HOMOPHOBIE : DES MOTS AUX MAUX...
© Pierre DUTEY
Novembre 1993
Un temps, j'ai joué avec l'idée de présenter cette
recherche sous forme d'une nouvelle de science-fiction. Elle eût mis
en scène un étudiant venu de Sirius, appelons-le DW'L en double
hommage à tel anthropologue français bien connu, et à une mauvaise
tradition du genre, qui donne à l'imprononçabilité une valeur
nécessaire de dépaysement réussi. Ce pauvre DW'L, donc, aurait enduré
sur Sol III bien des tribulations dans la rédaction de son mémoire
final de DUASIS (Diplôme Universel d'Astrolinguistique Stellaire et
Interprétariat Sidéral), condamné qu'il était par un prof vicelard à
déterminer quelle signification linguistique et sociale revêtait le
mot "homophobie". Le traditionnel implant mémoriel lui eût,
naturellement, permis d'accéder à toutes les significations
social-historiques de la planète, sauf celle-là bien sûr, dont le
sujet du mémoire voulait qu'il la déduisît de tout le reste. Bref.
L'idée n'a pas tenu la route bien longtemps : s'il est douteux qu'on
puisse avec quelque bonheur filer la métaphore sur une aussi longue
distance, il l'est encore plus que le mélange des genres littéraires,
par l'exotisme de sa forme, nous rallie les sympathies de nos
collègues ni de nos maîtres. En outre, il eût fallu préalablement
résoudre le tragique problème de la translittération de la langue
DW'Lienne, et tous ceux qui s'y sont essayés comprendront sans peine
le caractère herculéen d'une pareille tâche, et qu'il m'ait fait
reculer, et que je m'en tienne dans ce qui suit à des règles hélas
plus académiques.
L'approche ici mise en _uvre sera d'ordre
linguistique et socio-linguistique dans un premier temps. Il peut
paraître nécessaire de justifier brièvement le recours à un champ
disciplinaire apparemment satellite eu égard aux perspectives
anthropologiques, ethnographiques, sociologiques, convoquées dans cet
ouvrage. D'une part, je pense et pose avec Delacroix qu'" il n'y a de
mots qu'il n'y ait des choses, il n'y a de choses qu'il n'y ait des
mots ". Autrement dit, que l'émergence dans le lexique de tel ou tel
mot vaut indice d'une création dans le champ social-historique, dont
elle reflète une praxis : création d'une nouvelle signification
imaginaire sociale, au sens où l'entend Castoriadis. D'autre part, il
est vrai réciproquement qu'une fois tel syntagme disponible, il
s'offre comme machine à catégoriser. Mais catégoriser pour qui ? Pour
le sens commun, ou pour le chercheur ? Au nombre des questions
intéressantes, il nous faudra déterminer si l'homophobie est autre
chose qu'un mot-valise, ou pour le dire mieux, examiner dans quelle
mesure les segments de praxis sociale qui se subsument sous ce vocable
ont en commun assez de choses pour ouvrir des perspectives
heuristiques au chercheur, et dans quelle mesure au contraire,
tributaires de coalescences contingentes, il ne vaudrait pas mieux les
diffracter, renvoyant à tel ou tel de nos spécialistes ce qui de droit
lui revient. La motivation est ici stratégique, et l'approche
philosophique sera retenue pour lui faire justice. Non que la
philosophie prétende de nos jours à un quelconque statut de discipline
rectrice, mais... où on fait son lit, on se couche.
Une première approche linguistique, banale, nous
voue à la segmentation monématique : il s'agit en somme, par
l'analyse, de décomposer la molécule lexicale en ses atomes
constitutifs. Les choses sont ici assez simples. D'homophobie, on peut
d'abord extraire homo-, par commutation avec un corpus tel que
homologue, homogène, homonyme, homothétie, homosexuel, homozygote,
homofocal, etc. Le préfixe homo- (gr. homos) semble d'abord assez
univoque : il signifie "seul et même" : une seule et même logique,
respectivement origine, position, signification, sexe, _uf, foyer, etc.
Reste -phobie, qui commute également avec un corpus riche de plusieurs
dizaines de termes, par exemple agoraphobie, claustrophobie,
francophobie, hydrophobie, etc. Du suffixe -phobie (gr. phobia ), il
nous suffira pour l'immédiat de retenir la valeur étymologique de
"haine, peur maladive". Soit donc une haine ou une peur maladive des
espaces publics, des endroits clos, de la France ou des Français, de
l'eau, etc. Une ultime décomposition permettrait peut-être de confiner
cette signification à -phob- ,s'il est vrai qu'homophobie commute avec
homophobe et homophobique. A ce titre, resterait alors -ie, monème
multiplement attesté, translittération du grec et du latin -ia, donc à
valeur quasi-morphématique. La signification en est celle d'un état ou
d'une qualité : apathie, bonhomie, courtoisie, idiotie, etc. Il s'agit
donc d'un attribut, qui s'applique nécessairement à quelque chose ou
quelqu'un. L'homophobie serait la qualité, le caractère de
l'homophobe. L'homophobe, lui, serait celui qui est porteur de, ou qui
manifeste l'homophobie. Restons-en pour l'instant à cette
co-définition circulaire : la question de savoir si l'attribut définit
l'objet, ou s'il existe dans l'objet un en-deçà de l'attribut, n'est
certainement pas d'ordre linguistique.
La question qui se pose au terme de cette
segmentation monématique est alors la suivante : homo-x veut dire "qui
a un seul et même x" ; en revanche, x-phobie veut dire "la haine ou la
peur maladive de x". A laquelle de ces deux assignations sémantiques
ressort homophobie ? Certes, il est concevable qu'un psychiatre,
vivement frappé par la présence chez douze consultants d'une seule et
même microglaucarachnophobie (la peur, bien décrite, des minuscules
araignées vertes...), s'ouvre à un confrère de cette étonnante
homophobie. Mais ce faisant, il risque de n'être pas compris. Une
étude contextuelle le montrerait : homophobie ne désigne pas d'emblée
le fait d'être porteur d'une seule et même phobie, mais plutôt la
phobie de homo-, de quoi qu'il s'agisse, et qu'il va maintenant
falloir explorer plus avant.
De HOMO- vers HOMO
Si le préfixe homo- désigne étymologiquement "un
seul et même", on s'attend à ce que l'homophobie soit la crainte, ou
la peur maladive, des choses qui sont une seule et même chose. Il
s'agirait d'une phobie concernant la mêmeté, l'identité. En ce sens,
la crainte qu'auraient deux femmes de se retrouver dans une soirée
avec la même robe serait une homophobie. Cependant, l'hypothèse ne
semble pas tenir la route bien longtemps. Étudions le corpus des
préfixes x déclinables en x-phobie, ou plutôt (pour des raisons qui
apparaîtront plus bas), déclinables en x-phobie , x-phobe, x-philie,
ou x-phile ; il y en a de nombreuses dizaines. En voici quelques-uns :
acido-, agora-, anglo-, baso-, bi-, biblio-, bio-, carto-, ciné-,
claustro-, conchylio-, copoclé-, éosino-, érutho-, éthylabelo-,
franco-, germano-, géronto, glaco-, glando-, glyco-, halo-, haltéro-,
hémo-, hétéro-, homo-, hydro-, jetono-, koré-, lipo-, marco-, maxima-,
mérello-, minéralo-, nécro-, néo-, neutro-, nico-, nitro-, pédo-,
photo-, plombo-, presso-, pyrothéco-, russo-, scato-, scripo-, spasmo-,
tabaco-, tégesto-, thermo-, tyrosémio-, xéno-, zoo-. (Ouf !) Il
apparaît que tous ou presque désignent des objets ou classes d'objets,
ou des groupes de personnes : les colorants acides (ou basiques, ou
neutres), les espaces publics, les livres, la vie, les cartes
(postales ou de géographie), le cinéma, les espaces clos, les
coquillages, les porte-clés, les étiquettes de bouteilles de vins (ou
de boîtes de fromage, ou de sucre, ou de cigares), les Français (les
Anglais, les Russes, les Allemands...), les vieux, les pots de yaourt,
les projectiles pour frondes, le sel, les poids, le sang, l'eau, les
jetons, les petites filles, les corps gras, les marques postales, les
palets de marelle, les minéraux, les cadavres, la nouveauté, l'azote,
les enfants, la lumière, les cachets de plomb, les fers à repasser
neufs ou anciens, les excréments, les documents sur papier timbré, le
tabac, la chaleur, les étrangers, les animaux (dont trente-sept ratons
laveurs...). Les exceptions sont rares : l'éreuthophobie ou
érythrophobie, crainte maladive de rougir en public, renvoie sans
doute plus à un processus qu'à un objet. De même, probablement, pour
l'hémophilie et la spasmophilie (encore que...). Parallèlement, il
existe la biphilie, dont on peut penser structuralement qu'elle est à
la bisexualité ce que l'homophilie est à l'homosexualité : une
catégorie d'(auto)désignation applicable aux personnes qui ressentent
du désir pour des individus des deux genres, sans pour autant
concrétiser ce désir dans les rapports sexuels. L'hypothèse est donc
très plausible, selon laquelle le homo- de homophobie renvoie à un ou
des objets, ou a un groupe de personnes, et non pas à une relation de
mêmeté entre objets ou personnes, ce qui serait le seul exemple
lexical en la matière.
Mais existe-t-il un objet tel que homo ? Sur les
quelque soixante-dix x susceptibles de se décliner en x-phobie ,
x-phobe, x-philie, ou x-phile , peu sont attestés lexicalement comme
pouvant exister de manière autonome : ciné, photo, zoo, et la trilogie
homo, hétéro, bi. Lisant en 1994 que deux homos, ravis des photos
prises au zoo, sont allés ensemble au ciné, personne ne comprendra que
deux homozygotes, ravis des photodiodes prises au zootechnicien, sont
allés ensemble au cinémomètre. Non. En fait, deux homosexuels, ravis
des photographies prises ensemble au jardin zoologique, sont allés
ensemble au cinéma. Ces quelques préfixes se sont autonomisés, selon
le phénomène que les linguistes baptisent du doux nom de "troncation
par apocope". Ils ont pris valeur substantivale, tout en gardant leurs
fonctionnalités de préfixes. Peut-on en conclure que l'homophobie soit
une phobie ayant les homos comme objet-cible ? D'un strict point de
vue lexical, non, pas encore : le cinéphile est bien celui qui
apprécie le ciné, mais la zoophobie n'est pas sémantiquement, pour
autant qu'on sache, l'aversion et la haine des zoos, cette lutte
pseudo-écologiste clamant qu'à l'heure du cinéma on doit désincarcérer
nos malheureux compagnons animaux, et fermer tous les jardins
zoologiques. Pas plus que la photophobie ne désigne ce comportement de
certains indigènes soucieux de voir leur image échapper à la captation
et l'emprise, et qui de ce fait dissimulent leur visage face à
l'objectif prédateur des touristes. Il est à craindre que l'analyse
structurale du lexique ne puisse plus nous apporter grand-chose ici.
