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Images invisibles:
les lesbiennes
Françoise GUILLEMAUT
Pour penser la place des
lesbiennes dans les rapports sociaux de sexe, nous devons au préalable tenter de la
définir et de la comprendre. Or, à mieux y regarder, nulle place ne leur est faite dans
l'histoire ni dans les sciences humaines. Elles sont comme invisibles, silencieuses. Cette
question du silence ne concerne pas les seules lesbiennes, puisque l'ensemble des femmes y
est confronté, à des degrés divers.
Images de femmes
"Les petites filles ont
toutes leur jardin secret"; l'image, une petite fille, habillée d'une robe à fleurs
et qui tient un petit bouquet de fleurs à la main; le tout, dans une publicité pour une
marque de prêt-à-porter. Voilà une petite fille bien à sa place, celle du secret:
secret valorisé comme l'une des caractéristiques du genre féminin; secret souvent
honteux, futile. En France, jetons un regard sur notre nouvelle assemblée en mars 1993:
femmes non représentées, invisibles, plus que jamais réduites au silence sur la scène
politique. Invisible: "Qui échappe à la vue en raison de sa nature, sa distance,
etc., ou qui se cache, qui ne veut pas être vu".
Si on se réfère aux image
archétypes de "La Femme", celle qui nous donne le plus à voir se tient en
retrait, ne s'affirme pas, ne revendique pas de pouvoir économique, politique ou social.
Elle existe dans le regard des hommes, dans leur désir. Et paradoxalement son sexe est
étalé, son genre réifié (mère ou putain, élégante ou vulgaire).
Or "les lesbiennes ne sont
pas des femmes", disait en 1980 Monique Wittig, dans la mesure où elles n'orientent
pas leur désir vers la différence (au sens de la bipolarité homme/femme), dans le
"ça va de soi hétérosexuel". L'hétérosexualité repose sur une
"évidence": il existe deux sexes anatomiques qui correspondent à deux genres
différents et complémentaires et qui s'attirent. Cette différence est encore
aujourd'hui pensée comme une hiérarchie. Claude Crépaultt (1991), par exemple, décrit
ainsi une sexualité satisfaisante: "L'homme doit être en mesure d'érotiser à la
fois ses pulsions agressives et ses pulsions fusionnelles. La femme quant à elle doit
parvenir à érotiserr jusqu'à un certain point, l'agressivité masculine à l'intérieur
d'un lien amoureux." On peut remercier l'auteur pour son "certain point",
mais regretter que ce point-là soit aussi mal défini et ouvre la porte à la violence et
à la domination. Quoi qu'il en soit, on peut lire à travers cette définition que la
différence est pensée comme une hiérarchie des deux genres où l'homme est dominant et
la femme naturellement soumise à ses pulsions, lesquelles sont nécessairement
"agressives".
Pour Monique Wittig, les
lesbiennes opèrent une rupture avec la bicatégorisation des sexes; elles ne se
reconnaissent pas de cette catégorie sociale "femme", changent de perspective,
se situent hors du champ de l'hétérosexualité. Les frontières de leur genre sont
incertaines, elles en jouent, les transgressent même.
Femmes, lesbiennes; elles ont en
commun d'appartenir à la même catégorie de sexe, mais si les premières sont
assurément de genre féminin, les secondes, en revanche, ont un genre plus flou. Le
silence et le secret sont des constantes de leur histoire. Et si les lesbiennes échappent
ou tentent d'échapper à la catégorie de genre féminin, elles n'en restent pas moins
socialement invisibles. Elles ne semblent pas se situer autrement que comme il leur est
suggéré: femmes, réduites au silence. Et cachées socialement.
ENQUÊTES ET PRATIQUES
Les lesbiennes rendues invisibles
L'occultation des lesbiennes
prend en fait plusieurs formes. Voyons lesquelles.
