La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie 
Homophobie : des mots aux maux

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La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie  

Daniel WELZER-LANG, Pierre DUTEY et Michel DORAIS 

vlb éditeur 1994 - Québec;

 

Homophobie : des mots aux maux

© Pierre DUTEY

Novembre 1993

Un temps, j'ai joué avec l'idée de présenter cette recherche sous forme d'une nouvelle de science-fiction. Elle eût mis en scène un étudiant venu de Sirius, appelons-le DW'L en double hommage à tel anthropologue français bien connu, et à une mauvaise tradition du genre, qui donne à l'imprononçabilité une valeur nécessaire de dépaysement réussi. Ce pauvre DW'L, donc, aurait enduré sur Sol III bien des tribulations dans la rédaction de son mémoire final de DUASIS (Diplôme Universel d'Astrolinguistique Stellaire et Interprétariat Sidéral), condamné qu'il était par un prof vicelard à déterminer quelle signification linguistique et sociale revêtait le mot "homophobie". Le traditionnel implant mémoriel lui eût, naturellement, permis d'accéder à toutes les significations social-historiques de la planète, sauf celle-là bien sûr, dont le sujet du mémoire voulait qu'il la déduisît de tout le reste. Bref. L'idée n'a pas tenu la route bien longtemps : s'il est douteux qu'on puisse avec quelque bonheur filer la métaphore sur une aussi longue distance, il l'est encore plus que le mélange des genres littéraires, par l'exotisme de sa forme, nous rallie les sympathies de nos collègues ni de nos maîtres. En outre, il eût fallu préalablement résoudre le tragique problème de la translittération de la langue DW'Lienne, et tous ceux qui s'y sont essayés comprendront sans peine le caractère herculéen d'une pareille tâche, et qu'il m'ait fait reculer, et que je m'en tienne dans ce qui suit à des règles hélas plus académiques.

L'approche ici mise en _uvre sera d'ordre linguistique et socio-linguistique dans un premier temps. Il peut paraître nécessaire de justifier brièvement le recours à un champ disciplinaire apparemment satellite eu égard aux perspectives anthropologiques, ethnographiques, sociologiques, convoquées dans cet ouvrage. D'une part, je pense et pose avec Delacroix qu'" il n'y a de mots qu'il n'y ait des choses, il n'y a de choses qu'il n'y ait des mots ". Autrement dit, que l'émergence dans le lexique de tel ou tel mot vaut indice d'une création dans le champ social-historique, dont elle reflète une praxis  : création d'une nouvelle signification imaginaire sociale, au sens où l'entend Castoriadis. D'autre part, il est vrai réciproquement qu'une fois tel syntagme disponible, il s'offre comme machine à catégoriser. Mais catégoriser pour qui ? Pour le sens commun, ou pour le chercheur ? Au nombre des questions intéressantes, il nous faudra déterminer si l'homophobie est autre chose qu'un mot-valise, ou pour le dire mieux, examiner dans quelle mesure les segments de praxis sociale qui se subsument sous ce vocable ont en commun assez de choses pour ouvrir des perspectives heuristiques au chercheur, et dans quelle mesure au contraire, tributaires de coalescences contingentes, il ne vaudrait pas mieux les diffracter, renvoyant à tel ou tel de nos spécialistes ce qui de droit lui revient. La motivation est ici stratégique, et l'approche philosophique sera retenue pour lui faire justice. Non que la philosophie prétende de nos jours à un quelconque statut de discipline rectrice, mais... où on fait son lit, on se couche.

Une première approche linguistique, banale, nous voue à la segmentation monématique : il s'agit en somme, par l'analyse, de décomposer la molécule lexicale en ses atomes constitutifs. Les choses sont ici assez simples. D'homophobie, on peut d'abord extraire homo-, par commutation avec un corpus tel que homologue, homogène, homonyme, homothétie, homosexuel, homozygote, homofocal, etc. Le préfixe homo- (gr. homos) semble d'abord assez univoque : il signifie "seul et même" : une seule et même logique, respectivement origine, position, signification, sexe, _uf, foyer, etc. Reste -phobie, qui commute également avec un corpus riche de plusieurs dizaines de termes, par exemple agoraphobie, claustrophobie, francophobie, hydrophobie, etc. Du suffixe -phobie (gr. phobia ), il nous suffira pour l'immédiat de retenir la valeur étymologique de "haine, peur maladive". Soit donc une haine ou une peur maladive des espaces publics, des endroits clos, de la France ou des Français, de l'eau, etc. Une ultime décomposition permettrait peut-être de confiner cette signification à -phob- ,s'il est vrai qu'homophobie commute avec homophobe et homophobique. A ce titre, resterait alors -ie, monème multiplement attesté, translittération du grec et du latin -ia, donc à valeur quasi-morphématique. La signification en est celle d'un état ou d'une qualité : apathie, bonhomie, courtoisie, idiotie, etc. Il s'agit donc d'un attribut, qui s'applique nécessairement à quelque chose ou quelqu'un. L'homophobie serait la qualité, le caractère de l'homophobe. L'homophobe, lui, serait celui qui est porteur de, ou qui manifeste l'homophobie. Restons-en pour l'instant à cette co-définition circulaire : la question de savoir si l'attribut définit l'objet, ou s'il existe dans l'objet un en-deçà de l'attribut, n'est certainement pas d'ordre linguistique.

La question qui se pose au terme de cette segmentation monématique est alors la suivante : homo-x veut dire "qui a un seul et même x" ; en revanche, x-phobie veut dire "la haine ou la peur maladive de x". A laquelle de ces deux assignations sémantiques ressort homophobie ? Certes, il est concevable qu'un psychiatre, vivement frappé par la présence chez douze consultants d'une seule et même microglaucarachnophobie (la peur, bien décrite, des minuscules araignées vertes...), s'ouvre à un confrère de cette étonnante homophobie. Mais ce faisant, il risque de n'être pas compris. Une étude contextuelle le montrerait : homophobie ne désigne pas d'emblée le fait d'être porteur d'une seule et même phobie, mais plutôt la phobie de homo-, de quoi qu'il s'agisse, et qu'il va maintenant falloir explorer plus avant.

De HOMO- vers HOMO

Si le préfixe homo- désigne étymologiquement "un seul et même", on s'attend à ce que l'homophobie soit la crainte, ou la peur maladive, des choses qui sont une seule et même chose. Il s'agirait d'une phobie concernant la mêmeté, l'identité. En ce sens, la crainte qu'auraient deux femmes de se retrouver dans une soirée avec la même robe serait une homophobie. Cependant, l'hypothèse ne semble pas tenir la route bien longtemps. Étudions le corpus des préfixes x déclinables en x-phobie, ou plutôt (pour des raisons qui apparaîtront plus bas), déclinables en x-phobie , x-phobe, x-philie, ou x-phile ; il y en a de nombreuses dizaines. En voici quelques-uns : acido-, agora-, anglo-, baso-, bi-, biblio-, bio-, carto-, ciné-, claustro-, conchylio-, copoclé-, éosino-, érutho-, éthylabelo-, franco-, germano-, géronto, glaco-, glando-, glyco-, halo-, haltéro-, hémo-, hétéro-, homo-, hydro-, jetono-, koré-, lipo-, marco-, maxima-, mérello-, minéralo-, nécro-, néo-, neutro-, nico-, nitro-, pédo-, photo-, plombo-, presso-, pyrothéco-, russo-, scato-, scripo-, spasmo-, tabaco-, tégesto-, thermo-, tyrosémio-, xéno-, zoo-. (Ouf !) Il apparaît que tous ou presque désignent des objets ou classes d'objets, ou des groupes de personnes : les colorants acides (ou basiques, ou neutres), les espaces publics, les livres, la vie, les cartes (postales ou de géographie), le cinéma, les espaces clos, les coquillages, les porte-clés, les étiquettes de bouteilles de vins (ou de boîtes de fromage, ou de sucre, ou de cigares), les Français (les Anglais, les Russes, les Allemands...), les vieux, les pots de yaourt, les projectiles pour frondes, le sel, les poids, le sang, l'eau, les jetons, les petites filles, les corps gras, les marques postales, les palets de marelle, les minéraux, les cadavres, la nouveauté, l'azote, les enfants, la lumière, les cachets de plomb, les fers à repasser neufs ou anciens, les excréments, les documents sur papier timbré, le tabac, la chaleur, les étrangers, les animaux (dont trente-sept ratons laveurs...). Les exceptions sont rares : l'éreuthophobie ou érythrophobie, crainte maladive de rougir en public, renvoie sans doute plus à un processus qu'à un objet. De même, probablement, pour l'hémophilie et la spasmophilie (encore que...). Parallèlement, il existe la biphilie, dont on peut penser structuralement qu'elle est à la bisexualité ce que l'homophilie est à l'homosexualité : une catégorie d'(auto)désignation applicable aux personnes qui ressentent du désir pour des individus des deux genres, sans pour autant concrétiser ce désir dans les rapports sexuels. L'hypothèse est donc très plausible, selon laquelle le homo- de homophobie renvoie à un ou des objets, ou a un groupe de personnes, et non pas à une relation de mêmeté entre objets ou personnes, ce qui serait le seul exemple lexical en la matière.

Mais existe-t-il un objet tel que homo ? Sur les quelque soixante-dix x susceptibles de se décliner en x-phobie , x-phobe, x-philie, ou x-phile , peu sont attestés lexicalement comme pouvant exister de manière autonome : ciné, photo, zoo, et la trilogie homo, hétéro, bi. Lisant en 1994 que deux homos, ravis des photos prises au zoo, sont allés ensemble au ciné, personne ne comprendra que deux homozygotes, ravis des photodiodes prises au zootechnicien, sont allés ensemble au cinémomètre. Non. En fait, deux homosexuels, ravis des photographies prises ensemble au jardin zoologique, sont allés ensemble au cinéma. Ces quelques préfixes se sont autonomisés, selon le phénomène que les linguistes baptisent du doux nom de "troncation par apocope". Ils ont pris valeur substantivale, tout en gardant leurs fonctionnalités de préfixes. Peut-on en conclure que l'homophobie soit une phobie ayant les homos comme objet-cible ? D'un strict point de vue lexical, non, pas encore : le cinéphile est bien celui qui apprécie le ciné, mais la zoophobie n'est pas sémantiquement, pour autant qu'on sache, l'aversion et la haine des zoos, cette lutte pseudo-écologiste clamant qu'à l'heure du cinéma on doit désincarcérer nos malheureux compagnons animaux, et fermer tous les jardins zoologiques. Pas plus que la photophobie ne désigne ce comportement de certains indigènes soucieux de voir leur image échapper à la captation et l'emprise, et qui de ce fait dissimulent leur visage face à l'objectif prédateur des touristes. Il est à craindre que l'analyse structurale du lexique ne puisse plus nous apporter grand-chose ici. Un recours à une approche diachronique peut-être plus : pour qu'homophobie puisse désigner homo comme objet-cible, une des conditions nécessaires est que homo ait été préalablement disponible dans le lexique. Envisageons donc les déterminations socio-linguistiques sous-jacentes dans cette perspective.

Le terme homosexuel, on se plaît à le rabâcher, apparaît à la fin du XIXe siècle sous la plume de nosographes _uvrant dans le champ de la psychopathologie : "A partir de 1880 les néologismes attribués à Benkert ont été adoptés par les psychiatres allemands ; l'introduction des substantifs homosexualité et homosexuel dans la langue française s'est faite à l'occasion du compte-rendu de la 6e édition de Psychopathia Sexualis de Krafft-Ebing, dans les Annales Médico-Psychologiques, septembre 1891, p. 330". Ne revenons pas sur l'incohérence étymologique de ces termes, hétérogènes sous au moins deux rapports, non plus que sur l'acharnement des puristes qui voulaient qu'on ne mélangeât point racines grecques et latines, et proposèrent en ce sens de multiples créations alternatives : androphile, gynophile, homoiousien, homéosexuel, et homophile en sont des exemples mais l'usage ne leur a pas donné raison, à l'exception d'homophile, qui a connu une certaine fortune, et sur lequel nous pouvons nous arrêter un instant :

l'opposition homosexuel/homophile est en effet structurante d'au moins trois choses. En premier lieu, de l'impossibilité qui y a à déduire le sens de homophobie à partir de celui de homophilie. Le lexique, relativement aux doublets x-phile/x-phobe ou x-philie/x-phobie, fait tout et n'importe quoi. S'il est vrai par exemple que la francophobie est exactement le contraire de la francophilie, renvoyant à des attitudes, jugements, comportements respectivement favorables ou défavorables aux Français, la zoophilie et la zoophobie n'entretiennent pas ce type d'antonymie : la première désigne une pulsion sexuelle ayant pour objet un ou des animaux, la seconde une peur morbide des animaux, ce qui n'est pas le contraire.

