des jeunes filles
et des jeunes garçons homosexuels constatent que le soutien professionnel positif reçu
lors de la divulgation de leur homosexualité a joué un rôle important dans leur
acceptation de cette orientation et dans l'amélioration de leur estime de soi. Des
études démontrent que le fait de ne pas révéler son orientation sexuelle peut être
relié à une gamme de problèmes personnels et sociaux, dont la gêne, l'isolement et un
sentiment d'incompétence devant Vexistence. Par contre, la divulgation et l'affirmation
de son orientation homosexuelle sont clairement reliées à un bien-être psychologique.
La documentation sur la prévention du VIH établit par ailleurs une relation étroite
entre ce bien-être psychologique et la capacité d'adopter des pratiques sexuelles
sécuritaires. On est certes plus enclin à se protéger si l'on s'aime soi-même.
[Figure 1]
L'homophobie intériorisée
1. Négation:
Je suis attirée par - ou en amour avec -
quelqu'un du même sexe.
Les personnes qui aiment les gens du même sexe sont malades et dépravées.
Je ne suis ni malade ni dépravé-e.
Donc, je ne suis pas une personne homosexuelle.
2. Intériorisation de
l'oppression:
J'aime un autre homme ou une
autre femme.
Les personnes homosexuelles sont malades et dépravées.
Je suis toujours en amour avec cette personne.
Donc, je suis malade et dépravé-e.
3. Différence entre soi et les autres:
Je sais que je suis homosexuel ou homosexuelle.
On dit que les personnes homosexuelles sont malades et dépravées.
Je sais que je ne suis ni malade ni dépravé-e.
Donc, je ne suis pas comme les autres personnes homosexuelles.
4. Analyse critique de l'attitude de la
société:
J'aime un autre homme ou une autre femme.
On dit que les personnes homosexuelles sont malades et dépravées.
Je m'aime, et je ne suis ni malade ni dépravé-e.
D'autres personnes homosexuelles que je connais ne sont pas dépravées.
Donc, la société a tort et perpétue des mythes.
Travailler auprès des
adolescents gais et lesbiennes afin de les aider suppose qu'on s'adresse à eux en
utilisant un message axé sur l'affirmation de soi et l'acceptation de leur propre
orientation sexuelle. Au préalable, il faut tenter d'atténuer les messages
négatifs et les problèmes causés à ces jeunes par les milieux où ils évoluent, soit
la famille, l'école, l'église, etc. Faire contrepoids à l'homophobie qui les entoure
n'est pas aisé, mais toute intervention qui omet ces étapes préliminaires n'atteindra
pas son objectif final.
Notes
1. Version remaniée d'un article publié dans Le
Médecin du Québec (septembre 1993) et intitulé "Les difficultés des
adolescents gais et lesbiennes".
2. Voir les données fournies par Michel Dorais
dans le présent ouvrage.
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