Dans l'histoire
On peut les faire disparaître de
l'histoire ou de la littérature, comme Sapho, dont les écrits ont été épurés de leur
contenu lesbien pendant des siècles; on peut parler de leurs pratiques comme de
"péchés silencieux", de "crimes détestables et contre nature" (XVIe
siècle, cité par Marie-jo Bonnet [19801). On croit même les ramener finalement à
l'hétérosexualité, car elles ne sont décrites que par des hommes, qui, forts de leur
pouvoir et de leur place, n'imaginent pas un érotisme et une sexualité hors de leur
portée, hors de leur définition et de leurs normes. L'extrait du roman de Gérard de
Villiers, cité précédemment par Daniel Welzer-Lang, est éloquent en ce sens.
Dans les discours sur la sexualité
On peut affirmer que les
lesbiennes sont moins nombreuses que les hommes homosexuels ou qu'elles n'existent pas.
Ainsi, l'enquête Spira sur la sexualité en France (Spira, Bajos et al., 1993)
montre que les femmes déclarent moins souvent que les hommes avoir eu une partenaire
sexuelle de même sexe, mais leur taux de non-réponse à ce sujet est supérieur à celui
des hommes, ce qui confirme l'hypothèse du non-dit plutôt que du non-vécu. On peut
aussi prétendre que leur égarement sexuel n'est qu'un passage vers la vraie sexualité...
hétérosexuelle, celle-là. Le mythe de l'homosexualité adolescente en fournit un
exemple.
Chez les hommes homosexuels
Pour ce qui est de la place des
lesbiennes dans la catégorie des homosexualités, force est de constater qu'elles sont
englouties par le masculin, devenu marque du général, cela par un effet de glissement:
homosexualité = homme = gai (Lhomond, 1991). Ainsi, par exemple, le Rapport gai
(Cavailhès, Dutey et Bach-Ignasse, 1984) fait état d'une enquête portant sur 1600
personnes homosexuelles... dont 259 femmes. Les auteurs s'en excusent et l'expliquent
comme suit dans un chapitre consacré aux "biais de l'enquête":
"Les femmes sont peu
enclines à répondre à ce type de questionnaire." Sur quelles données
s'appuie-t-on pour affirmer une telle chose?
"Certaines femmes refusent
pour des raisons idéologiques de répondre à ce type de questionnaire mixte."
Signalons que l'enquête est dirigée par trois hommes.
"Certaines femmes ont
trouvé la tonalité du questionnaire trop masculine ... " Voilà peut-être la clé
du problème... "Sans doute ont-elles raison, concevoir un questionnaire adapté à
la fois aux hommes et aux femmes tenait de la gageure, tant sont différents les styles de
vie... des excuses s'imposent donc", etc.
L'homosexuel devient la figure
universelle de l'homosexualité, les lesbiennes en sont des expressions particulières,
marginales.
Dans les rapports sociaux de sexe
Dans la réalité, comment
considère-t-on les femmes entre elles? Comment considère-t-on les hommes entre eux?
La culture des hommes est
valorisée, cultivée dans les groupes masculins (sport, politique, etc.), où une
homosocialité plus ou moins contrôlée et plus ou moins nommée permet d'acquérir des
valeurs viriles et amène les hommes plus jeunes à trouver leur identité masculine;
c'est là que se posent les jalons de leur pouvoir potentiel.
Lorsque les femmes sont entre
elles, elles sont socialement considérées comme "seules", et surtout comme non
protégées (en particulier le soir, dans la rue). Ou encore, les femmes peuvent être
sans les hommes, lorsqu'elles s'occupent collectivement des enfants, ou lorsqu'elles
s'adonnent à quelque loisir futile (lèche-vitrine, par exemple), qui n'intéresse pas
les hommes. En règle générale, les activités des femmes lorsque celles-ci sont en
dehors du regard des hommes, sont orientées vers leurs fonctions reproductrices ou vers
l'amélioration de leur apparence de femme (soins, beauté, etc. On en trouvera la
confirmation en feuilletant les magazines destinés à l'un et à l'autre sexe).