Seconde remarque : l'opposition homosexuel/homophile est structurante d'une avancée considérable de l'Église catholique, d'un point de vue théologique et pastoral. La nuance apportée par l'homophilie (le mot, mais surtout les productions discursives qui l'entourent) à savoir qu'une orientation sexuelle dirigée vers les individus du même genre peut se concrétiser en actes ou non, cette nuance permet de sortir d'une sorte d'essentialisme en diffractant ce qui est de l'ordre du psychisme, ou de la structuration psychologique, et ce qui est de l'ordre de la conduite. On sait que ce ne sont pas les attitudes, les "tendances" homosexuelles qui sont fautives (peccamineuses), mais seulement les comportement qui peuvent en résulter, en quoi ne se résume pas la personne : "la " normalité " en matière de sexualité n'est-elle pas toujours comme un idéal dont chacun, au cours de son histoire, doit se rapprocher non sans connaître les échecs dus à la difficulté de se situer en vérité dans toutes les relations ? Si quelqu'un condamne son frère homosexuel, ce peut être une façon de masquer des difficultés, le plus souvent inconscientes, au détriment de la lucidité sur soi-même et du respect de l'autre. Pas plus que quiconque la personne homosexuelle n'a à être jugée sur son seul comportement sexuel ". Ceci paraît nous entraîner loin de notre trajectoire, mais nous aurons plus tard à revenir sur ce qui en bonne théologie (c'est à dire celle qui sous-tend les prises de position du Magistère) constitue le handicap des personnes homosexuelles : une incapacité dans l'accès à l'altérité comme telle, qui est constitutive de la plénitude de l'amour.

La troisième chose que structure le doublet homophile/homosexuel, c'est une opposition historique au sein du mouvement homo français. Dans les années de l'après-guerre naît Arcadie, qui sous l'impulsion de son fondateur André Baudry, fera un travail immense vers la reconnaissance des réalités homophiles. Cependant, cette action nous paraît aujourd'hui très surdéterminée par ses prémisses idéologiques. Il s'agissait, somme toute, de conquérir une respectabilité incontestable aux yeux de la majorité hétérosexuelle. Il s'agissait de prouver que les homos ne sont ni des voyous, ni des pervers, ni des débauchés, ni des asociaux ; et de le prouver par l'exemple. Ainsi allaient les choses, de thés dansants en conférences didactiques et d'études historiques en banquets priés. Les inspecteurs de la Brigade des M_urs étaient invités, afin qu'ils puissent témoigner de visu de la bonne tenue des troupes. Les homophiles arcadiens pouvaient montrer patte blanche et s'avérer de dignes parangons de ce qu'on peut appeler sommairement la morale bourgeoise, disons plutôt les normes sociales ambiantes. Il était à craindre que soit un peu oblitérée au passage la singularité des homos, ce qui malgré tout constitue la pierre d'achoppement dans leur confrontation avec les hétéros : leur sexualité. Eh bien, ce fut le cas jusque dans le lexique, comme en témoigne entre autres l'extrait d'interview suivant : "Jacques Passat — Dans tout ce que vous venez de me dire, vous employez très souvent le mot d'homophilie au lieu de celui d'homosexualité. Pouvez-vous me donner le sens particulier que vous donnez à ce mot ? André Baudry — C'est très simple, le mot homosexuel qui est le mot le plus simple, le plus courant, le plus adopté, met l'accent sur l'aspect sexuel, même en le prononçant on entend sexuel, à peine homo. Il est très péjoratif dans l'esprit du public, très galvaudé, très mal compris. (...) Il y a chez les homophiles l'amour, la tendresse, l'affection, comme il y a chez les hétérosexuels. Et nous avons pensé qu'avec le mot homophilie, c'est à dire aimer son semblable, on oublierait petit à petit le côté purement sexuel pour inclure les deux à la fois ."

Mais le puritanisme d'Arcadie, comme son apolitisme proclamé, résisteront fort mal aux coups de boutoir assénés par mai 68 et les années FHAR subséquentes. Le jansénisme homophile n'est pas du goût de tous les homos : "le terme d'homophile est plutôt bien vu. Surtout chez ceux qui travaillent à la réhabilitation bourgeoise de l'homo –pas du pédé. Homophile, c'est flou, c'est mou (on est homophile comme le coton est hydrophile), c'est commode, confortable, c'est rassurant, ça supprime la réalité un peu brutale du sexe. On retrouve la ceinture de brume entre nombril et genoux. La caresse est, sinon tout à fait niée, du moins passée sous silence. Ses précisions ne choquent plus. On désarme l'imagination. On endort l'adversaire ." A dire le moins, cet apolitisme puritain n'est certainement pas du goût de ceux qui tentent, environ les années 71-73, de problématiser leur homosexualité comme intrinsèquement révolutionnaire. Quoi qu'il en soit, tout dialogue devient vite impossible entre deux composantes du mouvement homo qui, à schématiser les positions de l'adversaire jusqu'à la caricature et à ne vouloir d'outil que l'anathème, se retrouvent vite arc-boutées sur des positions dogmatiques inaccessibles à toute argumentation. L'impasse est complète. Le renouveau viendra, quelques années plus tard, des modèles identitaires "gays" importés d'outre atlantique. "Un peu faiblement, car je commençais à mesurer la supériorité du gay américain sur ses camarades français, j'ai réussi à murmurer : " Arcadie, qui défend nos droits, un peu comme chez vous la Mattachine society, a remplacé le mot : homosexuel par le mot : homophile. " Donald se mit à rire de plus belle. " Homophile ! Ça c'est la meilleure. Homophile ! On dirait une marque de dentifrice. "" On me pardonnera cet assez long détour par l'histoire, mais il était nécessaire pour contextualiser la remarque suivante : il n'est pas impossible de penser que l'avènement du mot homo, commun dénominateur à homosexuel et homophile, permette d'enjamber le débat passionnel qui oppose leur tenants respectifs, et se révèle ainsi riche de potentialités fédératrices. Voici donc un premier indice sociolinguistique qui a pu sous-tendre partiellement son apparition.

Un second indice serait à chercher dans la convergence des mots français vers des dissyllabiques, pour les substantifs et adjectifs. Ainsi aujourd'hui les gens ne prennent-ils plus leur voiture automobile ni le chemin de fer métropolitain pour se rendre au cinématographe : ils ont des postes de télévision. Autrement dit, ils ne prennent plus leur auto ni le métro pour aller au ciné : ils ont la télé. En ceci se révèle à ciel ouvert la praxis sociale et son économie langagière : plus un mot est fréquent, plus il est court. Il est par ailleurs assez immédiat que plus ce qu'il nomme fait l'objet d'une pratique sociale, plus le mot est fréquent. Ainsi, depuis sa création et jusqu'à la fin des années 60, soit un siècle, homosexuel n'est l'outil que de peu de discours, et reste pentasyllabique, ce qui n'est pas plus gênant que l'heptasyllabicité de l'heptasyllabicité (bonjour l'autonymie !) Puis en dix ans, la praxis sociale, l'émergence du mouvement gai, font qu'on l'utilise beaucoup. L'équilibre longueur-fréquence, bien décrit par une loi de linguistique quantitative, se trouve alors déplacé. Il y a nécessité d'optimisation de la longueur, et homosexuel cède le pas à homo.

On pourrait sans doute détailler les étapes, évoquer l'apparition en décembre 1974 d'une revue mensuelle intitulée HOMO, et montrer comment vers le milieu des années 70 la grande presse reprend un terme qui fait partie déjà de l'usage courant, en l'affublant bien sûr dans un premier temps des guillemets nécessaires à une néophobie bien comprise : "SCANDALEUX : LES " HOMOS " À LA TÉLÉ. La scène éc_urante montrée par FR3 : deux hommes accouplés dans un lit". Les guillemets sautent d'ailleurs bien vite, même si Minute continue à les employer en 1977 et au-delà : "Homos : démystifier la beauté" ; "Or d'autres rapports sont possibles, et se cherchent. Comment les envisager, en tant qu'homos ? Comment vivre ça et surtout quoi faire avec ça ? " ; "Martelés sur un ton à dessein suraigu, des slogans fusaient : " le ghetto, c'est foutu, les homos sont dans la rue "" ; "Le 26 juin, la parade pour les " droits des homos " a rassemblé 20.000 manifestants sur la 5e avenue" ; "Le Tsar du porno homo : " Quand j'ai voulu me mettre au porno homo, tout le monde m'a dit "Tu ne feras pas un sou, il n'y a pas assez de pédés en France" Eh bien maintenant, ils tirent tous une tête comme ça devant mes recettes "" ; "L'ORDINATEUR ET LES HOMOS". Je n'ai pas encore réussi à retrouver en quelle année Charles Aznavour chantait "je suis homo, comme ils disent", mais toujours est-il qu'au début des années 70, homo était entré dans le lexique, au moins parlé, même s'il a dû attendre beaucoup plus longtemps la consécration que représente son entrée au Petit Larousse Illustré. C'est désormais chose faite. Au passage, on notera que cette datation nous fournit l'argument diachronique évoqué plus haut, quant à la disponibilité préalable de homo, condition nécessaire à ce que lexicalement l'homophobie puisse être une phobie ayant les homos comme phobogène.

Troisième indice, ou force, ou bénéfice secondaire dans le passage de homosexuel à homo : j'ai certes souligné comment l'évacuation de -sexuel, de ces trois syllabes, était rentable dans l'économie du discours. Mais il convient d'ajouter, outre cet argument quantitatif, que ce ne sont pas n'importe quelles syllabes qui sont tronquées. Cette évacuation fait peut-être plus sens que celle de -matographe ou -politain, évoquées plus haut. Il se pourrait qu'on retrouve là un équivalent lexical de la duplicité mise en évidence par Michel Foucault, pour lequel l'apparente répression du sexe et du discours sur le sexe sont en fait prétexte et outil en vue d'en parler plus. Et certes, corroborant la remarque d'André Baudry ("même en le prononçant on entend sexuel, à peine homo."), d'autres indices se présentent en faveur de cette hypothèse d'euphémisation. Sexuel est parfois occulté. Une phrase telle que "De quand datent vos derniers rapports ?" sera entendue de manière différente selon que le contexte renvoie à un général en campagne s'adressant à son aide de camp, ou à une conseillère du Planning Familial s'adressant à une jeune femme venue consulter pour un retard de règles. Dans ce dernier cas, rapports, employé absolument, veut bel et bien dire rapports sexuels. Les dictionnaires en font d'ailleurs foi.