Un recours à une approche diachronique peut-être plus : pour qu'homophobie
puisse désigner homo comme objet-cible, une des conditions nécessaires
est que homo ait été préalablement disponible dans le lexique.
Envisageons donc les déterminations socio-linguistiques sous-jacentes
dans cette perspective.
Le terme homosexuel, on se plaît à le rabâcher,
apparaît à la fin du XIXe siècle sous la plume de nosographes _uvrant
dans le champ de la psychopathologie : "A partir de 1880 les
néologismes attribués à Benkert ont été adoptés par les psychiatres
allemands ; l'introduction des substantifs homosexualité et homosexuel
dans la langue française s'est faite à l'occasion du compte-rendu de
la 6e édition de Psychopathia Sexualis de Krafft-Ebing, dans les
Annales Médico-Psychologiques, septembre 1891, p. 330". Ne revenons
pas sur l'incohérence étymologique de ces termes, hétérogènes sous au
moins deux rapports, non plus que sur l'acharnement des puristes qui
voulaient qu'on ne mélangeât point racines grecques et latines, et
proposèrent en ce sens de multiples créations alternatives :
androphile, gynophile, homoiousien, homéosexuel, et homophile en sont
des exemples mais l'usage ne leur a pas donné raison, à l'exception
d'homophile, qui a connu une certaine fortune, et sur lequel nous
pouvons nous arrêter un instant :
l'opposition homosexuel/homophile est en effet
structurante d'au moins trois choses. En premier lieu, de
l'impossibilité qui y a à déduire le sens de homophobie à partir de
celui de homophilie. Le lexique, relativement aux doublets x-phile/x-phobe
ou x-philie/x-phobie, fait tout et n'importe quoi. S'il est vrai par
exemple que la francophobie est exactement le contraire de la
francophilie, renvoyant à des attitudes, jugements, comportements
respectivement favorables ou défavorables aux Français, la zoophilie
et la zoophobie n'entretiennent pas ce type d'antonymie : la première
désigne une pulsion sexuelle ayant pour objet un ou des animaux, la
seconde une peur morbide des animaux, ce qui n'est pas le contraire.
Seconde remarque : l'opposition homosexuel/homophile
est structurante d'une avancée considérable de l'Église catholique,
d'un point de vue théologique et pastoral. La nuance apportée par
l'homophilie (le mot, mais surtout les productions discursives qui
l'entourent) à savoir qu'une orientation sexuelle dirigée vers les
individus du même genre peut se concrétiser en actes ou non, cette
nuance permet de sortir d'une sorte d'essentialisme en diffractant ce
qui est de l'ordre du psychisme, ou de la structuration psychologique,
et ce qui est de l'ordre de la conduite. On sait que ce ne sont pas
les attitudes, les "tendances" homosexuelles qui sont fautives
(peccamineuses), mais seulement les comportement qui peuvent en
résulter, en quoi ne se résume pas la personne : "la " normalité " en
matière de sexualité n'est-elle pas toujours comme un idéal dont
chacun, au cours de son histoire, doit se rapprocher non sans
connaître les échecs dus à la difficulté de se situer en vérité dans
toutes les relations ? Si quelqu'un condamne son frère homosexuel, ce
peut être une façon de masquer des difficultés, le plus souvent
inconscientes, au détriment de la lucidité sur soi-même et du respect
de l'autre. Pas plus que quiconque la personne homosexuelle n'a à être
jugée sur son seul comportement sexuel ". Ceci paraît nous entraîner
loin de notre trajectoire, mais nous aurons plus tard à revenir sur ce
qui en bonne théologie (c'est à dire celle qui sous-tend les prises de
position du Magistère) constitue le handicap des personnes
homosexuelles : une incapacité dans l'accès à l'altérité comme telle,
qui est constitutive de la plénitude de l'amour.
La troisième chose que structure le doublet
homophile/homosexuel, c'est une opposition historique au sein du
mouvement homo français. Dans les années de l'après-guerre naît
Arcadie, qui sous l'impulsion de son fondateur André Baudry, fera un
travail immense vers la reconnaissance des réalités homophiles.
Cependant, cette action nous paraît aujourd'hui très surdéterminée par
ses prémisses idéologiques. Il s'agissait, somme toute, de conquérir
une respectabilité incontestable aux yeux de la majorité
hétérosexuelle. Il s'agissait de prouver que les homos ne sont ni des
voyous, ni des pervers, ni des débauchés, ni des asociaux ; et de le
prouver par l'exemple. Ainsi allaient les choses, de thés dansants en
conférences didactiques et d'études historiques en banquets priés. Les
inspecteurs de la Brigade des M_urs étaient invités, afin qu'ils
puissent témoigner de visu de la bonne tenue des troupes. Les
homophiles arcadiens pouvaient montrer patte blanche et s'avérer de
dignes parangons de ce qu'on peut appeler sommairement la morale
bourgeoise, disons plutôt les normes sociales ambiantes. Il était à
craindre que soit un peu oblitérée au passage la singularité des
homos, ce qui malgré tout constitue la pierre d'achoppement dans leur
confrontation avec les hétéros : leur sexualité. Eh bien, ce fut le
cas jusque dans le lexique, comme en témoigne entre autres l'extrait
d'interview suivant : "Jacques Passat — Dans tout ce que vous venez de
me dire, vous employez très souvent le mot d'homophilie au lieu de
celui d'homosexualité. Pouvez-vous me donner le sens particulier que
vous donnez à ce mot ? André Baudry — C'est très simple, le mot
homosexuel qui est le mot le plus simple, le plus courant, le plus
adopté, met l'accent sur l'aspect sexuel, même en le prononçant on
entend sexuel, à peine homo. Il est très péjoratif dans l'esprit du
public, très galvaudé, très mal compris. (...) Il y a chez les
homophiles l'amour, la tendresse, l'affection, comme il y a chez les
hétérosexuels. Et nous avons pensé qu'avec le mot homophilie, c'est à
dire aimer son semblable, on oublierait petit à petit le côté purement
sexuel pour inclure les deux à la fois ."
Mais le puritanisme d'Arcadie, comme son apolitisme
proclamé, résisteront fort mal aux coups de boutoir assénés par mai 68
et les années FHAR subséquentes. Le jansénisme homophile n'est pas du
goût de tous les homos : "le terme d'homophile est plutôt bien vu.
Surtout chez ceux qui travaillent à la réhabilitation bourgeoise de
l'homo –pas du pédé. Homophile, c'est flou, c'est mou (on est
homophile comme le coton est hydrophile), c'est commode, confortable,
c'est rassurant, ça supprime la réalité un peu brutale du sexe. On
retrouve la ceinture de brume entre nombril et genoux. La caresse est,
sinon tout à fait niée, du moins passée sous silence. Ses précisions
ne choquent plus. On désarme l'imagination. On endort l'adversaire ."
A dire le moins, cet apolitisme puritain n'est certainement pas du
goût de ceux qui tentent, environ les années 71-73, de problématiser
leur homosexualité comme intrinsèquement révolutionnaire. Quoi qu'il
en soit, tout dialogue devient vite impossible entre deux composantes
du mouvement homo qui, à schématiser les positions de l'adversaire
jusqu'à la caricature et à ne vouloir d'outil que l'anathème, se
retrouvent vite arc-boutées sur des positions dogmatiques
inaccessibles à toute argumentation. L'impasse est complète. Le
renouveau viendra, quelques années plus tard, des modèles identitaires
"gays" importés d'outre atlantique. "Un peu faiblement, car je
commençais à mesurer la supériorité du gay américain sur ses camarades
français, j'ai réussi à murmurer : " Arcadie, qui défend nos droits,
un peu comme chez vous la Mattachine society, a remplacé le mot :
homosexuel par le mot : homophile. " Donald se mit à rire de plus
belle. " Homophile ! Ça c'est la meilleure. Homophile ! On dirait une
marque de dentifrice. "" On me pardonnera cet assez long détour par
l'histoire, mais il était nécessaire pour contextualiser la remarque
suivante : il n'est pas impossible de penser que l'avènement du mot
homo, commun dénominateur à homosexuel et homophile, permette
d'enjamber le débat passionnel qui oppose leur tenants respectifs, et
se révèle ainsi riche de potentialités fédératrices. Voici donc un
premier indice sociolinguistique qui a pu sous-tendre partiellement
son apparition.
Un second indice serait à chercher dans la
convergence des mots français vers des dissyllabiques, pour les
substantifs et adjectifs. Ainsi aujourd'hui les gens ne prennent-ils
plus leur voiture automobile ni le chemin de fer métropolitain pour se
rendre au cinématographe : ils ont des postes de télévision. Autrement
dit, ils ne prennent plus leur auto ni le métro pour aller au ciné :
ils ont la télé. En ceci se révèle à ciel ouvert la praxis sociale et
son économie langagière : plus un mot est fréquent, plus il est court.
Il est par ailleurs assez immédiat que plus ce qu'il nomme fait
l'objet d'une pratique sociale, plus le mot est fréquent. Ainsi,
depuis sa création et jusqu'à la fin des années 60, soit un siècle,
homosexuel n'est l'outil que de peu de discours, et reste
pentasyllabique, ce qui n'est pas plus gênant que l'heptasyllabicité
de l'heptasyllabicité (bonjour l'autonymie !) Puis en dix ans, la
praxis sociale, l'émergence du mouvement gai, font qu'on l'utilise
beaucoup. L'équilibre longueur-fréquence, bien décrit par une loi de
linguistique quantitative, se trouve alors déplacé. Il y a nécessité
d'optimisation de la longueur, et homosexuel cède le pas à homo.