Si les femmes s'organisent entre
elles hors des limites de l'hétérosexualité (dans des groupes féministes, par
exemple), elles ne sont plus à leur place, elles deviennent des "harpies", sont
critiquées ou dévalorisées. Cette forme-là d'homosocialité n'est pas pensable pour
les femmes. Si, entre elles, elles se situent hors de l'hétérosexualité, si c'est pour
elles une question de désir ou de plaisir, alors elles disparaissent de la réalité et
des discours. D'ailleurs, elles se cachent pour la plupart.
Car la sexualité "en
soi" pour les femmes n'est pas permise, surtout si c'est entre elles; et on peut
considérer avec Nicole-Claude Mathieu (1985) qu'"il semble bien que les hommes ont
davantage la possibilité que les femmes d'avoir des relations homosexuelles" et que
"dans la mesure où on a réussi à soumettre totalement les femmes à la
reproduction, l'homosexualité masculine peut être structurellement homogène avec le
pouvoir des hommes sur les femmes et n'est donc pas forcément contradictoire avec une
hétérosexualité reproductive masculine. Par contre, l'homosexualité féminine, dans la
mesure où elle exprime le refus du pouvoir des hommes, ( ... ) est évidemment plus
dangereuse".
Des lesbiennes et des femmes
Un mélange de rejet et
d'attirance semble caractériser l'attitude des femmes hétérosexuelles à l'endroit des
lesbiennes. Les lesbiennes plus politisées se retrouvent dans différents mouvements de
femmes; ici, bien qu'elles soient souvent moteur des actions ou des réflexions, elles
sont aussi invisibles... pour ne pas discréditer la parole de l'ensemble des femmes,
c'est-à-dire des hétérosexuelles, ou parce qu'elles font elles-mêmes passer la valeur
"femme" avant celle de "femme lesbienne".
Chez les féministes
hétérosexuelles, ces amantes potentielles peuvent susciter de l'attirance ou de la peur;
dans une équipe féministe d'un centre d'accueil, l'idée fut émise qu'il ne fallait
"pas trop" de lesbiennes, pour une question d'équilibre...
Certaines féministes
hétérosexuelles, associent souvent les lesbiennes à un idéal de vie entre femmes, à
une image de force et de pouvoir. Mais être proche des lesbiennes, c'est aussi s'exposer
à des questionnements nouveaux ou à des transformations insoupçonnées, parfois
intolérables, d'où des attitudes de fuite ou de rejet. Dans le mouvement des femmes, des
hétérosexuelles ont adressé d'amers reproches aux lesbiennes; des exemples en sont
rapportés dans l'ouvrage Chronique d'une passion (Centre lyonnais d'études
féministes, 1989), qui relate une partie de l'histoire du mouvement des femmes à Lyon,
"les femmes hétérosexuelles", dit Viviane C., la "bouclaient d'autant
plus qu'il y avait la dominance du discours homosexuel"... En silence donc, nombre de
femmes hétérosexuelles "culpabilisaient quasiment à ne pas être homosexuelle
considéraient l'homosexualité comme une panacée"...
Récemment, j'ai entendu une
femme hétérosexuelle dans une rencontre de femmes lesbiennes dire, rejetante:
"Elles draguent comme des hommes ... ", "Elles ressemblent à des hommes
... " On peut voir là une tentation de déplacer l'image de la lesbienne hors du
genre féminin, même si elle est reconnue comme personne du sexe féminin: elle drague
comme un homme. Car hors du genre féminin, il n'y a pas d'autre choix que le genre
masculin dans les projections sexuelles des femmes non homosexuelles. En effet, où situer
ces personnages, "transfuges à la classe des femmes" (Wittig, 1980)? Une
projection de soi-même hors de la bicatégorisation des genres serait alors nécessaire.