Quatrième indice, dans ce faisceau d'arguments socio-linguistiques : au sein des nominaux, homosexuel a d'abord valeur adjectivale, et en tant que tel il est susceptible d'actualisations indirectes (des rapports homosexuels, le désir homosexuel, la dérive homosexuelle, etc.) ou directes (les homosexuels, une homosexuelle militante, ces salauds d'homosexuels, etc.) Si les actualisations indirectes maintiennent la valeur adjectivale, et n'ouvrent guère débat sur la signification de homosexuel, à savoir "qui implique deux individus du même sexe", l'actualisation directe (celle qui ne fait pas appel au groupe de mots nominaux constitués autour d'un substantif) implique le passage de l'adjectif dans la classe des substantifs, par une règle constante de grammaire transformationnelle. Ce passage, banal en français dans les cas où "l'effacement du substantif sous-jacent peut se faire sans incertitude de sens", ouvre toutefois un problème logique, philosophique, voire politique de première grandeur : celui de la réification. On dira que la réification, le fait de "chosifier" une qualité ou un attribut, appréhendé sous cet angle, ne posera jamais problème qu'à une poignée de savants grammairiens. Certes. Le sort veut que la réification soit également un concept des sciences humaines, et là le paysage change, comme l'a fort bien relevé John Boswell : "Cette définition est parfaitement adéquate si l'on parle d'un rapport ou d'un acte sexuel : un rapport sexuel rapprochant deux partenaires " d'un même sexe " est effectivement un rapport homosexuel. Mais qu'est-ce qu'un " homosexuel " ? Est-ce quelqu'un " d'un même sexe " ? Par extension d'emploi, peut-on supposer, un " homosexuel " est celui qui s'adonne à des actes " homosexuels ". Mais combien de fois faut-il s'y abandonner pour devenir un " homosexuel " – une, deux, dix, quatre cents ? Et que penser de la personne qui commet l'acte en rêve mais ne concrétise jamais son ambition ? Est-il/elle un(e) " homosexuel(le) " ? " Rendons grâce à Boswell de sa rigueur intellectuelle, mais faisons droit à un constat : en 1994, et ce depuis plusieurs décennies, notre société a produit une signification imaginaire sociale telle que "les homosexuels", parachevant ainsi ce que Martin Dannecker nomme "la réduction de l'homosexualité à l'homosexuel". A dire vrai, cette signification imaginaire sociale, on tente de la produire plus qu'on ne la produit de manière univoque : "Il est superficiel de rappeler, par exemple, que l'homosexualité a existé dans toutes les sociétés humaines — et d'oublier qu'elle a été chaque fois quelque chose de socialement défini : une déviance marginale tolérée, ou méprisée, ou sanctionnée ; une coutume valorisée, institutionnalisée, possédant une fonction sociale positive ; un vice largement répandu ; et qu'elle est aujourd'hui — quoi au fait ? ". Il n'en reste pas moins que si toutes les enquêtes sociologiques faites quant aux attitudes, opinions, jugements, appréciations, comportements de nos contemporains vis à vis de l'homosexualité font état de réponses assez diverses à une question telle que "connaissez-vous des homosexuels ?", aucune ne mentionne une quelconque difficulté d'interprétation de la question comme telle. Il y a fort à parier que la question "connaissez-vous des homos ?" susciterait à peine plus d'incompréhension. Abandonnons là cet inventaire, auquel on pourrait du reste adjoindre des items surérogatoires : il y a déjà assez d'arguments réunis en faveur de notre hypothèse. Homo, cela veut dire en général homosexuel, et l'homophobie désigne très probablement une phobie (de quoi qu'il puisse s'agir) ayant les homos comme objet phobogène ou comme cible.

Ceci dit, revenons à l'homophobie, comme mot. Il est à peu près impossible de savoir à quand remonte son apparition dans le lexique français. Aucun dictionnaire français n'en fait état en 1994, ce qui n'est une preuve de rien sauf du retard structurel des lexicographes sur la langue parlée, qui est d'ailleurs de bonne méthode. Pourtant, il en existe des occurrences écrites. Dans ces lignes, évidemment (mais nous pourrions l'avoir inventée juste exprès, au trouble motif de figurer quelque jour dans le Trésor de la Langue Française...), mais aussi bien avant comme en témoignent les syntagmes suivants, extraits de Homophonies (journal du Comité d'Urgence Anti-Répression Homosexuelle) et de Gai Pied Hebdo, au tout début des années 80 (mes italiques) :

• "Madame Nicole de Hautecloque, députée du XVe arrondissement de Paris et adjointe au maire de Paris, a déposé le 28 mai 1980 une proposition de loi " relative à la protection de certains lieux publics contre les auteurs d'attentats aux m_urs ou d'incitation à la débauche " [...] Si cette proposition de loi franchissait le triage de la commission des lois de l'Assemblée, présidée, rappelons-le, par notre " Grand prix de l'homophobie français 1980 " Jean Foyer, ce serait une attaque sans précédent en France contre les homos [...]"

• "Jeudi 16 octobre 1980, LE SÉNAT A REFUSÉ l'abrogation de la loi la plus répressive contre les homosexuels et les lesbiennes : l'article 331, alinéa 3, du Code Pénal qui interdit les rapports homosexuels avant 18 ans alors que les rapports hétérosexuels sont possibles à partir de 15 ans. [...] Le 28 juin 1978, le Sénat, approuvé par le gouvernement, avait pourtant voté l'abrogation de cette loi et avait confirmé son vote le 22 mai 1980. Mais l'Assemblée Nationale, à l'instigation de Jean Foyer, a refusé par deux fois de suivre le Sénat et le gouvernement a alors laissé faire une majorité homophobe "

• "[...] un coup de fil de la direction parisienne arrête tout : pas question d'héberger 150 homosexuels. " Comprenez-nous bien, il ne s'agit pas d'homophobie, mais les familles que nous recevons risquent de ne pas apprécier. Il y a des enfants... " Les mythes ont la vie dure."

• "débat interdit pour lycéens homophobes : " Il y a douze ans, déjà, j'entendais les quolibets au lycée dans mon dos et quand je levais les yeux, il n'y avait plus personne. C'était toujours des petits mecs qui, à l'entrée du lycée, criaient " pédé " [...] Il arrivait aussi que des filles de treize ans, que j'avais eues comme élèves, gueulent " pédé " dans ma direction, en se sauvant, et que je les rattrape par l'épaule en leur demandant de répéter. ""

• "Aux dernières élections cantonales, l'opposition, globalement homophobe, a réussi à s'emparer de certaines régions. Or, la loi sur la décentralisation leur donne de nouveaux pouvoirs. Quelles pourraient en être les conséquences pour les homosexuels ?"

• "L'Église homophobe : votre annonce d'une conférence à l'Institut Catholique de Paris le jeudi 29 juillet prochain ne fait que confirmer l'escalade raciste de la religion catholique."

Le terme anglais ou américain dont cette homophobie pourrait être la traduction (homophobia) semble apparaître en 1972 sous la plume de George Weinberg. De référence explicite aux travaux de Weinberg, je n'en connais pas chez nous qui soit antérieure à la traduction de l'ouvrage de John Mc Neill : The Church and the Homosexual, édité en 1976 mais significativement prêt pour publication depuis 1972 aux dires mêmes de l'auteur, et disponible en français en 1982 grâce à Labor et Fides (éd.). Mais même à supposer que le terme ait été importé, ce qui n'est pas certain comme nous le verrons par la suite, ce n'est pas là sa première tête de pont sur l'hexagone. On peut remonter au moins jusqu'à 1977 et trouver chez Claude Courouve les lignes suivantes : "L'homophobie s'apparente au racisme. Comme l'antisémite, l'homophobe se vante de reconnaître sa proie à cent mètres ; comme l'antisémite, l'homophobe tient à jour la liste des personnalités haut placées qui " en sont " ". Claude Courouve avait-il connaissance des "gay studies" quand il écrivait son livre ? Indubitablement : "Aux États-Unis, où l'homosexualité fait depuis quelques années l'objet de nombreuses études dans les universités, les chercheurs se sont intéressés de près au personnage de l'homophobe, celui qui ne peut pas voir les " pédés " en peinture, qui quitte une réunion dès qu'il en aperçoit un et qui se vante de les reconnaître toujours ". Donc une hypothèse serait que le mot homophobie ait été importé d'outre Atlantique par cet auteur cultivé, ce en faveur de quoi plaide l'extrême parenté des définitions de l'homophobie proposées par Weinberg et Courouve. Tout aussi convergente avec le concept de Weinberg –et pour cause puisqu'elle y renvoie directement– est la définition de Mc Neill, dont je donne cette citation aux fins d'analyse ultérieure : "Comme le suggère le Dr George Weinberg dans son récent ouvrage, Society and the Healthy Homosexual, il existe un sérieux problème qui devrait préoccuper psychiatres et psychologues, car il peut avoir des conséquences pathologiques considérables ; ce problème n'est pas celui de l'homosexualité en soi, mais celui de l'homophobie ". Pour ce qui concerne ces trois auteurs, cela ne fait donc aucun doute : l'homophobie est une constellation de jugements, représentations, attitudes, mais surtout comportements (de peur, d'évitement, d'agression) qui s'exercent à l'encontre des personnes homosexuelles, et ressortent de quelque chose comme une pathologie mentale.

Pour en finir avec l'ambiguïté ou la polysémie du terme, qui nous a retenus jusqu'à présent, il faut noter qu'elle a été bien relevée par Renaud Camus et par John Boswell : "L'opinion de Dante ne change rien à la fondamentale innocence de l'homosexualité, mais Dante est un peu plus ou un peu moins grand, moralement, selon qu'il était, ou non, entaché de ce que nous appelons aujourd'hui – le terme est fautif, il faudra en trouver un autre, mais le concept est essentiel, j'aimerais y revenir – l'homophobie. (Note : On comprend comment je ne sais qui en est arrivé à ce terme là, par cavalière abréviation de quelque chose comme homosexualité-phobie, phobie de l'homosexualité. Mais le mot homophobie, tel qu'il se présente, signifierait plutôt haine du même, alors qu'il s'agirait au contraire de haine de l'autre, de celui qui est différent de soi. Je n'ose proposer hétérophobie, qui prêterait à d'autres confusions, ni achrianophobie, " dur "..."". "Les lecteurs familiers avec la terminologie gaie contemporaine seront peut-être surpris de ne pas rencontrer dans un ouvrage traitant du préjugé antigai le terme " homophobie " par lequel on désigne une crainte irrationnelle des gais et de leur sexualité. Comme " homosexuel ", " homophobie " est dérivé du grec par analogie avec bien d'autres mots anglais ou français ; mais, selon la combinaison de ses éléments, il devrait signifier " crainte du semblable " et non pas " crainte de l'homosexualité " (qui se dirait " homosexophobie ", en supposant que la manie des mots hybrides persiste). " Malgré ces très pertinentes remarques, il faut concéder que l'achrianophobie pas plus que l'homosexophobie ne sont attestées dans le lexique contemporain, sauf sous la forme des deux hapax précédents, alors que l'homophobie, dès son invention, a fait florès : à côté des exemples de Homophonies et Gai Pied reproduits plus haut, je pourrais en aligner des centaines d'occurrences issues d'une recherche qui n'avait de surcroît aucune prétention à l'exhaustivité.

Reprenons, de manière synthétique, les acquis de cette première exploration lexicale et sémantique. Elle nous aura permis de découvrir trois acceptions de l'homophobie. Ou, si l'on préfère, de diffracter l'homophobie, au prisme étymologique, en trois composantes diversement probables ou prévalentes.

1°/ En premier lieu, l'homophobie peut désigner, dénoter, souligner, renvoyer à l'identité de plusieurs phobies. Cette homophobie-là est une espèce du genre homo-x. Plusieurs "quelque chose" sont analysés et décrits comme représentants ou instances du même. C'est sur cette identité, comme attribut pertinent, que porte l'insistance. Ceci pourrait au passage nous guider dans le choix d'une graphie adaptée, pour le cas (peu probable ?) où nous aurions à faire euvrer dans le champ du discours cette première composante de l'homophobie. Nous pourrions la noter homophobie, HOMOphobie, ou homophobie, ou homophobie, faute de pouvoir recourir à des mises en scène plus suggestives .