On pourrait sans doute détailler les étapes, évoquer
l'apparition en décembre 1974 d'une revue mensuelle intitulée HOMO, et
montrer comment vers le milieu des années 70 la grande presse reprend
un terme qui fait partie déjà de l'usage courant, en l'affublant bien
sûr dans un premier temps des guillemets nécessaires à une néophobie
bien comprise : "SCANDALEUX : LES " HOMOS " À LA TÉLÉ. La scène
éc_urante montrée par FR3 : deux hommes accouplés dans un lit". Les
guillemets sautent d'ailleurs bien vite, même si Minute continue à les
employer en 1977 et au-delà : "Homos : démystifier la beauté" ; "Or
d'autres rapports sont possibles, et se cherchent. Comment les
envisager, en tant qu'homos ? Comment vivre ça et surtout quoi faire
avec ça ? " ; "Martelés sur un ton à dessein suraigu, des slogans
fusaient : " le ghetto, c'est foutu, les homos sont dans la rue "" ;
"Le 26 juin, la parade pour les " droits des homos " a rassemblé
20.000 manifestants sur la 5e avenue" ; "Le Tsar du porno homo :
" Quand j'ai voulu me mettre au porno homo, tout le monde m'a dit "Tu
ne feras pas un sou, il n'y a pas assez de pédés en France" Eh bien
maintenant, ils tirent tous une tête comme ça devant mes recettes "" ;
"L'ORDINATEUR ET LES HOMOS". Je n'ai pas encore réussi à retrouver en
quelle année Charles Aznavour chantait "je suis homo, comme ils
disent", mais toujours est-il qu'au début des années 70, homo était
entré dans le lexique, au moins parlé, même s'il a dû attendre
beaucoup plus longtemps la consécration que représente son entrée au
Petit Larousse Illustré. C'est désormais chose faite. Au passage, on
notera que cette datation nous fournit l'argument diachronique évoqué
plus haut, quant à la disponibilité préalable de homo, condition
nécessaire à ce que lexicalement l'homophobie puisse être une phobie
ayant les homos comme phobogène.
Troisième indice, ou force, ou bénéfice secondaire
dans le passage de homosexuel à homo : j'ai certes souligné comment
l'évacuation de -sexuel, de ces trois syllabes, était rentable dans
l'économie du discours. Mais il convient d'ajouter, outre cet argument
quantitatif, que ce ne sont pas n'importe quelles syllabes qui sont
tronquées. Cette évacuation fait peut-être plus sens que celle de -matographe
ou -politain, évoquées plus haut. Il se pourrait qu'on retrouve là un
équivalent lexical de la duplicité mise en évidence par Michel
Foucault, pour lequel l'apparente répression du sexe et du discours
sur le sexe sont en fait prétexte et outil en vue d'en parler plus. Et
certes, corroborant la remarque d'André Baudry ("même en le prononçant
on entend sexuel, à peine homo."), d'autres indices se présentent en
faveur de cette hypothèse d'euphémisation. Sexuel est parfois occulté.
Une phrase telle que "De quand datent vos derniers rapports ?" sera
entendue de manière différente selon que le contexte renvoie à un
général en campagne s'adressant à son aide de camp, ou à une
conseillère du Planning Familial s'adressant à une jeune femme venue
consulter pour un retard de règles. Dans ce dernier cas, rapports,
employé absolument, veut bel et bien dire rapports sexuels. Les
dictionnaires en font d'ailleurs foi.
Quatrième indice, dans ce faisceau d'arguments
socio-linguistiques : au sein des nominaux, homosexuel a d'abord
valeur adjectivale, et en tant que tel il est susceptible
d'actualisations indirectes (des rapports homosexuels, le désir
homosexuel, la dérive homosexuelle, etc.) ou directes (les
homosexuels, une homosexuelle militante, ces salauds d'homosexuels,
etc.) Si les actualisations indirectes maintiennent la valeur
adjectivale, et n'ouvrent guère débat sur la signification de
homosexuel, à savoir "qui implique deux individus du même sexe",
l'actualisation directe (celle qui ne fait pas appel au groupe de mots
nominaux constitués autour d'un substantif) implique le passage de
l'adjectif dans la classe des substantifs, par une règle constante de
grammaire transformationnelle. Ce passage, banal en français dans les
cas où "l'effacement du substantif sous-jacent peut se faire sans
incertitude de sens", ouvre toutefois un problème logique,
philosophique, voire politique de première grandeur : celui de la
réification. On dira que la réification, le fait de "chosifier" une
qualité ou un attribut, appréhendé sous cet angle, ne posera jamais
problème qu'à une poignée de savants grammairiens. Certes. Le sort
veut que la réification soit également un concept des sciences
humaines, et là le paysage change, comme l'a fort bien relevé John
Boswell : "Cette définition est parfaitement adéquate si l'on parle
d'un rapport ou d'un acte sexuel : un rapport sexuel rapprochant deux
partenaires " d'un même sexe " est effectivement un rapport
homosexuel. Mais qu'est-ce qu'un " homosexuel " ? Est-ce quelqu'un
" d'un même sexe " ? Par extension d'emploi, peut-on supposer, un
" homosexuel " est celui qui s'adonne à des actes " homosexuels ".
Mais combien de fois faut-il s'y abandonner pour devenir un
" homosexuel " – une, deux, dix, quatre cents ? Et que penser de la
personne qui commet l'acte en rêve mais ne concrétise jamais son
ambition ? Est-il/elle un(e) " homosexuel(le) " ? " Rendons grâce à
Boswell de sa rigueur intellectuelle, mais faisons droit à un
constat : en 1994, et ce depuis plusieurs décennies, notre société a
produit une signification imaginaire sociale telle que "les
homosexuels", parachevant ainsi ce que Martin Dannecker nomme "la
réduction de l'homosexualité à l'homosexuel". A dire vrai, cette
signification imaginaire sociale, on tente de la produire plus qu'on
ne la produit de manière univoque : "Il est superficiel de rappeler,
par exemple, que l'homosexualité a existé dans toutes les sociétés
humaines — et d'oublier qu'elle a été chaque fois quelque chose de
socialement défini : une déviance marginale tolérée, ou méprisée, ou
sanctionnée ; une coutume valorisée, institutionnalisée, possédant une
fonction sociale positive ; un vice largement répandu ; et qu'elle est
aujourd'hui — quoi au fait ? ". Il n'en reste pas moins que si toutes
les enquêtes sociologiques faites quant aux attitudes, opinions,
jugements, appréciations, comportements de nos contemporains vis à vis
de l'homosexualité font état de réponses assez diverses à une question
telle que "connaissez-vous des homosexuels ?", aucune ne mentionne une
quelconque difficulté d'interprétation de la question comme telle. Il
y a fort à parier que la question "connaissez-vous des homos ?"
susciterait à peine plus d'incompréhension. Abandonnons là cet
inventaire, auquel on pourrait du reste adjoindre des items
surérogatoires : il y a déjà assez d'arguments réunis en faveur de
notre hypothèse. Homo, cela veut dire en général homosexuel, et l'homophobie
désigne très probablement une phobie (de quoi qu'il puisse s'agir)
ayant les homos comme objet phobogène ou comme cible.
Ceci dit, revenons à l'homophobie, comme mot. Il est
à peu près impossible de savoir à quand remonte son apparition dans le
lexique français. Aucun dictionnaire français n'en fait état en 1994,
ce qui n'est une preuve de rien sauf du retard structurel des
lexicographes sur la langue parlée, qui est d'ailleurs de bonne
méthode. Pourtant, il en existe des occurrences écrites. Dans ces
lignes, évidemment (mais nous pourrions l'avoir inventée juste exprès,
au trouble motif de figurer quelque jour dans le Trésor de la Langue
Française...), mais aussi bien avant comme en témoignent les syntagmes
suivants, extraits de Homophonies (journal du Comité d'Urgence Anti-Répression
Homosexuelle) et de Gai Pied Hebdo, au tout début des années 80 (mes
italiques) :
• "Madame Nicole de Hautecloque, députée du XVe
arrondissement de Paris et adjointe au maire de Paris, a déposé le 28
mai 1980 une proposition de loi " relative à la protection de certains
lieux publics contre les auteurs d'attentats aux m_urs ou d'incitation
à la débauche " [...] Si cette proposition de loi franchissait le
triage de la commission des lois de l'Assemblée, présidée,
rappelons-le, par notre " Grand prix de l'homophobie français 1980 "
Jean Foyer, ce serait une attaque sans précédent en France contre les
homos [...]"
• "Jeudi 16 octobre 1980, LE SÉNAT A REFUSÉ
l'abrogation de la loi la plus répressive contre les homosexuels et
les lesbiennes : l'article 331, alinéa 3, du Code Pénal qui interdit
les rapports homosexuels avant 18 ans alors que les rapports
hétérosexuels sont possibles à partir de 15 ans. [...] Le 28 juin
1978, le Sénat, approuvé par le gouvernement, avait pourtant voté
l'abrogation de cette loi et avait confirmé son vote le 22 mai 1980.
Mais l'Assemblée Nationale, à l'instigation de Jean Foyer, a refusé
par deux fois de suivre le Sénat et le gouvernement a alors laissé
faire une majorité homophobe "
• "[...] un coup de fil de la direction parisienne
arrête tout : pas question d'héberger 150 homosexuels.
" Comprenez-nous bien, il ne s'agit pas d'homophobie, mais les
familles que nous recevons risquent de ne pas apprécier. Il y a des
enfants... " Les mythes ont la vie dure."
• "débat interdit pour lycéens homophobes : " Il y a
douze ans, déjà, j'entendais les quolibets au lycée dans mon dos et
quand je levais les yeux, il n'y avait plus personne. C'était toujours
des petits mecs qui, à l'entrée du lycée, criaient " pédé " [...] Il
arrivait aussi que des filles de treize ans, que j'avais eues comme
élèves, gueulent " pédé " dans ma direction, en se sauvant, et que je
les rattrape par l'épaule en leur demandant de répéter. ""
• "Aux dernières élections cantonales, l'opposition,
globalement homophobe, a réussi à s'emparer de certaines régions. Or,
la loi sur la décentralisation leur donne de nouveaux pouvoirs.
Quelles pourraient en être les conséquences pour les homosexuels ?"
• "L'Église homophobe : votre annonce d'une
conférence à l'Institut Catholique de Paris le jeudi 29 juillet
prochain ne fait que confirmer l'escalade raciste de la religion
catholique."