J'ai été surprise, en revanche,
de trouver le modèle lesbien donné à titre d'exemple d'une sexualité innovatrice,
dans un tout récent magazine
édité par un groupe de jeunes femmes féministes, Marie pas Claire (1993):
"( ... ) si tu veux bien admettre qu'on puisse faire l'amour sans qu'il y ait coït.
je ne dis pas que c'est quelque chose qu'on imagine facilement, mais il suffit de te
demander comment les lesbiennes le font, elles!"
Nous, lesbiennes
Les lesbiennes ont pour leur part
de bonnes raisons de rester invisibles.
"Ça ne regarde que moi, je
protège ma vie privée et ma carrière professionnelle." Le secret est une
protection contre le rejet ou la stigmatisation sociale. Mais c'est aussi une protection
contre les agressions sexuelles, contre la violence réelle à laquelle l'ensemble des
femmes est en permanence confronté, et plus encore, dans l'espace public, celles qui
n'ont pas de "protecteur"; la protection est en général le corollaire de la
soumission... même "douce", et toujours celui de la discrétion et du silence.
Une lesbienne, qui tient un bar
de nuit réservé aux femmes, explique qu'elle ne mentionne pas, sur la carte de visite du
lieu, l'exclusivité féminine, car, "dans ce quartier de bars et de boîtes de nuit,
ce serait trop risqué de se faire repérer [ ... ] il y a un bar échangiste juste à
côté et puis on ne veut pas avoir de problèmes".
Maxime Wolfe (1992) décrit pour
sa part des lieux clos et discrets, pour "des femmes invisibles dans des lieux
invisibles": "La plupart des bars dont pas de fenêtres, ou couvrent leurs
fenêtres. Ils ont souvent intérêt à protéger l'anonymat de leur clientèle. Les bars
lesbiens n'ont généralement pas de signes ou de noms ou d'autres signes extérieurs qui
pourraient les révéler aux autres citoyens." (Traduction libre.)
Rendues invisibles, certaines
lesbiennes se taisent ou se cachent pour vivre tranquilles. Elles intègrent le silence et
le secret, comme si elles utilisaient l'un des archétypes de "l'être femme" à
leur propre compte, comme une arme.
Ce silence est une arme à double
tranchant. Sans doute permet-il à court terme de se sentir en sécurité, non exposée.
Mais il est à craindre, comme le souligne Christiane Jouve (1991), que:
(... ) notre secret nous frappe
de plein fouet: invisibles, nous devenons ce que nous avons accepté d'être, rien. ( ...
) À force de vouloir nous protéger, nous dépensons toutes nos forces à nous soumettre.
( ... ) Nous avons appris qu'il ne faisait pas bon transgresser. Nous nous sommes nourries
d'invisibilité vers laquelle nous poussent tous nos instincts de survie: la peur de
l'affrontement verbal ou physique, la peur des quolibets, des graffitis, de l'hostilité
des voisins ou des collègues, la peur d'être licenciées, de ne pas avoir de promotion,
la peur de perdre nos enfants lors d'un divorce.
Les lesbiennes sont contraintes
au secret, car quoi de plus douloureux que de se reconnaître murée dans le silence, du
fait de sa condition ou de sa place... ou de son absence de place. Il est certainement
plus rassurant de s'imaginer dans une démarche volontaire que de reconnaître que l'on
s'adapte à la réalité d'une oppression en se niant soi-même.
Ne peut-on voir là, dans cette
illusion de l'appropriation de son propre silence, une forme de déni de l'oppression, et
plus profondément, une pérennisation du sentiment de culpabilité, de honte de soi? Pour
les lesbiennes, la culpabilité découle aussi du fait qu'elles occupent une place
qualifiée de déviante: ne pas être la "bonne fille", ni la "bonne"
épouse, ni la "bonne" mère. Toute la difficulté semble être d'assumer une
histoire construite justement sur l'absence d'histoire et de place, sur le vide, sans
figure emblématique à laquelle raccrocher sa fierté.