S'il fallait à tout prix lui trouver un nom, on pourrait à bon droit l'appeler homophobie de subsomption. Subsomption : le fait de subsumer. Subsumer : concevoir des objets distincts comme éléments d'un même ensemble. Certains pourront bien sûr objecter que malgré sa plausibilité étymologique, cette acception est complètement farfelue, inventée de toutes pièces, dépourvue de corrélats objectivables dans la langue parlée ou écrite. Soit. Espérons qu'ils n'aient jamais à le prouver, car en la matière une preuve d'inexistence est toujours bien malaisée à établir. Mais plus sérieusement, au delà du mot qui la pourrait décrire, la réalité existe bel et bien : combien existe-t-il d'homophobes ? Un seul ? Le pauvre ! On conçoit qu'il ait fallu forger un mot juste pour lui, pour nommer la haute singularité d'une configuration psychologique si improbable. On attend un digne successeur de Freud, apte à disséquer au scalpel psychanalytique l'ontogenèse qui a pu produire des structurations si aberrantes, puis à en faire un monument littéraire digne du Petit Hans, lequel était sauf erreur zoophobe ou hippophobe, entre autres. Parce que rendez-vous compte : on a beau connaître l'hallucinante diversité des formations névrotiques, on a beau s'être familiarisé avec ceux qui ne parviennent à l'orgasme qu'en présence d'un bottillon de femme, noir, pointure 36, talon de 8,5 cm, pied gauche, marque Bally, là, on est quand-même scié. Ce pauvre monsieur (ce serait un monsieur), il ne peut pas se tenir dans la même pièce qu'une personne dont il sait, croit, suppose ou invente qu'elle ait eu, ou ait, ou puisse avoir, ou rêve d'avoir des rapports homosexuels. C'est plus fort que lui. Tachycardie, palpitations, sueurs profuses, vertiges, hypotonie allant jusqu'à empêcher une fuite salutaire, indispensable... vous voyez d'ici le calvaire. Par flashes, des images lui viennent : leur enfoncer un manche à balai dans le cul. Ou une canette de bière. Ou un fer rouge. Leur couper les couilles. Les gazer. Mais ces fantasmes resteront fantasmes, il ne pourra même pas applaudir les hauts faits d'un autre, plus courageux, qui serait enfin passé à l'acte. Et pour cause : des comme lui, il n'y en a pas d'autre. Il est tout seul.

Atterrissons. Heureusement pour la santé mentale de notre pauvre homophobe-seul-au-monde, il n'est qu'une figure de rhétorique ad hoc. En réalité, il est légion. Michael Bochow ne me démentira pas, qui demandant en 1991 à plus de 2.000 Allemands s'ils étaient d'accord avec la proposition "ce que font les homosexuels, c'est bel et bien une cochonnerie. Ils devraient être castrés", recueillait 21 % d'assentiment chez les Allemands de l'Ouest et 13 % à l'Est. Voilà qui suffit à boucler la démonstration. L'homophobie n'est pas le fait d'un seul, qui serait alors très probablement considéré comme un malheureux névrosé justiciable de telle ou telle thérapeutique. Elle est le fait, dans nos sociétés, de très larges segments de la population. Pourquoi et comment, le présent ouvrage l'illustre de multiples manières. Mais toujours est-il que pour moi, la cause est entendue : l'homophobie, en tant qu'elle est partagée par un grand nombre d'individus et pour autant que sa prévalence comme ses modalités résultent probablement d'une communauté de déterminations isomorphes, est structurellement une homo-homophobie, soit d'après les conventions précédentes une HOMOphobie, et il faut impérativement l'envisager sous ses aspects d'homophobie de subsomption.

2°/ Seconde composante. Rappelez-vous : ce vil paltoquet qui m'avait fait l'affront, lors de la gay pride 1993, d'arborer exactement le même short que moi... Dans ce second registre, l'homophobie désigne, dénote, souligne, renvoie à une phobie concernant l'identité, la mêmeté. Cette homophobie-là est une espèce du genre x-phobie. L'identité de deux ou plusieurs "quelque chose" est analysée, décrite, vécue comme insupportable, terrifiante, objet d'horreur ou de panique. C'est sur cette identité, comme attribut pertinent de la situation phobogène, que porte l'insistance. Ici encore, nous pouvons en faire découler diverses graphies suggérant ce dont il s'agit : homoPHOBIE, homophobie, homophobie, homophobie.

Comment nommer cette seconde variété d'homophobie ? Si l'identité y est source d'angoisse, c'est que doit être préférable, pour le sujet hypothétique qui en est victime, l'altérité ou la différence. Alors, homophobie de distinction ? de singularisation ? de particularisation ? de différenciation ? Ma préférence va à cette dernière suggestion. Imaginons en effet un sujet dont l'homoPHOBIE le porterait à trouver insupportable la vision d'un couple de jumeaux vrais. Construction rocambolesque ? Peut-être. mais les ethnologues ne décrivent-ils pas certaines cultures où la naissance de tels jumeaux est un présage tellement néfaste qu'il vaut mieux tuer l'un des deux, plutôt que de voir se pérenniser cette inadmissible indiscernabilité ou duplicité ? Bon. Toujours est-il que notre homoPHOBE pourrait souhaiter, inconsciemment ou non, qu'au moins on assure matériellement une possibilité de distinguer ces deux jumeaux l'un de l'autre, de les singulariser, de les particulariser. Comment y parvenir, je ne sais. Mais – c'est là que je veux en venir – l'implication du sujet homoPHOBE dans ce type de confrontation est celle d'un spectateur, pas d'un participant (sous réserve qu'il ne soit pas l'un des deux jumeaux, mais on peut se donner cette hypothèse). Ce qui lui est insupportable, c'est la nécessaire idemisation à laquelle il est convié, le manque d'altérité entre deux objets. Mais a priori, aucun de ces deux objets n'est le support d'une pondération axiologique, aucun des deux ne vaut en droit plus et mieux que l'autre.

En revanche, le paysage devrait changer radicalement quand le sujet homoPHOBE est à la fois juge et partie : sujet phobique, d'une part, et d'autre part élément de cette paire d'objets dont l'indiscernabilité est cause d'angoisse, de haine, de rejet. Ici encore, il y aura exigence d'altérité, mais nous tomberons dans les conditions d'application d'un "théorème" à peu près universel : celui qui veut qu'un individu ou un groupe humain, confronté à un autre individu ou un autre groupe, ne puisse opérer sa structuration identitaire en s'arrêtant à l'altérité (nous = ça // eux = autre chose) mais franchisse toujours une étape supplémentaire, laquelle substitue à l'altérité la différence, ce qui est tout autre chose. Deux objets "autres" définissent chacun leur monde propre, en quelque sorte. Ils sont incommensurables. Leur relation d'altérité ne permet pas d'étayer en soi un jugement axiologique : dans l'absolu, entre un carré et un cercle, lequel est le "mieux" ? Question dépourvue de sens. Par contre, deux objets différents appartiennent au moins sous quelque rapport au même monde. Ils sont commensurables, comparables. Et cette commensurabilité peut servir (et sert toujours en matière humaine) à établir un gradient, une métrique, support immédiat d'un jugement axiologique. C'est ainsi qu'en lieu et place de "nous = ça // eux = autre chose", on aura toujours des jugements du type "nous = bien // eux = mal" ou "nous = plus // eux = moins". Par dessus le marché, une troisième étape obligatoire survient alors : celle de la haine, comme le souligne fort bien Castoriadis à propos du racisme, évoquant ce "trait empiriquement presque universel des sociétés humaines [qu'est] l'apparente incapacité de se constituer comme soi sans exclure l'autre – et l'apparente incapacité d'exclure l'autre sans le dévaloriser et, finalement, le haïr". Les "applications numériques" de ce théorème sont innombrables. Le racisme en est immédiatement une. Le sexisme une autre. L'ethnocentrisme une troisième. L'homophobie, entendue au sens commun du terme, en est à l'évidence une quatrième (nous-hétéros = bien // eux-homos = mal ; nous-hétéros = plus // eux-homos = moins). Voilà donc pourquoi cette seconde composante de l'homophobie, je choisis de l'appeler homophobie de différenciation : parce qu'à partir d'un réquisit d'altérité, elle saute à la position d'une différence, et ses corollaires axiologiques.

Il y a du reste un argument complémentaire : la différenciation, c'est certes la position d'une différence, mais c'est aussi en biologie le processus par lequel des cellules, toutes semblables au départ et dotées d'un tas de capacités virtuelles, en viennent à n'actualiser que certaines de ces capacités, à se cantonner dans un secteur ou une fonction donnée, à acquérir la spécialisation d'un neurone, d'un globule blanc, d'une cellule de foie ou de rein. On peut imaginer, de façon bien sûr métaphorique et sans tomber dans un organicisme primaire, qu'il existe une certaine parenté entre ce processus et celui qui nous fait, à partir de notre naissance, nous différencier comme êtres sociaux, dotés entre autres d'un genre, d'une orientation sexuelle, etc. Nous différencier, c'est-à-dire éliminer un certain nombre de possibilités, qui nous feraient être non pas des chercheurs occidentaux européens de 1994, mais des hoplites de la Grèce athénienne, ou des mandarins de l'époque Ming... dans ce que cela comporte évidemment de déterminations quant à la structuration des genres comme des relations intra- et inter-genres.

Eh bien, l'approche ici retenue ne fournit sans doute pas la matière nécessaire, mais à lire ici-même les contributions de certains auteurs, j'en viens à penser que dans ce processus de différenciation qui nous structure comme hommes et femmes, l'homophobie au sens commun joue un rôle crucial. Par exemple, je ne crois pas trahir la pensée desdits auteurs, pas plus que celle d'Élisabeth BADINTER, en soulignant qu'être homme, c'est avant tout être non-femme et non-homo. Tout comme être neurone, pour la cellule, c'est se vouer à n'être ni globule blanc ni hépatocyte (ni, ni, etc.) ce qui pourtant eût été possible : elle en avait la capacité génétique. Mais si cela est vrai, alors l'homophobie comme constellation de peur-haine-dégoût-violence envers les personnes homosexuelles, ne s'exercerait pas à partir de positions sociales de genre indépendantes, c'est-à-dire extrinsèques à ce dont il s'agit. Bien plutôt, il faudrait admettre parallèlement à une strate d'homophobie constatable, constituée, ethnologisable, synchronique si l'on ose écrire, une strate plus profonde d'ordre étiologique : une homophobie "archéologisable", constituante, diachronique sur l'axe de la psychogenèse et de la sociogenèse. En ce sens, l'existence de quelque chose comme "les homosexuels" aurait valeur de différenciateur, permettant via les processus esquissés plus haut la structuration identitaire des individus, au moins celle des hommes comme tels. L'homophobie-banale, l'homophobie anti-homos, l'homophobie constituée (on verra comment l'appeler plus tard) serait alors la résultante, ou plutôt l'une des conséquences de ce processus de différenciation, le sexisme en étant une autre très comparable.

Reste à voir, pour boucler la boucle, que ces deux versants de la différenciation (position d'une différence, acquisition d'une spécialisation), quoique non synonymes, dont en étroite interconnexion ; et en quoi consiste ce même qui est motif d'horreur dans l'homophobie. Pour cela, repartons du terme identité, lequel renvoie à deux choses. Tout d'abord, l'identité1 peut être relation entre deux termes, qui seront indiscernables au moins en ce qui concerne tel ou tel de leurs attributs pertinents : "eadem sunt quae substitui possunt salva veritate ", disait Leibniz. En second lieu, l'identité2 est un foncteur unaire, attribut plutôt que relation : c'est l'identité de la carte d'identité, qu'on pourrait définir plus rigoureusement comme résultat actualisé de la position de soi comme soi. Ces deux sens ne sont pas d'ailleurs à des années-lumière l'un de l'autre, si l'on veut bien considérer le second comme relation, mais relation réflexive, relation de soi à soi, identité1 de soi-même à soi-même, dans une pérennité dont on sait bien qu'elle est construite, suffisamment opératoire quant à l'usage, et toujours valable sur le mode du "en tant que" : "Comment peut-on dire que Socrate assis et Socrate debout sont le même Socrate, puisqu'il est d'une évidence aveuglante que ce n'est pas le même Socrate ? Est-ce que l'être-assis et l'être-debout font partie du sens ou de l'être de Socrate ? S'ils n'en font pas, qu'est-ce que Socrate assis et Socrate debout ? S'ils en font, il y a, de manière correspondante, deux sens de Socrate — et deux Socrates. Et évidemment, il y en a une infinité, et plus exactement, une indéfinité." Ce même dont l'homophobe a horreur, c'est en première approximation l'identité1 possible de lui-même à un autre (l'homosexuel), tellement autre que cette idemisation une fois avérée vaudrait négation absolue de son identité2, dissolution des structures (individuelles et sociales) de son Moi. Mais il est clair que cette identité2 renvoie simultanément à une structuration identitaire (processus) et à une position identitaire (résultat du processus), la première visant en somme à établir une identité2 comme preuve d'appartenance au groupe des hommes, soit l'identité1 de mes qualités et valeurs à celles qui définissent ce groupe ; la seconde visant à maintenir cette identité2, s'il est vrai qu'une position sociale de genre n'est jamais acquise définitivement, que tout homme est susceptible de déroger à ce qu'on attend de lui, et qu'il aura donc à faire la preuve continuelle de son adéquation au cahier des charges viriarcal, en perpétuelle exigence de réassurance et d'auto-réassurance vis-à-vis de ses pairs comme de lui-même. On aura compris que la structuration identitaire renvoie à la différenciation-spécialisation, quand la position identitaire réfère à la différenciation-(dé)valorisation. Ceci dit, ne nous prenons pas au piège d'une dichotomie radicale entre ces deux pôles : ils n'ont d'autre pertinence que celle de l'opposition synchronie//diachronie, laquelle est évidemment une abstraction heuristique sans plus. Mais en voilà assez pour ce qui est de l'homophobie de différenciation, la peur de n'être pas moi-même si je suis le même que cet autre qu'il ne faut pas être sous peine de n'être plus rien, c'est-à-dire en fait moins que rien. Afin de détendre un peu l'atmosphère, voici une démonstration de cette homoPHOBIE de différenciation, ou d'homoPHILIE de dédifférenciation, d'ailleurs, selon le point de vue auquel on l'envisage, et d'autant plus rigolote que non seulement elle convoque des relations intra-genre, mais aussi inter-gais :