Le terme anglais ou américain dont cette homophobie
pourrait être la traduction (homophobia) semble apparaître en 1972
sous la plume de George Weinberg. De référence explicite aux travaux
de Weinberg, je n'en connais pas chez nous qui soit antérieure à la
traduction de l'ouvrage de John Mc Neill : The Church and the
Homosexual, édité en 1976 mais significativement prêt pour publication
depuis 1972 aux dires mêmes de l'auteur, et disponible en français en
1982 grâce à Labor et Fides (éd.). Mais même à supposer que le terme
ait été importé, ce qui n'est pas certain comme nous le verrons par la
suite, ce n'est pas là sa première tête de pont sur l'hexagone. On
peut remonter au moins jusqu'à 1977 et trouver chez Claude Courouve
les lignes suivantes : "L'homophobie s'apparente au racisme. Comme
l'antisémite, l'homophobe se vante de reconnaître sa proie à cent
mètres ; comme l'antisémite, l'homophobe tient à jour la liste des
personnalités haut placées qui " en sont " ". Claude Courouve avait-il
connaissance des "gay studies" quand il écrivait son livre ?
Indubitablement : "Aux États-Unis, où l'homosexualité fait depuis
quelques années l'objet de nombreuses études dans les universités, les
chercheurs se sont intéressés de près au personnage de l'homophobe,
celui qui ne peut pas voir les " pédés " en peinture, qui quitte une
réunion dès qu'il en aperçoit un et qui se vante de les reconnaître
toujours ". Donc une hypothèse serait que le mot homophobie ait été
importé d'outre Atlantique par cet auteur cultivé, ce en faveur de
quoi plaide l'extrême parenté des définitions de l'homophobie
proposées par Weinberg et Courouve. Tout aussi convergente avec le
concept de Weinberg –et pour cause puisqu'elle y renvoie directement–
est la définition de Mc Neill, dont je donne cette citation aux fins
d'analyse ultérieure : "Comme le suggère le Dr George Weinberg dans
son récent ouvrage, Society and the Healthy Homosexual, il existe un
sérieux problème qui devrait préoccuper psychiatres et psychologues,
car il peut avoir des conséquences pathologiques considérables ; ce
problème n'est pas celui de l'homosexualité en soi, mais celui de l'homophobie
". Pour ce qui concerne ces trois auteurs, cela ne fait donc aucun
doute : l'homophobie est une constellation de jugements,
représentations, attitudes, mais surtout comportements (de peur,
d'évitement, d'agression) qui s'exercent à l'encontre des personnes
homosexuelles, et ressortent de quelque chose comme une pathologie
mentale.
Pour en finir avec l'ambiguïté ou la polysémie du
terme, qui nous a retenus jusqu'à présent, il faut noter qu'elle a été
bien relevée par Renaud Camus et par John Boswell : "L'opinion de
Dante ne change rien à la fondamentale innocence de l'homosexualité,
mais Dante est un peu plus ou un peu moins grand, moralement, selon
qu'il était, ou non, entaché de ce que nous appelons aujourd'hui – le
terme est fautif, il faudra en trouver un autre, mais le concept est
essentiel, j'aimerais y revenir – l'homophobie. (Note : On comprend
comment je ne sais qui en est arrivé à ce terme là, par cavalière
abréviation de quelque chose comme homosexualité-phobie, phobie de
l'homosexualité. Mais le mot homophobie, tel qu'il se présente,
signifierait plutôt haine du même, alors qu'il s'agirait au contraire
de haine de l'autre, de celui qui est différent de soi. Je n'ose
proposer hétérophobie, qui prêterait à d'autres confusions, ni
achrianophobie, " dur "..."". "Les lecteurs familiers avec la
terminologie gaie contemporaine seront peut-être surpris de ne pas
rencontrer dans un ouvrage traitant du préjugé antigai le terme " homophobie "
par lequel on désigne une crainte irrationnelle des gais et de leur
sexualité. Comme " homosexuel ", " homophobie " est dérivé du grec par
analogie avec bien d'autres mots anglais ou français ; mais, selon la
combinaison de ses éléments, il devrait signifier " crainte du
semblable " et non pas " crainte de l'homosexualité " (qui se dirait
" homosexophobie ", en supposant que la manie des mots hybrides
persiste). " Malgré ces très pertinentes remarques, il faut concéder
que l'achrianophobie pas plus que l'homosexophobie ne sont attestées
dans le lexique contemporain, sauf sous la forme des deux hapax
précédents, alors que l'homophobie, dès son invention, a fait florès :
à côté des exemples de Homophonies et Gai Pied reproduits plus haut,
je pourrais en aligner des centaines d'occurrences issues d'une
recherche qui n'avait de surcroît aucune prétention à l'exhaustivité.
Reprenons, de manière synthétique, les acquis de
cette première exploration lexicale et sémantique. Elle nous aura
permis de découvrir trois acceptions de l'homophobie. Ou, si l'on
préfère, de diffracter l'homophobie, au prisme étymologique, en trois
composantes diversement probables ou prévalentes.
1°/ En premier lieu, l'homophobie peut désigner,
dénoter, souligner, renvoyer à l'identité de plusieurs phobies. Cette
homophobie-là est une espèce du genre homo-x. Plusieurs "quelque
chose" sont analysés et décrits comme représentants ou instances du
même. C'est sur cette identité, comme attribut pertinent, que porte
l'insistance. Ceci pourrait au passage nous guider dans le choix d'une
graphie adaptée, pour le cas (peu probable ?) où nous aurions à faire
euvrer dans le champ du discours cette première composante de l'homophobie.
Nous pourrions la noter homophobie, HOMOphobie, ou homophobie, ou
homophobie, faute de pouvoir recourir à des mises en scène plus
suggestives .
S'il fallait à tout prix lui trouver un nom, on
pourrait à bon droit l'appeler homophobie de subsomption.
Subsomption : le fait de subsumer. Subsumer : concevoir des objets
distincts comme éléments d'un même ensemble. Certains pourront bien
sûr objecter que malgré sa plausibilité étymologique, cette acception
est complètement farfelue, inventée de toutes pièces, dépourvue de
corrélats objectivables dans la langue parlée ou écrite. Soit.
Espérons qu'ils n'aient jamais à le prouver, car en la matière une
preuve d'inexistence est toujours bien malaisée à établir. Mais plus
sérieusement, au delà du mot qui la pourrait décrire, la réalité
existe bel et bien : combien existe-t-il d'homophobes ? Un seul ? Le
pauvre ! On conçoit qu'il ait fallu forger un mot juste pour lui, pour
nommer la haute singularité d'une configuration psychologique si
improbable. On attend un digne successeur de Freud, apte à disséquer
au scalpel psychanalytique l'ontogenèse qui a pu produire des
structurations si aberrantes, puis à en faire un monument littéraire
digne du Petit Hans, lequel était sauf erreur zoophobe ou hippophobe,
entre autres. Parce que rendez-vous compte : on a beau connaître
l'hallucinante diversité des formations névrotiques, on a beau s'être
familiarisé avec ceux qui ne parviennent à l'orgasme qu'en présence
d'un bottillon de femme, noir, pointure 36, talon de 8,5 cm, pied
gauche, marque Bally, là, on est quand-même scié. Ce pauvre monsieur
(ce serait un monsieur), il ne peut pas se tenir dans la même pièce
qu'une personne dont il sait, croit, suppose ou invente qu'elle ait
eu, ou ait, ou puisse avoir, ou rêve d'avoir des rapports homosexuels.
C'est plus fort que lui. Tachycardie, palpitations, sueurs profuses,
vertiges, hypotonie allant jusqu'à empêcher une fuite salutaire,
indispensable... vous voyez d'ici le calvaire. Par flashes, des images
lui viennent : leur enfoncer un manche à balai dans le cul. Ou une
canette de bière. Ou un fer rouge. Leur couper les couilles. Les
gazer. Mais ces fantasmes resteront fantasmes, il ne pourra même pas
applaudir les hauts faits d'un autre, plus courageux, qui serait enfin
passé à l'acte. Et pour cause : des comme lui, il n'y en a pas
d'autre. Il est tout seul.
Atterrissons. Heureusement pour la santé mentale de
notre pauvre homophobe-seul-au-monde, il n'est qu'une figure de
rhétorique ad hoc. En réalité, il est légion. Michael Bochow ne me
démentira pas, qui demandant en 1991 à plus de 2.000 Allemands s'ils
étaient d'accord avec la proposition "ce que font les homosexuels,
c'est bel et bien une cochonnerie. Ils devraient être castrés",
recueillait 21 % d'assentiment chez les Allemands de l'Ouest et 13 % à
l'Est. Voilà qui suffit à boucler la démonstration. L'homophobie n'est
pas le fait d'un seul, qui serait alors très probablement considéré
comme un malheureux névrosé justiciable de telle ou telle
thérapeutique. Elle est le fait, dans nos sociétés, de très larges
segments de la population. Pourquoi et comment, le présent ouvrage
l'illustre de multiples manières. Mais toujours est-il que pour moi,
la cause est entendue : l'homophobie, en tant qu'elle est partagée par
un grand nombre d'individus et pour autant que sa prévalence comme ses
modalités résultent probablement d'une communauté de déterminations
isomorphes, est structurellement une homo-homophobie, soit d'après les
conventions précédentes une HOMOphobie, et il faut impérativement
l'envisager sous ses aspects d'homophobie de subsomption.
2°/ Seconde composante. Rappelez-vous : ce vil
paltoquet qui m'avait fait l'affront, lors de la gay pride 1993,
d'arborer exactement le même short que moi... Dans ce second registre,
l'homophobie désigne, dénote, souligne, renvoie à une phobie
concernant l'identité, la mêmeté. Cette homophobie-là est une espèce
du genre x-phobie. L'identité de deux ou plusieurs "quelque chose" est
analysée, décrite, vécue comme insupportable, terrifiante, objet
d'horreur ou de panique. C'est sur cette identité, comme attribut
pertinent de la situation phobogène, que porte l'insistance. Ici
encore, nous pouvons en faire découler diverses graphies suggérant ce
dont il s'agit : homoPHOBIE, homophobie, homophobie, homophobie.
Comment nommer cette seconde variété d'homophobie ?
Si l'identité y est source d'angoisse, c'est que doit être préférable,
pour le sujet hypothétique qui en est victime, l'altérité ou la
différence. Alors, homophobie de distinction ? de singularisation ? de
particularisation ? de différenciation ? Ma préférence va à cette
dernière suggestion. Imaginons en effet un sujet dont l'homoPHOBIE le
porterait à trouver insupportable la vision d'un couple de jumeaux
vrais. Construction rocambolesque ? Peut-être. mais les ethnologues ne
décrivent-ils pas certaines cultures où la naissance de tels jumeaux
est un présage tellement néfaste qu'il vaut mieux tuer l'un des deux,
plutôt que de voir se pérenniser cette inadmissible indiscernabilité
ou duplicité ? Bon. Toujours est-il que notre homoPHOBE pourrait
souhaiter, inconsciemment ou non, qu'au moins on assure matériellement
une possibilité de distinguer ces deux jumeaux l'un de l'autre, de les
singulariser, de les particulariser. Comment y parvenir, je ne sais.