Or seule la parole pourrait leur
rendre leur histoire. Et les lesbiennes qui cessent de s'identifier individuellement ou
collectivement à l'image stéréotypée de "la femme" participent de cette
ouverture et de cette visibilité, quel que soit le moyen. Ne plus porter le masque de
l'hétérosexualité dans les relations sociales, c'est déjà parler, c'est faire
émerger d'autres représentations et d'autres manières d'être au monde.
Lesbiennes et gais, quelle place?
Selon les époques, certaines formes
d'homosexualités ont été alternativement entourées de secret, réprimées ou bien
valorisées. Dans tous les cas, il s'agissait de l'homosexualité masculine: initiation
passant par des pratiques homosexuelles, culte de l'amour des garçons dans la Grèce
antique, etc. Depuis le début du siècle, les discours sur les femmes homosexuelles
émergent, et avec eux les idées reçues continuent malheureusement à prévaloir. Les
hommes et les femmes ne font pourtant pas l'objet des mêmes a priori. Un homosexuel sera
soupçonné, souvent à tort, d'avoir tendance à adopter le genre féminin, dont on lui
attribuera les qualités (sensibilité, distinction, tact ... ). Il n'en reste pas moins
homme, et à ce titre solidaire des autres hommes... sans même y "réfléchir".
Une homosexuelle est accusée de
vouloir imiter les hommes. Elle en devient ridicule et grossière (dans l'imaginaire et
les normes populaires). Elle n'est plus une femme digne de ce nom...
Ou encore, deux hommes vivant
ensemble sont plus aisément repérés comme homosexuels; deux femmes sont des amies, ce
sont deux femmes "seules". Leur autonomie n'est pas concevable, pas plus d'un
point de vue sexuel que relationnel. Il n'y a pas beaucoup de symétrie entre les gais et
les lesbiennes par rapport au silence et aux modalités de la répression.
Le silence des lesbiennes
L'injonction au silence pour les
lesbiennes s'appuie sur le fait que les femmes sont, de toute façon, moins bruyantes:
"Le contrôle du volume de la voix est imposé fortement et tôt chez les filles.
Cette longue restriction rend la prise de parole publique (de meeting, de travail,
d'assemblée de quelque nature que ce soit) difficile à la majorité des femmes dont la
voix, habituée de longue date à la fois à un faible volume sonore en public et
à un débit précipité, ne porte pas, et n'est souvent pas entendue."
Le silence des femmes n'est pas
questionné, il est. C'est en partie ce silence qui permet la pérennisation de notre
oppression. Lorsque des voix s'élèvent pour la dénoncer (IVG., violences conjugales,
harcèlement sexuel ... ), leur légitimité est mise en cause. Là encore, les femmes
courent le risque d'être de nouveau réduites au silence, leur discours est perçu comme
une plaisanterie ou de la colère, mais rarement comme une analyse théorique de
l'oppression (Guillaumin, 1992).
Lorsque les lesbiennes commencent
à se montrer publiquement, on leur reproche d'être provocatrices; elles créent un
malaise par leur attitude. On préfère qu'elles restent discrètes; elles n'ont jamais le
droit de n'être "pas comme il faut", c'est-à-dire à leur place de femmes:
timbre de la voix, attitudes corporelles, vêtement, prise de parole, drague...
Nous pouvons nous demander
pourquoi, chaque fois que les femmes se reconnaissent comme sujets désirants, sujets
pensants ou sujets de leur propre histoire, "on" arrange l'histoire pour
qu'elles n'y apparaissent pas comme telles; pourquoi les femmes qui disparaissent de
l'histoire et des mythes sont justement celles qui situent leur sexualité, leur érotisme
et leurs désirs hors du champ de la sexualité des hommes; pourquoi enfin, chaque fois
qu'une femme lève la tête, on fait en sorte de supprimer jusqu'à ses propres traces.