Après l'homophobie de subsomption et l'homophobie de différenciation, troisième composante (et dernière... pour l'instant) : j'ai tenté de démontrer plus haut que l'homophobie, dans l'acception courante du terme, était une phobie, en un sens qui reste encore à préciser, ayant les personnes homosexuelles comme stimulus déclencheur et/ou cible. Fidèle au canevas précédent, j'en imaginerais volontiers des graphies spécifiques, une fois acquise l'idée qu'on pourrait bien, après tout, continuer à l'écrire homophobie tout simplement. Je propose donc "homos-phobie" pour désigner cette constellation négative de croyances, préjugés, attitudes, comportements, concernant les personnes homosexuelles.

En ce qui concerne le nom à adopter pour cette troisième composante de l'homophobie, les choses sont assez immédiates, pour autant qu'un concept générique est disponible : "tout le temps que l'inconnu est en notre présence, des signes peuvent se manifester montrant qu'il possède un attribut qui le rend différent des autres membres de la catégorie de personnes qui lui est ouverte, et aussi moins attrayant, qui, à l'extrême, fait de lui quelqu'un d'intégralement mauvais, ou dangereux, ou sans caractère. Ainsi diminué à nos yeux, il cesse d'être pour nous une personne accomplie et ordinaire, et tombe au rang d'individu vicié, amputé. Un tel attribut constitue un stigmate...". Voilà qui s'applique à merveille à notre propos. Nous parlerons donc dans ce qui suit d'homophobie de stigmatisation, reprenant à notre compte cette notion classique goffmanienne. Erving Goffman ne s'en fût du reste probablement pas indigné, lui qui dans son ouvrage fait plus de vingt fois appel à des exemples mettant en jeu des personnes homosexuelles. Ceci dit, il est assez clair que nous avons désormais extrait, dans ce passage de homo- vers homo, l'essentiel de ce que nous pouvions faire dire à ce préfixe. Afin d'envisager et déconstruire l'homos-phobie ou homophobie de stigmatisation, il nous faut à présent nous intéresser à la phobie comme telle, et pour cela opérer un autre passage :

 

De -PHOBIE vers PHOBIE.

Dans notre approche linguistique, nous avons fait référence au corpus des préfixes X qui pouvaient se décliner en X-phile, X-philie, X-phobe ou X-phobie. Mais aucune exploitation systématique n'en a été faite, sauf peut-être pour en tirer la règle selon laquelle X désignait dans l'immense majorité des cas des classes d'objets ou d'individus, et non pas des relations entre de telles classes. Mais il y a autre chose à en tirer. Soit donc un tel corpus.

On peut inférer un certain nombre de règles génératives, les principales étant les suivantes :

1°/ L'existence de X-phile et celle de X-philie sont équivalentes. De même, l'existence de X-phobe et celle de X-phobie. Non que les exceptions soient totalement absentes, mais elles semblent témoigner d'une insuffisance dans la recherche des occurrences, plus que de limitations logiques à ces règles, à l'appui desquelles il suffit de considérer la façon qu'ont la majorité des dictionnaires de définir quasi-circulairement les termes de type X-philie et X-phile, ou leurs équivalents en -phob-. Les exemples suivants, extrait du Petit Robert ou du Nouveau Larousse Universel en 2 volumes (NLU) suffiront à l'illustrer :

• Anglophile : qui a ou marque de la sympathie pour les Anglais (spécialement en politique). Ant. : anglophobe. (Petit Robert, p. 62)

• Anglophilie : dispositions anglophiles. Ant : anglophobie. (Petit Robert, p. 62)

• Francophobe : hostile à la France et aux Français. Ant. : francophile. (Petit Robert, p. 745)

• Francophobie : état d'esprit, attitude d'un étranger francophobe. (Petit Robert, p. 745)

• Bibliophile : n.m. amateur éclairé des livres : le bibliophile aime les livres pour ce qu'ils lui apprennent (...). (N.L.U. p. 193)

• Bibliophilie : n.f. Art, science, goût du bibliophile. Amour des livres (N.L.U., p. 193)

• Eosinophilie : forme de leucocytose, caractérisée par l'augmentation du nombre des éosinophiles dans la formule leucocytaire du sang (N.L.U. p. 649)

• Haltérophile : celui qui pratique l'haltérophilie (N.L.U. p. 899)

• Hémophile : sujet atteint d'hémophilie (N.L.U. p. 917)

• Photophobe : atteint de photophobie (N.L.U. vol. II, p. 475)

• Etc. etc. etc.

Le fait est qu'on peut définir le schmürzophobe comme sujet atteint de schmürzophobie, tout aussi bien qu'on peut définir la schmürzophobie comme le mal dont souffre le schmürzophobe (ou l'état d'esprit qui le caractérise). Les dictionnaires consultés ne se privent ni de l'un ni de l'autre, faisant droit à cette constatation que -philie et -phile sont vecteurs de la même sémantique, tout comme -phobie et -phobe. La seule nuance sera celle qui distingue en somme un sujet d'un prédicat qui lui est appliqué, problème gigantesque d'un point de vue philosophique, mais inexistant ici. La conséquence pragmatique est que pour la suite de l'analyse, nous pouvons sans inconvénient majeur regrouper dans une seule et même case les doublets X-phile et X-philie d'un côté, et d'un autre les doublets X-phobe et X-phobie.

2°/ Un petit nombre de X-phob existent sans le X-phil correspondant. Ce sont notamment : acrophobie, agoraphobie, claustrophobie, éreuthophobie. Ces termes appartiennent au vocabulaire de la psychologie clinique, et renvoient à des entités psycho-pathologiques étudiées de très longue date. Il est intéressant de noter que si le terme de phobie lui-même apparaît en 1880, c'est par détachement à partir de ce genre d'éléments du lexique savant, qui lui préexistent pour certains depuis des siècles : ainsi, l'hydrophobie appartient à la langue française depuis 1314. Toujours est-il que dans cette acception clinique, la définition des phobies ne laisse pas la place à l'approximation. Les phobies, rangées au nombre des névroses d'angoisse, sont des "formes de névroses caractérisées par la peur morbide, l'angoisse de certains objets, actes, situations ou idées".

À partir de là, une question se pose quant à l'homophobie : est-elle ou non à ranger au nombre de ces entités psycho-pathologiques ? L'homophobie est-elle une "réaction de peur excessive et inadaptée liée à des constellations de stimuli hautement spécifiques" ? Vaste débat, dans lequel je n'ai ni la place ni sans doute les moyens méthodologiques de rentrer. Je me dis toutefois, à relire les résultats de l'enquête de Michael Bochow (40 % d'interviewés se sentiraient physiquement mal à l'aise à proximité d'hommes homosexuels), qu'il y va là de réactions phobiques, dans toute la rigueur clinique du terme. Je relis Weinberg, qui ni dit pas autre chose quand il définit l'homophobie comme "the dread of being in close quarters with homosexuals" ; quand en 150 pages il envisage l'homophobie comme une maladie ("This book is in part an examination of a disease called homophobia"), il le fait assurément sans une once de métaphore, du point de vue psychothérapeutique qui est le sien. Je relis par ailleurs, dans une littérature anglo-saxonne copieuse, d'obédience comportementaliste ou interactionniste, ces travaux qui mesurent la proximité physique tolérable et l'influence sur celle-ci de variables telles que le genre des protagonistes, ou leur orientation sexuelle supposée.

Je me dis enfin que sauf à tomber dans un nihilisme universalisant et à faire l'apologie du n'importe-quoi comme tel, je ne puis pas soutenir que tous ces auteurs aient prétendu raconter n'importe quoi. Il n'existe pas de littérature à prétention scientifique qui propose d'expliquer l'homophobie par les conjonctions Neptune-Uranus, pas plus que par la grande pyramide ou Mu, continent perdu. Quelles que soient les modalités de la réponse, la question de l'homophobie comme phobie stricto sensu semble une question posable, de manière légitime, moyennant l'appareil catégorial de la psychopathologie, en référentiel psychanalytique ou non. Et cette composante de l'homophobie, ou plutôt cet aspect-visage-dimension de l'homophobie qui se laisse conceptualiser ainsi, et dont il faudra bien tôt ou tard envisager les modalités d'intrication avec d'autres aspects-visages-dimensions, je choisis de la nommer homophobie clinique.

3°/ Symétriquement, il existe quelques dizaines de X-phil dépourvus du X-phob correspondant. Dans leur immense majorité, ils désignent des collectionnites ou des collectionneurs, dont on ne sait trop qui a voulu renforcer la dignité de leur innocente manie en affublant celle-ci d'oripeaux grecs ou latins. Saluons donc au passage les tyrosémiophiles (qui traquent inlassablement les étiquettes de boîtes à fromage) et les mérellophiles (eux, c'est les palets de marelle) et sans plus nous attarder, tirons un coup de chapeau bien mérité à l' homophobe, qui s'il n'existait pas eût voué l'homophile à n'être qu'un féroce et impénitent collectionneur d'homos, ce qui d'ailleurs quand on en voit certains... Bon, passons.

4°/ Quand le doublet X-phile/X-phobe existe, nous avons eu déjà l'occasion de le dire, il est bien malaisé de distinguer des règles de structuration ou d'organisation sémantique. Le cas le plus intéressant, et du reste le plus souvent attesté, est celui d'une relation d'antonymie entre les deux éléments du doublet (anglo-phile/anglophobe, hydrophile/hydrophobe, etc.) Tous ces mots sont d'apparition récente ou très récente, moins d'un siècle en général. Plus haut, j'ai eu l'occasion de dire qu'un tableau d'occurrences tel que le précédent n'avait guère de chances de pouvoir prétendre à l'exhaustivité. Précisons. Si je vous pose la question "peut-on étalinguer avec un juserand ?", et que vous ne disposiez pas des deux termes-clés dans votre lexique personnel, vous ouvrirez des yeux ronds et je ne serai pas compris. En revanche, il est hautement probable que je le sois si je vous demande "êtes-vous politicophobe ?" ou "votre gamin n'est-il pas un peu trop téléphile ?" Et pourtant, vous n'avez jamais lu ni politicophobe ni téléphile. Si ces termes ne font pas obstacle à la compréhension, c'est que la décomposition sémique en est immédiate pour à-peu-près n'importe qui. Et, du point de vue du locuteur ou du scripteur cette fois-ci, cela veut immédiatement dire que n'importe qui peut forger a piacere de tels termes. On ne s'en prive pas, d'ailleurs. Jugez-en :

• "Bien plus, on peut voir apparaître un culte du stigmate, de telle sorte que la stigmaphobie du normal se trouve contrecarrée par la stigmaphilie de l'initié"

• "Où il aurait été question des cyclistes de Montréal qui se permettent tout, au premier rayon de soleil, dans tous les sens, surtout interdits [...] Cyclophiles, vous avez mon respect et ma colère"

• "La question n'est pas celle d'une supposée sacralisation des gamètes prêtée à une opposition religieuse, ni d'une supposée technophobie prêtée à une opposition naturaliste [...]"