Mais – c'est là que je veux en venir – l'implication du sujet
homoPHOBE dans ce type de confrontation est celle d'un spectateur, pas
d'un participant (sous réserve qu'il ne soit pas l'un des deux
jumeaux, mais on peut se donner cette hypothèse). Ce qui lui est
insupportable, c'est la nécessaire idemisation à laquelle il est
convié, le manque d'altérité entre deux objets. Mais a priori, aucun
de ces deux objets n'est le support d'une pondération axiologique,
aucun des deux ne vaut en droit plus et mieux que l'autre.
En revanche, le paysage devrait changer radicalement
quand le sujet homoPHOBE est à la fois juge et partie : sujet
phobique, d'une part, et d'autre part élément de cette paire d'objets
dont l'indiscernabilité est cause d'angoisse, de haine, de rejet. Ici
encore, il y aura exigence d'altérité, mais nous tomberons dans les
conditions d'application d'un "théorème" à peu près universel : celui
qui veut qu'un individu ou un groupe humain, confronté à un autre
individu ou un autre groupe, ne puisse opérer sa structuration
identitaire en s'arrêtant à l'altérité (nous = ça // eux = autre
chose) mais franchisse toujours une étape supplémentaire, laquelle
substitue à l'altérité la différence, ce qui est tout autre chose.
Deux objets "autres" définissent chacun leur monde propre, en quelque
sorte. Ils sont incommensurables. Leur relation d'altérité ne permet
pas d'étayer en soi un jugement axiologique : dans l'absolu, entre un
carré et un cercle, lequel est le "mieux" ? Question dépourvue de
sens. Par contre, deux objets différents appartiennent au moins sous
quelque rapport au même monde. Ils sont commensurables, comparables.
Et cette commensurabilité peut servir (et sert toujours en matière
humaine) à établir un gradient, une métrique, support immédiat d'un
jugement axiologique. C'est ainsi qu'en lieu et place de "nous = ça //
eux = autre chose", on aura toujours des jugements du type "nous =
bien // eux = mal" ou "nous = plus // eux = moins". Par dessus le
marché, une troisième étape obligatoire survient alors : celle de la
haine, comme le souligne fort bien Castoriadis à propos du racisme,
évoquant ce "trait empiriquement presque universel des sociétés
humaines [qu'est] l'apparente incapacité de se constituer comme soi
sans exclure l'autre – et l'apparente incapacité d'exclure l'autre
sans le dévaloriser et, finalement, le haïr". Les "applications
numériques" de ce théorème sont innombrables. Le racisme en est
immédiatement une. Le sexisme une autre. L'ethnocentrisme une
troisième. L'homophobie, entendue au sens commun du terme, en est à
l'évidence une quatrième (nous-hétéros = bien // eux-homos = mal ;
nous-hétéros = plus // eux-homos = moins). Voilà donc pourquoi cette
seconde composante de l'homophobie, je choisis de l'appeler homophobie
de différenciation : parce qu'à partir d'un réquisit d'altérité, elle
saute à la position d'une différence, et ses corollaires axiologiques.
Il y a du reste un argument complémentaire : la
différenciation, c'est certes la position d'une différence, mais c'est
aussi en biologie le processus par lequel des cellules, toutes
semblables au départ et dotées d'un tas de capacités virtuelles, en
viennent à n'actualiser que certaines de ces capacités, à se cantonner
dans un secteur ou une fonction donnée, à acquérir la spécialisation
d'un neurone, d'un globule blanc, d'une cellule de foie ou de rein. On
peut imaginer, de façon bien sûr métaphorique et sans tomber dans un
organicisme primaire, qu'il existe une certaine parenté entre ce
processus et celui qui nous fait, à partir de notre naissance, nous
différencier comme êtres sociaux, dotés entre autres d'un genre, d'une
orientation sexuelle, etc. Nous différencier, c'est-à-dire éliminer un
certain nombre de possibilités, qui nous feraient être non pas des
chercheurs occidentaux européens de 1994, mais des hoplites de la
Grèce athénienne, ou des mandarins de l'époque Ming... dans ce que
cela comporte évidemment de déterminations quant à la structuration
des genres comme des relations intra- et inter-genres.
Eh bien, l'approche ici retenue ne fournit sans
doute pas la matière nécessaire, mais à lire ici-même les
contributions de certains auteurs, j'en viens à penser que dans ce
processus de différenciation qui nous structure comme hommes et
femmes, l'homophobie au sens commun joue un rôle crucial. Par exemple,
je ne crois pas trahir la pensée desdits auteurs, pas plus que celle
d'Élisabeth BADINTER, en soulignant qu'être homme, c'est avant tout
être non-femme et non-homo. Tout comme être neurone, pour la cellule,
c'est se vouer à n'être ni globule blanc ni hépatocyte (ni, ni, etc.)
ce qui pourtant eût été possible : elle en avait la capacité
génétique. Mais si cela est vrai, alors l'homophobie comme
constellation de peur-haine-dégoût-violence envers les personnes
homosexuelles, ne s'exercerait pas à partir de positions sociales de
genre indépendantes, c'est-à-dire extrinsèques à ce dont il s'agit.
Bien plutôt, il faudrait admettre parallèlement à une strate d'homophobie
constatable, constituée, ethnologisable, synchronique si l'on ose
écrire, une strate plus profonde d'ordre étiologique : une homophobie
"archéologisable", constituante, diachronique sur l'axe de la
psychogenèse et de la sociogenèse. En ce sens, l'existence de quelque
chose comme "les homosexuels" aurait valeur de différenciateur,
permettant via les processus esquissés plus haut la structuration
identitaire des individus, au moins celle des hommes comme tels. L'homophobie-banale,
l'homophobie anti-homos, l'homophobie constituée (on verra comment
l'appeler plus tard) serait alors la résultante, ou plutôt l'une des
conséquences de ce processus de différenciation, le sexisme en étant
une autre très comparable.
Reste à voir, pour boucler la boucle, que ces deux
versants de la différenciation (position d'une différence, acquisition
d'une spécialisation), quoique non synonymes, dont en étroite
interconnexion ; et en quoi consiste ce même qui est motif d'horreur
dans l'homophobie. Pour cela, repartons du terme identité, lequel
renvoie à deux choses. Tout d'abord, l'identité1 peut être relation
entre deux termes, qui seront indiscernables au moins en ce qui
concerne tel ou tel de leurs attributs pertinents : "eadem sunt quae
substitui possunt salva veritate ", disait Leibniz. En second lieu,
l'identité2 est un foncteur unaire, attribut plutôt que relation :
c'est l'identité de la carte d'identité, qu'on pourrait définir plus
rigoureusement comme résultat actualisé de la position de soi comme
soi. Ces deux sens ne sont pas d'ailleurs à des années-lumière l'un de
l'autre, si l'on veut bien considérer le second comme relation, mais
relation réflexive, relation de soi à soi, identité1 de soi-même à
soi-même, dans une pérennité dont on sait bien qu'elle est construite,
suffisamment opératoire quant à l'usage, et toujours valable sur le
mode du "en tant que" : "Comment peut-on dire que Socrate assis et
Socrate debout sont le même Socrate, puisqu'il est d'une évidence
aveuglante que ce n'est pas le même Socrate ? Est-ce que l'être-assis
et l'être-debout font partie du sens ou de l'être de Socrate ? S'ils
n'en font pas, qu'est-ce que Socrate assis et Socrate debout ? S'ils
en font, il y a, de manière correspondante, deux sens de Socrate — et
deux Socrates. Et évidemment, il y en a une infinité, et plus
exactement, une indéfinité." Ce même dont l'homophobe a horreur, c'est
en première approximation l'identité1 possible de lui-même à un autre
(l'homosexuel), tellement autre que cette idemisation une fois avérée
vaudrait négation absolue de son identité2, dissolution des structures
(individuelles et sociales) de son Moi. Mais il est clair que cette
identité2 renvoie simultanément à une structuration identitaire
(processus) et à une position identitaire (résultat du processus), la
première visant en somme à établir une identité2 comme preuve
d'appartenance au groupe des hommes, soit l'identité1 de mes qualités
et valeurs à celles qui définissent ce groupe ; la seconde visant à
maintenir cette identité2, s'il est vrai qu'une position sociale de
genre n'est jamais acquise définitivement, que tout homme est
susceptible de déroger à ce qu'on attend de lui, et qu'il aura donc à
faire la preuve continuelle de son adéquation au cahier des charges
viriarcal, en perpétuelle exigence de réassurance et d'auto-réassurance
vis-à-vis de ses pairs comme de lui-même. On aura compris que la
structuration identitaire renvoie à la différenciation-spécialisation,
quand la position identitaire réfère à la
différenciation-(dé)valorisation. Ceci dit, ne nous prenons pas au
piège d'une dichotomie radicale entre ces deux pôles : ils n'ont
d'autre pertinence que celle de l'opposition synchronie//diachronie,
laquelle est évidemment une abstraction heuristique sans plus. Mais en
voilà assez pour ce qui est de l'homophobie de différenciation, la
peur de n'être pas moi-même si je suis le même que cet autre qu'il ne
faut pas être sous peine de n'être plus rien, c'est-à-dire en fait
moins que rien. Afin de détendre un peu l'atmosphère, voici une
démonstration de cette homoPHOBIE de différenciation, ou d'homoPHILIE
de dédifférenciation, d'ailleurs, selon le point de vue auquel on
l'envisage, et d'autant plus rigolote que non seulement elle convoque
des relations intra-genre, mais aussi inter-gais :
Après l'homophobie de subsomption et l'homophobie de
différenciation, troisième composante (et dernière... pour
l'instant) : j'ai tenté de démontrer plus haut que l'homophobie, dans
l'acception courante du terme, était une phobie, en un sens qui reste
encore à préciser, ayant les personnes homosexuelles comme stimulus
déclencheur et/ou cible. Fidèle au canevas précédent, j'en imaginerais
volontiers des graphies spécifiques, une fois acquise l'idée qu'on
pourrait bien, après tout, continuer à l'écrire homophobie tout
simplement. Je propose donc "homos-phobie" pour désigner cette
constellation négative de croyances, préjugés, attitudes,
comportements, concernant les personnes homosexuelles.