Les lesbiennes, donc, subissent
une double contrainte au silence, comme femmes et comme homosexuelles. Ainsi, leur
invisibilisation, vue comme une des formes de l'homophobie, est l'un des moyens d'assigner
l'ensemble des femmes à leur place: femmes définies comme telles par le regard des
hommes, femmes en retrait, en secret sauf dans leur féminité.
Celles qui par choix et par
désir sortent des rangs de cette féminité-là et des rapports hétérosociaux (et de ce
fait se rendent inaccessibles aux hommes) sont rendues invisibles, non pas seulement par
un aveuglement culturel, mais surtout parce qu'elles ouvrent des voies (voix) nouvelles.
Même si elles ne dépendent pas
économiquement ou sexuellement d'un homme, même si elles savent créer des lieux ou des
réseaux privilégiés pour leur culture, leur socialisation, l'élaboration de leur
parole et de leur réflexion, elles demeurent privées de parole publique, en plus d'être
contraintes à l'hétérosocialité.
Cette forme d'homophobie est
pernicieuse, rampante, sournoise, parce qu'elle s'appuie sur un aspect millénaire de
l'oppression imposée aux femmes.
Que les femmes aient une
histoire, une parole, une trace leur permet de se reconnaître et de s'identifier, de
devenir sujets de leur propre histoire. Cela permet à la plupart des lesbiennes de sortir
de l'isolement social, de la peur de la stigmatisation. Pour Monique Wittig (1983):
Il nous faut, dans un monde où nous n'existons
que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les
livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes,
sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans nos vies mêmes, nous faire
nous-mêmes êtres de chair aussi abstraites que des caractères de livres ou des images
peintes.
Mais, au-delà de l'intérêt
pour la communauté lesbienne, il est de l'intérêt de toutes les femmes que les
lesbiennes aient une place à part entière dans les discours sur les rapports de sexe et
sur la sexualité. Dans l'analyse des rapports sociaux de sexe, les lesbiennes
questionnent la bicatégorisation homme/femme. Elles jouent avec les genres pour les
rendre obsolètes. Elles rendent inopérant le mythe de "La Femme"; elles sont
femmes et "non femmes", elles sont "masculines", et "non
hommes", elles sont finalement "partout". Elles mettent en lumière la
construction sociale et politique de LA sexualité en révélant la multiplicité de ses
formes. Elles interrogent l'ordre prétendument "naturel" du désir, érigé
comme résultant de LA différence des sexes, le coït comme fin en soi de la sexualité,
et le lien entre le plaisir et la reproduction (Franklin et Stacey, 1991).
Les lesbiennes révèlent le lien
entre le sexisme et l'hétérosexisme; leur mode de vie et de relation met en lumière
qu'un comportement hétérosexuel et homophobe n'est pas universel, même s'il est
majoritaire dans les rapports sociaux.
L'intérêt de leur visibilité
est bien justement de rendre public un point de vue minoritaire; c'est un moyen de
questionner l'hétérosexualité. Il importe donc de ne pas considérer que les lesbiennes
transgressent l'ordre de la sexualité et sont de ce fait marginales ou pour le moins
originales. "Les lesbiennes" ne forment pas une catégorie spécifique; par leur
questionnement et leur mode de vie, elles font partie intégrante de l'ensemble de la
société. Parler dans la seule perspective de catégories sociales, sexuelles ou autres
ne servirait qu'à renforcer les différences et surtout leur hiérarchisation. A
l'intérieur même du mouvement lesbien, la pensée catégorielle ne peut que diviser,
hiérarchiser: "les vraies lesbiennes", les "trop" hommes, les
"pas tout à fait", les hétérosexuelles... Il importe donc de ne pas les
désigner comme différentes mais plutôt, pour l'ensemble des femmes, de pouvoir aussi se
reconnaître de cette forme-là de recherche d'identité, reconnaissance symbolique ou
non, en tant que sujet, hors de la projection de l'"autre" sexe, dans une
réappropriation réelle de tous les possibles.
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