• "La situation, d'après ce chroniqueur, s'est encore terriblement dégradée, depuis l'époque que j'ai dépeinte comme j'ai pu. Il trouve mille fois trop modéré, trop indulgent, trop italianophile, tout ce que j'ai pu dire des achriens italiens"

• "Malgré son pâle succès, M. Clinton a fait passer une hausse de la fiscalité, impopulaire dans un pays " taxophobe ". En augmentant les impôts des plus riches il brise un tabou politique hérité de l'ère Reagan"

• "Autre candidat à la succession de Bourges, le giscardophile Xavier Gouyou Beauchamps exposera – événement très attendu – ses convictions sur la télévision du futur, d'hier matin et d'après Mathusalem, lundi prochain, dans un restaurant des Champs-Élysées [...]"

On pourrait très certainement multiplier les exemples, les précédents n'étant que le fruit de rencontres fortuites au fil de lectures plus ou moins adventices, pendant les quelques mois qu'a duré la rédaction de ce texte. Comme le notent Jean Bouffartigues et Anne-Marie Delrieu -phob est un élément fécond, en termes de productivité lexicale. C'est un sème facilement disponible pour tous, aussi germinatif que peuvent l'être un -isme ou la construction syntagmatique en non-X (non-intervention, non-nuisance, non-attentisme...) qui prolifère à qui mieux mieux, charmant fleuron de "l'hexagonal tel qu'on le parle". Nous voici bien loin de l'homophobie ? Soit. Mais en plein milieu de l'homophobie, et c'est bien ce qui nous importe. Sur la base de ce qui précède, on peut imaginer le scénario suivant : à la fin des années 60 ou au tout début des années 70 des auteurs américains tels que Weinberg thématisent et problématisent l'ensemble des attitudes, jugements, croyances, préjugés, comportements négatifs à l'encontre des personnes homosexuelles. Ils le font dans leur référentiel propre, celui de l'anthropologie pour Churchill qui classe les sociétés en "homoérotophiles" et "homoérotophobes", celui de la psychopathologie pour Weinberg, qui invente l'homophobie clinique.

Mais on ne thématise pas, ni ne problématise, n'importe quoi à n'importe quel moment ("où était le piano au néolithique ?" demandait Castoriadis de manière assez décapante...). Il faut, pour thématiser, qu'il y ait du thématisable, que la praxis sociale ait à la fois produit une urgence à penser un certain quelque-chose, et les moyens de le penser. C'est précisément ce qui se passe à cette époque outre-Atlantique, et il faut souligner que la toile de fond sur laquelle se profilent des ouvrages tels que les précédents, c'est les événements de Stonewall et l'émergence du Gay Liberation Front. Il y avait donc là du faire à l'_uvre, de l'agir social, et nous savons bien qu'en dernière analyse, ce qui est produit, c'est toujours du sens. l'homophobie, en tant que mot, venait à point nommé pour habiller ce qui était en train de se conceptualiser. Comment s'étonner ensuite, face à cette trouvaille lexicale, de l'immense fortune qui fut la sienne ? Comment ne pas voir que la transparence sémantique analysée plus haut venant redoubler la disponibilité du sens en voie d'élaboration, l'homophobie devait s'évader hors son champ de naissance, et en venir à recouvrir, outre l'homophobie clinique, un spectre beaucoup plus large de phénomènes ? Des historiens méticuleux sauront compléter ce début de scénario, expliquer comment l'homophobie fut ultérieurement importée des Amériques, avec les dix ans de décalage habituels, à une époque où les remous de mai 1968 avaient accouché déjà du FHAR et voyaient la gestation du Comité d'Urgence Anti-Répression Homosexuelle. Ils sauront nous dire si réellement il y a eu importation, ou si l'apparition du terme homophobie dans le lexique français, environ les années 77-80, est une n-plus-unième preuve de ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Quoi qu'il en soit, vers cette époque, s'opère une espèce de renversement copernicien, bien illustré par cette phrase de Henri de Montherlant : "on parle de guérir les homosexuels ; il faudrait plutôt guérir ceux qui croient qu'il y a lieu de guérir les homosexuels". Au sortir de siècles de diabolisation, dont la pathologisation diligentée par les nosographes au XIXe siècle n'est que le pénultième avatar, les homosexuels commencent à exister. Ils sont peut-être aidés en cela par l'émergence de dieu sait quelle "conscience de classe", à quoi n'auront pas peu contribué les tonnes de littérature scientifique ou prétendue telle les prenant pour objet. Toute praxis donne naissance à des mots, mais les mots en retour donnent naissance à de l'être. "Sans doute est-il inévitable qu'à désigner l'homosexualité comme figure, on s'expose par contrecoup à voir désigner comme fond ce sur quoi cette figure fait figure, à savoir une hétérosexualité qui jusqu'ici invisible parce qu'allant de soi, devient thématisable et problématisable ". Les homosexuels, donc, se mettent à exister. Et à contester. Contester notamment la pathologisation dont ils sont les victimes. Le problème réellement digne d'intérêt n'est plus l'homosexualité, mais l'ensemble des processus de stigmatisation, discrimination, répression, auxquels sont en butte les personnes homosexuelles. Cet ensemble, dont la multi-dimension juridico-législativo-psycho-socio-médico-politico-religieuse sera stratégiquement recouverte du terme générique d'homophobie, devient accessible à l'analyse et à la production discursive.

J'ai évoqué l'homophobie clinique, qu'on pourrait définir comme l'homophobie envisagée du point de vue d'un psychologue clinicien, pour autant que grâce à son filet conceptuel singulier, il attrape et retient certains poissons d'un calibre intéressant. Mais il n'est pas le seul artisan dont les compétences puissent à juste titre exercer leur droit de pêche. On imagine assez bien un historien rencontrant frontalement ou de biais l'homophobie dans son champ d'étude (John BOSWELL, Paul VEYNE, Sir Kenneth J. DOVER...), un sociologue s'y intéressant de près, qu'il soit quantitativiste (Michael BOCHOW, Michaël POLLAK) ou non (Erving GOFFMAN, Brigitte LHOMOND). Une anthropologue (Nicole-Claude MATTHIEU), un théologien (John Mc NEILL, Michel DEMAISON, Eric FUCHS), un prêtre (Marc Oraison) voire un évêque (Mgr GAILLOT, Mgr LHEUREUX, Mgr ELCHINGER, quoique à des titres différents...) et même un pape (Paul VI, suite à diverses peyrefittades...) pourraient avoir des choses intéressantes à dire, tout comme un écrivain (Yves NAVARRE, Renaud CAMUS, André GIDE, Geneviève PASTRE, Jocelyne FRANÇOIS, Françoise MALLET-JORIS), un humoriste (Gerard P. DONELAN, PLANTU), une philosophe (Élisabeth BADINTER, Françoise COLLIN), un juriste (Christian GURY, Robert BADINTER), un linguiste ou un lexicographe (cf. tout ce qui précède), un cinéaste, un poète, un journaliste, un éducateur de rue, bref il n'y a guère que l'astronome ou le botaniste auxquels serait épargnée l'urgence ou la corvée de produire du discours sur l'homophobie. Au delà de la dimension comique de l'affaire, bien réelle, existe une question bien réelle aussi : tous ces gens-là, de quoi parleraient-ils, est-ce bien de la même chose qu'ils parleraient par delà l'hétérogénéité qu'impliqueraient leurs idiosyncrasies disciplinaires ? Quelle est la "vraie" homophobie ? "Quel est donc maintenant le soleil véritable ? Quelle est la chose qui est le vrai ? Le soleil du berger ou celui de l'astrophysicien ? Ou bien la question est-elle mal posée et, s'il en est ainsi, pourquoi ? " Avant de conclure ces lignes qui ne prétendent certes pas apporter de remède définitif à la déréliction heideggerienne, mais clarifier un peu par décantation ce qui se mélange dans le trouble récipient de l'homophobie, je pense qu'il peut être fructueux d'explorer ces productions discursives. Pas toutes, le temps comme les moyens intellectuels nous font ici défaut, mais un certain nombre d'entre elles qui semblent topiques.

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Un premier point de vue pourrait être celui du militant. Non que le militantisme gai soit comme tel une discipline universitaire, mais il faut toutefois lui concéder une efficace certaine dans le repérage transdisciplinaire de toutes les modalités de l'homophobie, de tous les segments sociétaux où elle se niche, de toutes les apparences dont elle se revêt. Sans remonter au Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire et à l'articulation qu'il faisait de concepts comme phallocratie ou hétérofliquisme pour conspuer une hétérocratie conjugale monogame reproductrice bourgeoise galopante, nous pourrions partir d'une production récente : j'ai sous les yeux un document en date du 12 octobre 1991, intitulé Les homosexuels en France aujourd'hui. Analyse et propositions. L'auteur en est le Collectif Gay Pride, qui regroupe 25 associations dont certaines fédérations associatives, bref à peu de choses près tout ce que la France et la Navarre comptent aujourd'hui d'associations gaies à des titres divers. Après cinq pages d'introduction qui n'apportent guère de révélation bouleversante sauf peut-être pour les majorités hétérotes non acculturées, suivent vingt-cinq propositions, qui sont en fait plus d'une quarantaine si l'on omet leur regroupement thématique. Il n'est pas question ici de les citer toutes, mais voici le début :

1- Obtention de l'égalité sur les droits liés au mariage et au concubinage hétérosexuel [Élaboration d'un " partenariat civil ", conformément aux recommandations du comité des ministres du Conseil de l'Europe]

2- Extension de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 aux injures et diffamations, aux discriminations, à la haine et à la violence fondées sur les m_urs.

3- Soustraction du délit de provocation à la prescription de trois mois. Exclusion de l'offre de preuve de la vérité du fait diffamatoire en présence d'une diffamation homophobe. [reconnaître la possibilité d'engager une poursuite pénale même plus de trois mois après le délit de presse. Extension à l'homophobie des dispositions prévues dans le code de procédure pénale, pour combattre le racisme et l'antisémitisme. Définir la diffamation comme une ingérence dans la vie privée et non pas comme la publication d'un fait réel dans le but de nuire].

4- Création d'un droit de réponse des associations en matière de discrimination homophobe. Application de l'interdiction des droits civiques aux délits homophobes.

5- Extension de la loi du 10 janvier 1936 relative aux groupes de combat et milices privées, aux groupements et associations qui, soit inciteraient à la discrimination, à la haine ou à la violence fondées sur les m_urs, soit propageraient des idées ou des théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence.

6- Modification de l'article 900 du Code civil relatif aux annulations de dispositions testamentaires [Annulation au motif de la rétribution d'un service sexuel illicite].

7- Modification des articles 316 du Code pénal et 99 du Code civil, en vue de reconnaître la possibilité de changement de sexe pour les transsexuels.

8- Abrogation de l'article D 358 du Code de procédure pénale [Traitement des transsexuels dans les prisons].

9- Modification de l'article 14 de la loi du 16 juillet 1949, relative aux publications destinées à la jeunesse et des articles 283 et 290 du Code pénal permettant à l'autorité administrative de censurer la presse gaie.

10- Suppression de l'article 23 de la loi du 29 septembre 1989, n° 89-936 [Relative à l'instauration d'une taxe supplémentaire de 50 % sur les services d'informations ou interactifs " à caractère pornographique "].

Suivent des items relatifs à ce qu'il conviendrait de faire au niveau du Premier Ministre, des ministères de l'Éducation Nationale, des Finances, des Affaires Étrangères, de la Justice, de l'Intérieur, de la Culture, de la Santé-solidarité-protection sociale, du Travail, de la Recherche, des Anciens combattant et victimes de guerre, de la Famille, de la Vie quotidienne, ainsi que dans le fonctionnement des rouages du Sénat, de l'Assemblée Nationale, des cabinets ministériels, et d'une douzaine de Conseils ou Comités nationaux para-étatiques.