En ce qui concerne le nom à adopter pour cette
troisième composante de l'homophobie, les choses sont assez
immédiates, pour autant qu'un concept générique est disponible : "tout
le temps que l'inconnu est en notre présence, des signes peuvent se
manifester montrant qu'il possède un attribut qui le rend différent
des autres membres de la catégorie de personnes qui lui est ouverte,
et aussi moins attrayant, qui, à l'extrême, fait de lui quelqu'un
d'intégralement mauvais, ou dangereux, ou sans caractère. Ainsi
diminué à nos yeux, il cesse d'être pour nous une personne accomplie
et ordinaire, et tombe au rang d'individu vicié, amputé. Un tel
attribut constitue un stigmate...". Voilà qui s'applique à merveille à
notre propos. Nous parlerons donc dans ce qui suit d'homophobie de
stigmatisation, reprenant à notre compte cette notion classique
goffmanienne. Erving Goffman ne s'en fût du reste probablement pas
indigné, lui qui dans son ouvrage fait plus de vingt fois appel à des
exemples mettant en jeu des personnes homosexuelles. Ceci dit, il est
assez clair que nous avons désormais extrait, dans ce passage de homo-
vers homo, l'essentiel de ce que nous pouvions faire dire à ce
préfixe. Afin d'envisager et déconstruire l'homos-phobie ou homophobie
de stigmatisation, il nous faut à présent nous intéresser à la phobie
comme telle, et pour cela opérer un autre passage :
De -PHOBIE vers PHOBIE.
Dans notre approche linguistique, nous avons fait
référence au corpus des préfixes X qui pouvaient se décliner en
X-phile, X-philie, X-phobe ou X-phobie. Mais aucune exploitation
systématique n'en a été faite, sauf peut-être pour en tirer la règle
selon laquelle X désignait dans l'immense majorité des cas des classes
d'objets ou d'individus, et non pas des relations entre de telles
classes. Mais il y a autre chose à en tirer. Soit donc un tel corpus.
On peut inférer un certain nombre de règles
génératives, les principales étant les suivantes :
1°/ L'existence de X-phile et celle de X-philie sont
équivalentes. De même, l'existence de X-phobe et celle de X-phobie.
Non que les exceptions soient totalement absentes, mais elles semblent
témoigner d'une insuffisance dans la recherche des occurrences, plus
que de limitations logiques à ces règles, à l'appui desquelles il
suffit de considérer la façon qu'ont la majorité des dictionnaires de
définir quasi-circulairement les termes de type X-philie et X-phile,
ou leurs équivalents en -phob-. Les exemples suivants, extrait du
Petit Robert ou du Nouveau Larousse Universel en 2 volumes (NLU)
suffiront à l'illustrer :
• Anglophile : qui a ou marque de la sympathie pour
les Anglais (spécialement en politique). Ant. : anglophobe. (Petit
Robert, p. 62)
• Anglophilie : dispositions anglophiles. Ant :
anglophobie. (Petit Robert, p. 62)
• Francophobe : hostile à la France et aux Français.
Ant. : francophile. (Petit Robert, p. 745)
• Francophobie : état d'esprit, attitude d'un
étranger francophobe. (Petit Robert, p. 745)
• Bibliophile : n.m. amateur éclairé des livres : le
bibliophile aime les livres pour ce qu'ils lui apprennent (...). (N.L.U.
p. 193)
• Bibliophilie : n.f. Art, science, goût du
bibliophile. Amour des livres (N.L.U., p. 193)
• Eosinophilie : forme de leucocytose, caractérisée
par l'augmentation du nombre des éosinophiles dans la formule
leucocytaire du sang (N.L.U. p. 649)
• Haltérophile : celui qui pratique l'haltérophilie
(N.L.U. p. 899)
• Hémophile : sujet atteint d'hémophilie (N.L.U. p.
917)
• Photophobe : atteint de photophobie (N.L.U. vol.
II, p. 475)
• Etc. etc. etc.
Le fait est qu'on peut définir le schmürzophobe
comme sujet atteint de schmürzophobie, tout aussi bien qu'on peut
définir la schmürzophobie comme le mal dont souffre le schmürzophobe
(ou l'état d'esprit qui le caractérise). Les dictionnaires consultés
ne se privent ni de l'un ni de l'autre, faisant droit à cette
constatation que -philie et -phile sont vecteurs de la même
sémantique, tout comme -phobie et -phobe. La seule nuance sera celle
qui distingue en somme un sujet d'un prédicat qui lui est appliqué,
problème gigantesque d'un point de vue philosophique, mais inexistant
ici. La conséquence pragmatique est que pour la suite de l'analyse,
nous pouvons sans inconvénient majeur regrouper dans une seule et même
case les doublets X-phile et X-philie d'un côté, et d'un autre les
doublets X-phobe et X-phobie.
2°/ Un petit nombre de X-phob existent sans le
X-phil correspondant. Ce sont notamment : acrophobie, agoraphobie,
claustrophobie, éreuthophobie. Ces termes appartiennent au vocabulaire
de la psychologie clinique, et renvoient à des entités
psycho-pathologiques étudiées de très longue date. Il est intéressant
de noter que si le terme de phobie lui-même apparaît en 1880, c'est
par détachement à partir de ce genre d'éléments du lexique savant, qui
lui préexistent pour certains depuis des siècles : ainsi,
l'hydrophobie appartient à la langue française depuis 1314. Toujours
est-il que dans cette acception clinique, la définition des phobies ne
laisse pas la place à l'approximation. Les phobies, rangées au nombre
des névroses d'angoisse, sont des "formes de névroses caractérisées
par la peur morbide, l'angoisse de certains objets, actes, situations
ou idées".
À partir de là, une question se pose quant à l'homophobie :
est-elle ou non à ranger au nombre de ces entités psycho-pathologiques
? L'homophobie est-elle une "réaction de peur excessive et inadaptée
liée à des constellations de stimuli hautement spécifiques" ? Vaste
débat, dans lequel je n'ai ni la place ni sans doute les moyens
méthodologiques de rentrer. Je me dis toutefois, à relire les
résultats de l'enquête de Michael Bochow (40 % d'interviewés se
sentiraient physiquement mal à l'aise à proximité d'hommes
homosexuels), qu'il y va là de réactions phobiques, dans toute la
rigueur clinique du terme. Je relis Weinberg, qui ni dit pas autre
chose quand il définit l'homophobie comme "the dread of being in close
quarters with homosexuals" ; quand en 150 pages il envisage l'homophobie
comme une maladie ("This book is in part an examination of a disease
called homophobia"), il le fait assurément sans une once de métaphore,
du point de vue psychothérapeutique qui est le sien. Je relis par
ailleurs, dans une littérature anglo-saxonne copieuse, d'obédience
comportementaliste ou interactionniste, ces travaux qui mesurent la
proximité physique tolérable et l'influence sur celle-ci de variables
telles que le genre des protagonistes, ou leur orientation sexuelle
supposée.
Je me dis enfin que sauf à tomber dans un nihilisme
universalisant et à faire l'apologie du n'importe-quoi comme tel, je
ne puis pas soutenir que tous ces auteurs aient prétendu raconter
n'importe quoi. Il n'existe pas de littérature à prétention
scientifique qui propose d'expliquer l'homophobie par les conjonctions
Neptune-Uranus, pas plus que par la grande pyramide ou Mu, continent
perdu. Quelles que soient les modalités de la réponse, la question de
l'homophobie comme phobie stricto sensu semble une question posable,
de manière légitime, moyennant l'appareil catégorial de la
psychopathologie, en référentiel psychanalytique ou non. Et cette
composante de l'homophobie, ou plutôt cet aspect-visage-dimension de
l'homophobie qui se laisse conceptualiser ainsi, et dont il faudra
bien tôt ou tard envisager les modalités d'intrication avec d'autres
aspects-visages-dimensions, je choisis de la nommer homophobie
clinique.
3°/ Symétriquement, il existe quelques dizaines de
X-phil dépourvus du X-phob correspondant. Dans leur immense majorité,
ils désignent des collectionnites ou des collectionneurs, dont on ne
sait trop qui a voulu renforcer la dignité de leur innocente manie en
affublant celle-ci d'oripeaux grecs ou latins. Saluons donc au passage
les tyrosémiophiles (qui traquent inlassablement les étiquettes de
boîtes à fromage) et les mérellophiles (eux, c'est les palets de
marelle) et sans plus nous attarder, tirons un coup de chapeau bien
mérité à l' homophobe, qui s'il n'existait pas eût voué l'homophile à
n'être qu'un féroce et impénitent collectionneur d'homos, ce qui
d'ailleurs quand on en voit certains... Bon, passons.
4°/ Quand le doublet X-phile/X-phobe existe, nous
avons eu déjà l'occasion de le dire, il est bien malaisé de distinguer
des règles de structuration ou d'organisation sémantique. Le cas le
plus intéressant, et du reste le plus souvent attesté, est celui d'une
relation d'antonymie entre les deux éléments du doublet (anglo-phile/anglophobe,
hydrophile/hydrophobe, etc.) Tous ces mots sont d'apparition récente
ou très récente, moins d'un siècle en général. Plus haut, j'ai eu
l'occasion de dire qu'un tableau d'occurrences tel que le précédent
n'avait guère de chances de pouvoir prétendre à l'exhaustivité.
Précisons. Si je vous pose la question "peut-on étalinguer avec un
juserand ?", et que vous ne disposiez pas des deux termes-clés dans
votre lexique personnel, vous ouvrirez des yeux ronds et je ne serai
pas compris. En revanche, il est hautement probable que je le sois si
je vous demande "êtes-vous politicophobe ?" ou "votre gamin n'est-il
pas un peu trop téléphile ?" Et pourtant, vous n'avez jamais lu ni
politicophobe ni téléphile. Si ces termes ne font pas obstacle à la
compréhension, c'est que la décomposition sémique en est immédiate
pour à-peu-près n'importe qui. Et, du point de vue du locuteur ou du
scripteur cette fois-ci, cela veut immédiatement dire que n'importe
qui peut forger a piacere de tels termes. On ne s'en prive pas,
d'ailleurs. Jugez-en :
• "Bien plus, on peut voir apparaître un culte du
stigmate, de telle sorte que la stigmaphobie du normal se trouve
contrecarrée par la stigmaphilie de l'initié"
• "Où il aurait été question des cyclistes de
Montréal qui se permettent tout, au premier rayon de soleil, dans tous
les sens, surtout interdits [...] Cyclophiles, vous avez mon respect
et ma colère"
• "La question n'est pas celle d'une supposée
sacralisation des gamètes prêtée à une opposition religieuse, ni d'une
supposée technophobie prêtée à une opposition naturaliste [...]"