On l'aura compris à la lecture de ce qui précède, le Collectif Gay Pride s'est attaché à la recension aussi exhaustive que possible de tout ce qui, dans l'arsenal législatif français, était outil de discrimination homophobe : c'est-à-dire à la fois conséquence de l'homophobie (de par son existence) et cause d'homophobie (de par ses manifestations). On l'aura également compris, il y a matière. Mais en-deçà de la technicité législative puis judiciaire, qui concerne des modalités, il y a ce fait brut : une des dimensions institutionnelles où s'exerce l'homophobie, c'est ce noyau dur qui dans nos sociétés s'est autonomisé sous les espèces de la Loi et du Droit. On aura beau dire qu'en France les gais ont la vie belle par rapport au sort qui fut longtemps fait aux relations homosexuelles entre adultes consentants dans presque tous les États des USA, on aura beau dire que depuis l'abrogation de l'article 331 alinéa 2 du Code pénal (le 4 août 1982) la majorité sexuelle est à 15 ans pour tout le monde, homos comme hétéros, ce qui a mis fin à une discrimination flagrante entre citoyens du fait de leur orientation sexuelle, on n'en occultera pas pour autant l'important résidu cité ci-dessus, et l'on ne fera pas non plus que les lois abrogées n'aient pas, à un moment ou à un autre, été. Été imaginées, rédigées, votées, appliquées. Cette composante de l'homophobie, je suggère de l'appeler homophobie légiférée. Elle fait partie, comme composante, de deux catégories plus vastes :

• L'homophobie collective en premier lieu. Il peut être en effet pertinent, dans une perspective heuristique, d'opposer homophobie individuelle et homophobie collective. À la première, ressortiraient par exemple les malaises et inconforts allégués par tel ou tel individu hétéro mis en proximité physique d'une personne homo ou supposée telle. Justiciables d'une approche psycho-pathologique. Bref, l'homophobie clinique. À la seconde, l'ensemble des manifestations de rejet, dévalorisation, violence, oppression, exercées non par un seul mais par un groupe. La question pertinente serait ici d'examiner d'un peu près les connexions qui peuvent –et doivent– exister entre ces deux volets. On n'imagine pas en effet, sauf dans l'autisme ou des fictions telles que celle de l'homophobe-seul-au-monde esquissée plus haut, et encore, une structuration psychique individuelle complètement déconnectée du social qui l'entoure. Un groupe de loubards qui agressent les pédés aux Tuileries, ce n'est certainement pas un rassemblement contingent de cinq ou six névrosés qui passant là par hasard, engageraient une conversation qui les amènerait à se découvrir un objet de détestation commun, puis à prendre les moyens d'une destruction symbolique ou physique de cet objet, histoire de s'occuper cinq minutes. Il y va là de quelque chose comme une co-définition de soi-même via son appartenance au groupe et du groupe comme tel via la position par chacun de son adhésion à un même ensemble de valeurs fondatrices. Mais ces valeurs ne surgissent pas ex nihilo, elles sont participables, ce dont chacun des loubards pris un par un serait une démonstration ostensive, et elles sont –comme indiqué plus haut– instrumentales par rapport à l'identité comme telle, sous le double aspect individuel et groupal, pour autant qu'au delà de leur atomisation dans des individus singuliers, leur isomorphisme trans-individuel permet l'identification, l'adhésion, la fusion. C'est-à-dire, si l'on y prête garde, l'existence tout court.

• L'homophobie institutionnelle : il ne s'agit pas là de cette homophobie collective qui s'exerce par l'intermédiaire de hordes, cercles, équipes ou bandes au sens ou l'entend Jean-Yves Barreyre, mais plutôt de celle qui est produite par les cabinets ministériels, le Parlement, les directions de partis politiques ou d'organisations non gouvernementales, les syndicats, les corps constitués, les Églises, etc.

Il y aurait un monde à en dire. Retenons-en deux exemples seulement : l'odyssée du Contrat d'Union Civile en premier lieu. En 1992, à l'initiative de quelques députés socialistes, un groupe de juristes et chercheurs se réunit afin d'envisager quelles propositions législatives pourraient être faites, aux fins d'adapter un peu le Droit français aux évolutions sociales contemporaines. Parmi ces évolutions, celle de la matrimonialité, des modes de vie, mais aussi l'arrivée du Sida qui joue ici comme ailleurs le rôle de révélateur qu'on lui connaît : qui n'a pas en tête un, deux, dix exemples de couples gais où, l'un venant à décéder, l'autre se trouve successivement spolié par une famille rapace de tous les biens acquis ensemble, puis expulsé du logement commun, auquel il n'avait censément aucun droit, n'étant pas signataire du bail ? Ce petit groupe examine tous les secteurs du Droit, du Civil au Pénal, en passant par le droit du travail et le droit successoral... Il en résulte une proposition de loi en 23 articles, qui recueille un intérêt soutenu de la part des partenaires sociaux (la revue de presse sur le projet compte des centaines de références). Le Parti Socialiste, en dépit de ses engagements et de sa position majoritaire au Parlement, ne cessera d'atermoyer, jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour inscrire un débat sur ce point à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale. A force de hurler, on obtiendra que deux articles sur vingt-trois passent dans la loi portant "diverses mesures d'ordre social", vaste fourre-tout de fin de session parlementaire : celui qui maintiendrait dans les lieux le conjoint survivant après décès de son partenaire titulaire du bail, en lui donnant priorité pour reprendre ledit bail. Et celui qui donnerait à une personne, à la charge d'un-e assuré-e social-e, la qualité d'ayant-droit de cette personne pour la Sécurité Sociale (indépendamment du sexe et des rapports de filiation ou parenté entre ces deux personnes). Las, la loi est votée, mais la Droite dont le sang ne fait qu'un tour engage une saisine du Conseil Constitutionnel sur ces deux articles. Entendons-nous : pas du tout parce que les homosexuel-les pourraient profiter de ces nouveaux droits, on n'est pas si bête. Mais sur des arguments hypertechniques de procédure parlementaire. Résultat des courses : l'article sur le maintien dans les lieux est déclaré non constitutionnel dans les modalités de son adoption, et seul restera inscrit dans la loi française celui sur les droits à la sécu. Un sur vingt-trois, ça c'est du rendement. Sur un tel exemple, qui mériterait d'être étudié pièces en main de manière beaucoup plus fine, on constate à ciel ouvert ce que peut être l'homophobie institutionnelle, version libérale. Il n'est pas question de bûchers ni d'anathème, ou si peu. La résultante du discours de ces institutions, c'est "faites ce que vous voulez, on s'en fout, mais ne venez pas nous emmerder avec vos trucs " dans une version naturellement plus techno-saccharinée, genre "à l'issue de cette phase de concertation, menée dans un esprit de pleine écoute dont nous nous félicitons, nous pensons avoir parfaitement saisi l'énoncé de vos préoccupations ainsi que les modalités tant organisationnelles que calendaires que vous souhaiteriez voir apporter à leur solution. Vous comprendrez toutefois sans peine, outre les difficultés dues à la sur-saturation de l'ordre du jour de la présente session parlementaire, que les priorités impliquées par la conjoncture ainsi que l'horizon de profondes modifications de l'échiquier politique à l'issue des prochaines consultations électorales..." (j'invente, bien sûr. Au fait, inventé-je ? En tout cas si d'aventure un peu d'amertume s'était glissée dans les lignes qui précèdent, qu'on ne s'en étonne pas : c'est moi qui avais rédigé pour le Parlement l'exposé des motifs de la proposition de loi dont il s'agit...)

Un second exemple d'homophobie institutionnelle consiste dans ce que nous pourrions appeler l'homophobie par omission, quoique le terme d'hétérocentrisme utilisé par Élisabeth Badinter soit peut-être préférable, parce que plus aisément décodable. On connaît bien sûr la définition de l'ethnocentrisme, ce biais des recherches ethnographiques qui consiste à plaquer sur des données un appareil catégorial inadéquat, pour autant qu'il est opérationnel dans nos seules sociétés, dont il résulte, ce qui amène à tout interpréter dans l'ailleurs ou l'autrefois comme distorsions, déviances, ou aberrations par rapport à ce que nous connaissons chez nous. Sur le même modèle, les chercheures féministes ont forgé l'androcentrisme, afin de décrire la façon dont les recherches sont tordues et biaisées par le traitement différentiel des acteurs selon leur genre, ceci étant évidemment rien moins qu'étranger au genre du/de la chercheur-e qui procède à ladite recherche (c'est presque toujours d'UN chercheur qu'il s'agit, on l'aura compris) : "on aurait pu penser à cet égard que l'ethnologie manifestait un équilibre dans le traitement respectif des hommes et des femmes plus grand que les disciplines consacrées à l'analyse de nos propres sociétés, telle la sociologie où la non-prise en compte des femmes dans les théorisations, ou leur prise en compte éventuelle, dans les descriptions, comme pures annexes de l'homme était particulièrement frappante. Or, il n'en est rien ...".

L'hétérocentrisme, quant à lui, consisterait dans un ensemble d'omissions, de silences, de lacunes du discours à chaque fois qu'il s'agirait d'homosexualité. Le Collectif Gay Pride note très justement que "ce non-dit rend incompréhensible une partie de notre culture, et falsifie l'enseignement de nombreuses disciplines. Ainsi, comment expliquer, en littérature, l'_uvre de Rimbaud sans comprendre sa relation avec Verlaine, l'_uvre de Renée Vivien sans parler de sa relation avec Nathalie Barney ? Comment présenter, en philosophie, le " Banquet " de Platon sans mentionner le vécu de Socrate ? Et en histoire, comment aborder la politique nazie qui était non seulement raciste mais aussi raciale, sans traiter de l'extermination des homosexuel-les ? Comme dans d'autres domaines, on peut se demander si l'école peut être un outil de transformation de la société, ou si sa mission est limitée de par l'état des mentalités." Qu'on n'aille pas voir dans ce type d'analyse un plaidoyer pro domo simpliste et tendancieux. De l'homophobie par omission, les conséquences pourraient bien être plus lourdes qu'il n'y paraît : on peut sans grand risque supposer que les adolescent-e-s, à l'âge où se forge leur orientation sexuelle, n'héritent pas de dotations équitables en matière de référents identitaires. Même si l'on peut discuter à l'infini le rôle tenu dans la psychogenèse et la socialisation individuelle par les processus d'identification à des personnages célèbres (et certes, n'est pas Gide ou Colette qui veut), on peut parier que pour le/la jeune homosexuel-le, la connaissance et la reconnaissance d'augustes antécédents seraient d'un grand secours, sinon salvatrices.

Encore est-ce là le petit bout de la lorgnette. Le black out plus que total fait sur tout ce qui concerne l'homosexualité peut être à bon droit rendu comptable de multiples difficultés de structuration psychologique, d'intégration sociale, de positionnement identitaire, pour les personnes homosexuelles. Ceci d'autant plus qu'elles ne naissent ni ne grandissent dans une communauté subculturelle qui leur permettrait d'emblée de construire du sens autour de leur altérité. Ainsi, comment ne pas être frappé par le fait que les gais ont leur première expérience sexuelle avec quelqu'un de plus jeune dans seulement 8 % des cas ? Comment ne pas l'être encore plus quand nous savons par ailleurs que parmi les gais, ce sont les plus jeunes qui actuellement se contaminent le plus par VIH ? Le rapprochement des deux faits n'est-il pas une puissante raison d'espérer un état du monde où, à l'orée de notre carrière sexuelle, nous saurions qui nous sommes, ce que nous voulons, et ce dont nous ne voulons pas ? Et si l'on me permettait une notation personnelle : QUI, sinon l'homophobie par omission, dois-je rendre responsable pour n'avoir découvert qu'en 1981 à l'Université d'Été Homosexuelle de Marseille, à l'âge de 25 ans, les vertus étonnamment cathartiques du sentiment de banalité parmi 200 gais et lesbiennes ? Et QUI me rendra ces âges de la vie, vers 18 ou 20 ans, qu'on dit être les plus beaux et que je n'ai jamais eus ?

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Second regard autorisé sur l'homophobie de stigmatisation : celui de l'anthropologue et du sociologue. Je ne prétends pas me donner le ridicule d'aborder à ma façon ce que d'autres que moi disent ici-même beaucoup mieux. Mais reprenant les outils du lexicologue, j'aimerais faire retour sur un débat sémantique qui a traversé notre équipe lors de sa recherche sur l'homophobie.