• "La situation, d'après ce chroniqueur, s'est
encore terriblement dégradée, depuis l'époque que j'ai dépeinte comme
j'ai pu. Il trouve mille fois trop modéré, trop indulgent, trop
italianophile, tout ce que j'ai pu dire des achriens italiens"
• "Malgré son pâle succès, M. Clinton a fait passer
une hausse de la fiscalité, impopulaire dans un pays " taxophobe ". En
augmentant les impôts des plus riches il brise un tabou politique
hérité de l'ère Reagan"
• "Autre candidat à la succession de Bourges, le
giscardophile Xavier Gouyou Beauchamps exposera – événement très
attendu – ses convictions sur la télévision du futur, d'hier matin et
d'après Mathusalem, lundi prochain, dans un restaurant des
Champs-Élysées [...]"
On pourrait très certainement multiplier les
exemples, les précédents n'étant que le fruit de rencontres fortuites
au fil de lectures plus ou moins adventices, pendant les quelques mois
qu'a duré la rédaction de ce texte. Comme le notent Jean Bouffartigues
et Anne-Marie Delrieu -phob est un élément fécond, en termes de
productivité lexicale. C'est un sème facilement disponible pour tous,
aussi germinatif que peuvent l'être un -isme ou la construction
syntagmatique en non-X (non-intervention, non-nuisance, non-attentisme...)
qui prolifère à qui mieux mieux, charmant fleuron de "l'hexagonal tel
qu'on le parle". Nous voici bien loin de l'homophobie ? Soit. Mais en
plein milieu de l'homophobie, et c'est bien ce qui nous importe. Sur
la base de ce qui précède, on peut imaginer le scénario suivant : à la
fin des années 60 ou au tout début des années 70 des auteurs
américains tels que Weinberg thématisent et problématisent l'ensemble
des attitudes, jugements, croyances, préjugés, comportements négatifs
à l'encontre des personnes homosexuelles. Ils le font dans leur
référentiel propre, celui de l'anthropologie pour Churchill qui classe
les sociétés en "homoérotophiles" et "homoérotophobes", celui de la
psychopathologie pour Weinberg, qui invente l'homophobie clinique.
Mais on ne thématise pas, ni ne problématise,
n'importe quoi à n'importe quel moment ("où était le piano au
néolithique ?" demandait Castoriadis de manière assez décapante...).
Il faut, pour thématiser, qu'il y ait du thématisable, que la praxis
sociale ait à la fois produit une urgence à penser un certain
quelque-chose, et les moyens de le penser. C'est précisément ce qui se
passe à cette époque outre-Atlantique, et il faut souligner que la
toile de fond sur laquelle se profilent des ouvrages tels que les
précédents, c'est les événements de Stonewall et l'émergence du Gay
Liberation Front. Il y avait donc là du faire à l'_uvre, de l'agir
social, et nous savons bien qu'en dernière analyse, ce qui est
produit, c'est toujours du sens. l'homophobie, en tant que mot, venait
à point nommé pour habiller ce qui était en train de se
conceptualiser. Comment s'étonner ensuite, face à cette trouvaille
lexicale, de l'immense fortune qui fut la sienne ? Comment ne pas voir
que la transparence sémantique analysée plus haut venant redoubler la
disponibilité du sens en voie d'élaboration, l'homophobie devait
s'évader hors son champ de naissance, et en venir à recouvrir, outre
l'homophobie clinique, un spectre beaucoup plus large de phénomènes ?
Des historiens méticuleux sauront compléter ce début de scénario,
expliquer comment l'homophobie fut ultérieurement importée des
Amériques, avec les dix ans de décalage habituels, à une époque où les
remous de mai 1968 avaient accouché déjà du FHAR et voyaient la
gestation du Comité d'Urgence Anti-Répression Homosexuelle. Ils
sauront nous dire si réellement il y a eu importation, ou si
l'apparition du terme homophobie dans le lexique français, environ les
années 77-80, est une n-plus-unième preuve de ce que les mêmes causes
produisent les mêmes effets.
Quoi qu'il en soit, vers cette époque, s'opère une
espèce de renversement copernicien, bien illustré par cette phrase de
Henri de Montherlant : "on parle de guérir les homosexuels ; il
faudrait plutôt guérir ceux qui croient qu'il y a lieu de guérir les
homosexuels". Au sortir de siècles de diabolisation, dont la
pathologisation diligentée par les nosographes au XIXe siècle n'est
que le pénultième avatar, les homosexuels commencent à exister. Ils
sont peut-être aidés en cela par l'émergence de dieu sait quelle
"conscience de classe", à quoi n'auront pas peu contribué les tonnes
de littérature scientifique ou prétendue telle les prenant pour objet.
Toute praxis donne naissance à des mots, mais les mots en retour
donnent naissance à de l'être. "Sans doute est-il inévitable qu'à
désigner l'homosexualité comme figure, on s'expose par contrecoup à
voir désigner comme fond ce sur quoi cette figure fait figure, à
savoir une hétérosexualité qui jusqu'ici invisible parce qu'allant de
soi, devient thématisable et problématisable ". Les homosexuels, donc,
se mettent à exister. Et à contester. Contester notamment la
pathologisation dont ils sont les victimes. Le problème réellement
digne d'intérêt n'est plus l'homosexualité, mais l'ensemble des
processus de stigmatisation, discrimination, répression, auxquels sont
en butte les personnes homosexuelles. Cet ensemble, dont la
multi-dimension
juridico-législativo-psycho-socio-médico-politico-religieuse sera
stratégiquement recouverte du terme générique d'homophobie, devient
accessible à l'analyse et à la production discursive.
J'ai évoqué l'homophobie clinique, qu'on pourrait
définir comme l'homophobie envisagée du point de vue d'un psychologue
clinicien, pour autant que grâce à son filet conceptuel singulier, il
attrape et retient certains poissons d'un calibre intéressant. Mais il
n'est pas le seul artisan dont les compétences puissent à juste titre
exercer leur droit de pêche. On imagine assez bien un historien
rencontrant frontalement ou de biais l'homophobie dans son champ
d'étude (John BOSWELL, Paul VEYNE, Sir Kenneth J. DOVER...), un
sociologue s'y intéressant de près, qu'il soit quantitativiste
(Michael BOCHOW, Michaël POLLAK) ou non (Erving GOFFMAN, Brigitte
LHOMOND). Une anthropologue (Nicole-Claude MATTHIEU), un théologien
(John Mc NEILL, Michel DEMAISON, Eric FUCHS), un prêtre (Marc Oraison)
voire un évêque (Mgr GAILLOT, Mgr LHEUREUX, Mgr ELCHINGER, quoique à
des titres différents...) et même un pape (Paul VI, suite à diverses
peyrefittades...) pourraient avoir des choses intéressantes à dire,
tout comme un écrivain (Yves NAVARRE, Renaud CAMUS, André GIDE,
Geneviève PASTRE, Jocelyne FRANÇOIS, Françoise MALLET-JORIS), un
humoriste (Gerard P. DONELAN, PLANTU), une philosophe (Élisabeth
BADINTER, Françoise COLLIN), un juriste (Christian GURY, Robert
BADINTER), un linguiste ou un lexicographe (cf. tout ce qui précède),
un cinéaste, un poète, un journaliste, un éducateur de rue, bref il
n'y a guère que l'astronome ou le botaniste auxquels serait épargnée
l'urgence ou la corvée de produire du discours sur l'homophobie. Au
delà de la dimension comique de l'affaire, bien réelle, existe une
question bien réelle aussi : tous ces gens-là, de quoi
parleraient-ils, est-ce bien de la même chose qu'ils parleraient par
delà l'hétérogénéité qu'impliqueraient leurs idiosyncrasies
disciplinaires ? Quelle est la "vraie" homophobie ? "Quel est donc
maintenant le soleil véritable ? Quelle est la chose qui est le vrai ?
Le soleil du berger ou celui de l'astrophysicien ? Ou bien la question
est-elle mal posée et, s'il en est ainsi, pourquoi ? " Avant de
conclure ces lignes qui ne prétendent certes pas apporter de remède
définitif à la déréliction heideggerienne, mais clarifier un peu par
décantation ce qui se mélange dans le trouble récipient de l'homophobie,
je pense qu'il peut être fructueux d'explorer ces productions
discursives. Pas toutes, le temps comme les moyens intellectuels nous
font ici défaut, mais un certain nombre d'entre elles qui semblent
topiques.
* *
*
Un premier point de vue pourrait être celui du
militant. Non que le militantisme gai soit comme tel une discipline
universitaire, mais il faut toutefois lui concéder une efficace
certaine dans le repérage transdisciplinaire de toutes les modalités
de l'homophobie, de tous les segments sociétaux où elle se niche, de
toutes les apparences dont elle se revêt. Sans remonter au Front
Homosexuel d'Action Révolutionnaire et à l'articulation qu'il faisait
de concepts comme phallocratie ou hétérofliquisme pour conspuer une
hétérocratie conjugale monogame reproductrice bourgeoise galopante,
nous pourrions partir d'une production récente : j'ai sous les yeux un
document en date du 12 octobre 1991, intitulé Les homosexuels en
France aujourd'hui. Analyse et propositions. L'auteur en est le
Collectif Gay Pride, qui regroupe 25 associations dont certaines
fédérations associatives, bref à peu de choses près tout ce que la
France et la Navarre comptent aujourd'hui d'associations gaies à des
titres divers. Après cinq pages d'introduction qui n'apportent guère
de révélation bouleversante sauf peut-être pour les majorités
hétérotes non acculturées, suivent vingt-cinq propositions, qui sont
en fait plus d'une quarantaine si l'on omet leur regroupement
thématique. Il n'est pas question ici de les citer toutes, mais voici
le début :
1- Obtention de l'égalité sur les droits liés au
mariage et au concubinage hétérosexuel [Élaboration d'un " partenariat
civil ", conformément aux recommandations du comité des ministres du
Conseil de l'Europe]
2- Extension de la loi sur la presse du 29 juillet
1881 aux injures et diffamations, aux discriminations, à la haine et à
la violence fondées sur les m_urs.