Lors de cette étude, il est en effet assez vite apparu que ce que nous comprenions sous le terme d'homophobie n'était qu'une surface d'émergence de déterminismes plus vastes et plus profonds. À limiter l'homophobie à l'ensemble des attitudes, jugements, appréciations, croyances, etc., exercées à l'encontre des personnes homosexuelles sur le mode négatif, nous emboîtions la notion de sens commun et nous rendions aveugles à plusieurs choses. En premier lieu, au fait que les manifestations homophobes ne visent pas toujours des personnes explicitement homosexuelles (qui connaît en effet d'emblée l'orientation sexuelle de tous ceux qu'il rencontre ?) mais plutôt les personnes supposées telles.

Les modalités de cette imputation à autrui d'une homosexualité sont intéressantes et pas trop difficiles à explorer sommairement. Nous avons posé à plusieurs groupes la question suivante : "vous est-il arrivé de croiser dans la rue des personnes dont vous vous êtes dit qu'elles devaient être homosexuelles ? Si oui, à quoi les avez-vous reconnues ? " Sans rentrer dans le détail des réponses, les quelques notations suivantes suffiront : d'une part, malgré sa formulation, la question a été comprise par 100 % des répondants, comme concernant la seule homosexualité masculine, fournissant un exemple de plus de "l'invisibilisation des lesbiennes". D'autre part, les "indices" évoqués concernent dans leur immense majorité des stéréotypes vestimentaires ou comportementaux qui ne dépareraient pas, vingt ans plus tard, dans la psychosociologie de l'homosexualité masculine du Dr Jack Beaudouard, dont l'inanité n'est plus à dire. Enfin, il y a production de repères, de sens et de mémoire par les enquêté-e-s, à partir de rien : à les en croire, les rues seraient envahies par des gais marchant en couple la main dans la main ou s'embrassant comme du bon pain, sympathiques manifestations dont l'observation objective montre qu'elles n'existent pas. Ou du moins pas à Lyon, terrain de l'enquête.

Nous nous sommes alors dit qu'une façon d'interpréter ces réécritures de la réalité par la mémoire était de faire appel au banal mécanisme de réduction des discordances entre l'ensemble des représentations du sujet et l'ensemble des présentations auxquelles il est confronté, visant à maintenir la cohérence interne de son système-du-monde. N'est pas ici mobilisée la naïveté d'un regard explorateur, mais la sécurité et la réassurance d'une prédiction classificatoire, nécessaire au repérage des identités sociales au sens de Goffman. Mais c'est alors dire que l'orientation sexuelle réelle ou supposée est un identificateur pertinent, et qu'au nombre des "procédés servant à répartir en catégories les personnes et les contingents d'attributs que [la société] estime ordinaires et naturels chez les membres de chacune de ces catégories ", la bicatégorisation en homos et hétéros occupe une bonne place, dont l'acharnement des quêtes nosographiques et étiologiques explorées par Michel Dorais témoigne magnifiquement. C'est aussi dire que l'homophobie ne saurait concerner les seuls homos, puisqu'elle vise une catégorisation et qu'en bonne logique ensembliste-identitaire la position de n'importe quel sous-ensemble singulier confère à son complémentaire un statut équivalent de sous-ensemble, fût-il coefficienté axiologiquement par ailleurs. C'est dire enfin que si l'hétéro– et l'homosexualité font l'objet d'une co-définition de leurs territoires et ressortissants respectifs, une attention toute particulière devra se porter sur les limites, les frontières, les postes de douane et les laissez-passer.

Arrivés là, il nous a fallu distinguer dans le langage ce qui était de l'ordre d'une homophobie strictement anti-homos, et de quelque chose de plus originaire qui contribuerait en dernière instance à bétonner les frontières sociales de genre. Si les concepts sont relativement clairs, les mots pour les dire le sont moins. L'homophobie anti-homos, nous avions commencé par l'appeler homophobie restrictive, d'une manière un peu hâtive car ce qui est restrictif en la matière, ce n'est pas tant le phénomène lui-même que l'extension de l'acception sémantique et du concept sous-jacent. Michael Bochow parle d'" hostilité envers les homosexuels " (Homosexuellen-feindlichkeit, animosity/hostility towards homosexuals) et d'" attitude antihomosexuelle " (antihomosexuelle Einstellung, antihomosexuality). Daniel Welzer-Lang en tient aujourd'hui pour une homophobie particulière, invoquant le renvoi connotatif aux Amitiés particulières de Roger Peyrefitte. Soit. Cela ne me va guère : reste entre autres pendante la question de savoir comment nommer l'homophobie-en-général, ce quelque-chose dont l'homophobie particulière serait une conséquence ou une spécification, une fois acquise l'idée qu'il n'est pas illégitime de l'appeler homophobie. Pour des raisons stratégiques d'une part (souligner l'interdépendance qu'elle entretient avec l'homophobie anti-homos, éviter le piège d'une relégation et d'un confinement du problème aux seuls homos), et d'autre part en faisant fond sur sa dimension sociétale : quel que soit l'ensemble des mécanismes gouvernant ce bétonnage des frontières sociales de genre et la stigmatisation de sa transgression, c'est de significations imaginaires sociales qu'il s'agit. Le référentiel est donc social-historique, et si l'individu y intervient, c'est pour autant que les valeurs et significations en jeu sont participables, et à dire vrai nécessairement participées. En elles consiste l'ipséité de notre société, et dans leur endosmose en tout individu réside l'adéquation de cet individu à cette société, sa névrose d'adaptation si l'on ose écrire. En ce sens, au delà des disparités individuelles pouvant exister quant aux modalités d'appropriation et de réaction à ce dressage, l'ensemble E des significations en cause est bien le même pour tout le monde. C'est bien d'un homo-E qu'il s'agit, et quoique la spécification de E comme phobie puisse prêter le flanc à la critique de par sa tendance métaphorique, on a vu plus haut qu'elle n'était pas complètement impertinente. Partons donc à la recherche d'un doublet (homophobie-x, homophobie-y) qui tienne le cap en cette direction.

Un élément important du "cahier des charges", envisagé plus haut lorsque j'abordais l'homophobie de différenciation, est que x devrait renvoyer à un processus (processus de constitution identitaire) alors que y devrait évoquer plus le résultat actualisé de ce processus (position identitaire). Par ailleurs, x est large, quand y est étroit. homophobie générale/homophobie spéciale est une première approximation, qui a pour elle l'opposition générale/spéciale, d'ores et déjà à l'_uvre dans le champ de certaines disciplines scientifiques ; pour elle aussi les franges connotatives de l'adjectif spécial , dont on sait qu'elles renvoient à l'homosexualité comme en témoignent des syntagmes euphémisants tels que m_urs spéciales, il est spécial , etc. ; pour elle encore, mais là c'est le poète qui parle, la rime en -ale, confortant l'adhérence entre les deux éléments du doublet ; contre elle, en revanche, le fait que générale n'évoque pas un processus dynamique, mais une extension statique. Pas une diachronie, mais une synchronie.

Essayons encore. Homophobie constituante/homophobie constituée . Ahhh ! En faveur de ce doublet, le parallélisme dû au préfixe constitu- ; le fait que l'opposition -ante/-ée souligne bien le distinguo entre un processus et un état ; l'idée qu'une assemblée constituante, c'est celle qui dote une institution d'une constitution, soit la base originaire de ce qui sera son Droit interne, et que par ailleurs une constitution est également l'ensemble des idiosyncrasies et complexions individuelles, envisagées d'un point de vue physiologique ou clinique : une constitution fragile, une excellente constitution. Se trouvent donc évoquées la référence à quelque chose comme des lois, et la totalité organiquement cohérente d'un fonctionnement. En outre, le champ est ouvert à ces compléments que seraient une homophobie constitutionnelle, double évocation de l'homophobie légiférée et de l'étroite adhérence entre l'homophobie et les rapports sociaux de sexe tels qu'actuellement décodés dans leur contingence par nos collègues ethnologues ; ainsi qu'une homophobie constitutive , boîte vide disponible pour la finesse des analyses futures en attendant qu'on y range la Brigade de contrôle des parcs et jardins de la Mairie de Paris... Disons-le tout net, ma préférence va résolument à ce doublet, que je me promets de mettre en _uvre dorénavant dans ma recherche. Évoquons au passage un bref engouement pour homophobie instituante/homophobie instituée, qui se situait en droite ligne des topiques castoriadiennes et disposait d'ailleurs d'un pouvoir effecteur assez comparable au précédent, de par le parallélisme syntagmatique, l'opposition effectuation/résultat (-ante/-ée), et les territoires connexes ainsi promis à l'exploration : homophobie institutionnelle, homophobie institutive (???), homophobie institutrice (!!!...) ; enfin, dût notre orgueil en souffrir, avouons qu'en bute aux remontrances des collègues néolexicophobes qui imputaient ma frénésie langagière à dieu sait quel jargono-pédantisme clinquant, il a bien fallu se résoudre pour les conversations courantes à n'utiliser, hélas, qu'homophobie fondamentale/homophobie spécialisée. Fondamentale : à la fois originaire, princeps, transcendantale au sens technique de l'a priori en tant qu'objectivant, avec des connotations impliquant la notion de fondation, soit quelque chose de souterrain mais d'essentiel, support invisible de ce qui se donne à voir, premier dans l'ordre logique comme dans l'ordre historique. L'homophobie fondamentale donc, socle et tremplin d'une homophobie spécialisée, comme l'est la presse spécialisée : dédiée à tel ou tel segment des populations observables, que son exotisme ou ses m_urs spéciales feront à l'issue des processus de réification constituer en espèce, la spéciation n'ayant ici comme ailleurs d'autre résultat que d'interdire l'interfécondité... Allons, pour finir, cette concession aux collègues nous laisse détenteur d'autre chose que du vide.

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Dans son étude des modes de conceptualisation des rapports entre sexe et genre, Nicole-Claude Mathieu étayait l'extrême finesse de ses analyses par l'opposition entre identité sexuelle, identité sexuée, identité de sexe. Qui oserait nier que ce triplet lexical vienne avec un rare bonheur souligner à la fois l'identité de déterminismes (sex-) et la disparité des spécifications (-uelle, -ée, -e) ? Toute la promenade précédente, menée au sein de l'homophobie dans ces aller-retours incessants entre mots et maux, n'avait d'autre propos que cet établissement de correspondances. N'en déplaise au proverbe chinois pour lequel le mot chien ne mord pas, n'en déplaise à Y. Barel pour lequel nous n'arriverons jamais à faire miauler le concept de chat, les mots et les choses entretiennent des rapports plus subtils. C'est ainsi que dans une pièce conçue initialement pour être un one-word-show, nous aurons eu le plaisir de voir intervenir, actrices principales, petits rôles, utilités, simples figurantes muettes, voire éléments du décor, par ordre d'entrée en scène :

l'homophobie de subsomption, l'homophobie de distinction,

l'homophobie de singularisation, l'homophobie de particularisation,

l'homophobie de différenciation, l'homophobie de stigmatisation

l'homophobie clinique, l'homophobie individuelle, l'homophobie collective,

l'homophobie institutionnelle, l'homophobie par omission,

l'homophobie restrictive, l'homophobie anti-gais,

l'homophobie particulière, l'homophobie générale,

l'homophobie spéciale, l'homophobie constituante,

l'homophobie constituée, l'homophobie constitutionnelle,

l'homophobie constitutive, l'homophobie instituante,

l'homophobie instituée, l'homophobie institutive,

l'homophobie institutrice, l'homophobie fondamentale,

l'homophobie spécialisée.

Les nososologistes homophobes du XIXe siècle finissant n'ont qu'à bien se tenir, les pauvres : ILS ONT TROUVÉ À QUI PARLER !

"Ou peut-être cette plante doit-elle conduire à travers une vaste étendue de terrain la quête des rares principes convenables à la nourriture de l'exigence particulière qui aboutit à sa fleur ?

L'ampleur même de ces paragraphes consacrés à la seule racine de notre sujet répond à un souci analogue sans doute... mais voici la mesure atteinte... Sortons de terre à cet endroit choisi"

Francis PONGE, La rage de l'expression.

BIBLIOGRAPHIE

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