3- Soustraction du délit de provocation à la
prescription de trois mois. Exclusion de l'offre de preuve de la
vérité du fait diffamatoire en présence d'une diffamation homophobe.
[reconnaître la possibilité d'engager une poursuite pénale même plus
de trois mois après le délit de presse. Extension à l'homophobie des
dispositions prévues dans le code de procédure pénale, pour combattre
le racisme et l'antisémitisme. Définir la diffamation comme une
ingérence dans la vie privée et non pas comme la publication d'un fait
réel dans le but de nuire].
4- Création d'un droit de réponse des associations
en matière de discrimination homophobe. Application de l'interdiction
des droits civiques aux délits homophobes.
5- Extension de la loi du 10 janvier 1936 relative
aux groupes de combat et milices privées, aux groupements et
associations qui, soit inciteraient à la discrimination, à la haine ou
à la violence fondées sur les m_urs, soit propageraient des idées ou
des théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination,
cette haine ou cette violence.
6- Modification de l'article 900 du Code civil
relatif aux annulations de dispositions testamentaires [Annulation au
motif de la rétribution d'un service sexuel illicite].
7- Modification des articles 316 du Code pénal et 99
du Code civil, en vue de reconnaître la possibilité de changement de
sexe pour les transsexuels.
8- Abrogation de l'article D 358 du Code de
procédure pénale [Traitement des transsexuels dans les prisons].
9- Modification de l'article 14 de la loi du 16
juillet 1949, relative aux publications destinées à la jeunesse et des
articles 283 et 290 du Code pénal permettant à l'autorité
administrative de censurer la presse gaie.
10- Suppression de l'article 23 de la loi du 29
septembre 1989, n° 89-936 [Relative à l'instauration d'une taxe
supplémentaire de 50 % sur les services d'informations ou interactifs
" à caractère pornographique "].
Suivent des items relatifs à ce qu'il conviendrait
de faire au niveau du Premier Ministre, des ministères de l'Éducation
Nationale, des Finances, des Affaires Étrangères, de la Justice, de
l'Intérieur, de la Culture, de la Santé-solidarité-protection sociale,
du Travail, de la Recherche, des Anciens combattant et victimes de
guerre, de la Famille, de la Vie quotidienne, ainsi que dans le
fonctionnement des rouages du Sénat, de l'Assemblée Nationale, des
cabinets ministériels, et d'une douzaine de Conseils ou Comités
nationaux para-étatiques.
On l'aura compris à la lecture de ce qui précède, le
Collectif Gay Pride s'est attaché à la recension aussi exhaustive que
possible de tout ce qui, dans l'arsenal législatif français, était
outil de discrimination homophobe : c'est-à-dire à la fois conséquence
de l'homophobie (de par son existence) et cause d'homophobie (de par
ses manifestations). On l'aura également compris, il y a matière. Mais
en-deçà de la technicité législative puis judiciaire, qui concerne des
modalités, il y a ce fait brut : une des dimensions institutionnelles
où s'exerce l'homophobie, c'est ce noyau dur qui dans nos sociétés
s'est autonomisé sous les espèces de la Loi et du Droit. On aura beau
dire qu'en France les gais ont la vie belle par rapport au sort qui
fut longtemps fait aux relations homosexuelles entre adultes
consentants dans presque tous les États des USA, on aura beau dire que
depuis l'abrogation de l'article 331 alinéa 2 du Code pénal (le 4 août
1982) la majorité sexuelle est à 15 ans pour tout le monde, homos
comme hétéros, ce qui a mis fin à une discrimination flagrante entre
citoyens du fait de leur orientation sexuelle, on n'en occultera pas
pour autant l'important résidu cité ci-dessus, et l'on ne fera pas non
plus que les lois abrogées n'aient pas, à un moment ou à un autre,
été. Été imaginées, rédigées, votées, appliquées. Cette composante de
l'homophobie, je suggère de l'appeler homophobie légiférée. Elle fait
partie, comme composante, de deux catégories plus vastes :
• L'homophobie collective en premier lieu. Il peut
être en effet pertinent, dans une perspective heuristique, d'opposer
homophobie individuelle et homophobie collective. À la première,
ressortiraient par exemple les malaises et inconforts allégués par tel
ou tel individu hétéro mis en proximité physique d'une personne homo
ou supposée telle. Justiciables d'une approche psycho-pathologique.
Bref, l'homophobie clinique. À la seconde, l'ensemble des
manifestations de rejet, dévalorisation, violence, oppression,
exercées non par un seul mais par un groupe. La question pertinente
serait ici d'examiner d'un peu près les connexions qui peuvent –et
doivent– exister entre ces deux volets. On n'imagine pas en effet,
sauf dans l'autisme ou des fictions telles que celle de l'homophobe-seul-au-monde
esquissée plus haut, et encore, une structuration psychique
individuelle complètement déconnectée du social qui l'entoure. Un
groupe de loubards qui agressent les pédés aux Tuileries, ce n'est
certainement pas un rassemblement contingent de cinq ou six névrosés
qui passant là par hasard, engageraient une conversation qui les
amènerait à se découvrir un objet de détestation commun, puis à
prendre les moyens d'une destruction symbolique ou physique de cet
objet, histoire de s'occuper cinq minutes. Il y va là de quelque chose
comme une co-définition de soi-même via son appartenance au groupe et
du groupe comme tel via la position par chacun de son adhésion à un
même ensemble de valeurs fondatrices. Mais ces valeurs ne surgissent
pas ex nihilo, elles sont participables, ce dont chacun des loubards
pris un par un serait une démonstration ostensive, et elles sont
–comme indiqué plus haut– instrumentales par rapport à l'identité
comme telle, sous le double aspect individuel et groupal, pour autant
qu'au delà de leur atomisation dans des individus singuliers, leur
isomorphisme trans-individuel permet l'identification, l'adhésion, la
fusion. C'est-à-dire, si l'on y prête garde, l'existence tout court.
• L'homophobie institutionnelle : il ne s'agit pas
là de cette homophobie collective qui s'exerce par l'intermédiaire de
hordes, cercles, équipes ou bandes au sens ou l'entend Jean-Yves
Barreyre, mais plutôt de celle qui est produite par les cabinets
ministériels, le Parlement, les directions de partis politiques ou
d'organisations non gouvernementales, les syndicats, les corps
constitués, les Églises, etc.
Il y aurait un monde à en dire. Retenons-en deux
exemples seulement : l'odyssée du Contrat d'Union Civile en premier
lieu. En 1992, à l'initiative de quelques députés socialistes, un
groupe de juristes et chercheurs se réunit afin d'envisager quelles
propositions législatives pourraient être faites, aux fins d'adapter
un peu le Droit français aux évolutions sociales contemporaines. Parmi
ces évolutions, celle de la matrimonialité, des modes de vie, mais
aussi l'arrivée du Sida qui joue ici comme ailleurs le rôle de
révélateur qu'on lui connaît : qui n'a pas en tête un, deux, dix
exemples de couples gais où, l'un venant à décéder, l'autre se trouve
successivement spolié par une famille rapace de tous les biens acquis
ensemble, puis expulsé du logement commun, auquel il n'avait censément
aucun droit, n'étant pas signataire du bail ? Ce petit groupe examine
tous les secteurs du Droit, du Civil au Pénal, en passant par le droit
du travail et le droit successoral... Il en résulte une proposition de
loi en 23 articles, qui recueille un intérêt soutenu de la part des
partenaires sociaux (la revue de presse sur le projet compte des
centaines de références). Le Parti Socialiste, en dépit de ses
engagements et de sa position majoritaire au Parlement, ne cessera
d'atermoyer, jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour inscrire un débat
sur ce point à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale. A force de
hurler, on obtiendra que deux articles sur vingt-trois passent dans la
loi portant "diverses mesures d'ordre social", vaste fourre-tout de
fin de session parlementaire : celui qui maintiendrait dans les lieux
le conjoint survivant après décès de son partenaire titulaire du bail,
en lui donnant priorité pour reprendre ledit bail. Et celui qui
donnerait à une personne, à la charge d'un-e assuré-e social-e, la
qualité d'ayant-droit de cette personne pour la Sécurité Sociale
(indépendamment du sexe et des rapports de filiation ou parenté entre
ces deux personnes). Las, la loi est votée, mais la Droite dont le
sang ne fait qu'un tour engage une saisine du Conseil Constitutionnel
sur ces deux articles. Entendons-nous : pas du tout parce que les
homosexuel-les pourraient profiter de ces nouveaux droits, on n'est
pas si bête. Mais sur des arguments hypertechniques de procédure
parlementaire. Résultat des courses : l'article sur le maintien dans
les lieux est déclaré non constitutionnel dans les modalités de son
adoption, et seul restera inscrit dans la loi française celui sur les
droits à la sécu. Un sur vingt-trois, ça c'est du rendement. Sur un
tel exemple, qui mériterait d'être étudié pièces en main de manière
beaucoup plus fine, on constate à ciel ouvert ce que peut être l'homophobie
institutionnelle, version libérale. Il n'est pas question de bûchers
ni d'anathème, ou si peu. La résultante du discours de ces
institutions, c'est "faites ce que vous voulez, on s'en fout, mais ne
venez pas nous emmerder avec vos trucs " dans une version
naturellement plus techno-saccharinée, genre "à l'issue de cette phase
de concertation, menée dans un esprit de pleine écoute dont nous nous
félicitons, nous pensons avoir parfaitement saisi l'énoncé de vos
préoccupations ainsi que les modalités tant organisationnelles que
calendaires que vous souhaiteriez voir apporter à leur solution. Vous
comprendrez toutefois sans peine, outre les difficultés dues à la
sur-saturation de l'ordre du jour de la présente session
parlementaire, que les priorités impliquées par la conjoncture ainsi
que l'horizon de profondes modifications de l'échiquier politique à
l'issue des prochaines consultations électorales..." (j'invente, bien
sûr. Au fait, inventé-je ? En tout cas si d'aventure un peu d'amertume
s'était glissée dans les lignes qui précèdent, qu'on ne s'en étonne
pas : c'est moi qui avais rédigé pour le Parlement l'exposé des motifs
de la proposition de loi dont il s'agit...)
Un second exemple d'homophobie institutionnelle
consiste dans ce que nous pourrions appeler l'homophobie par omission,
quoique le terme d'hétérocentrisme utilisé par Élisabeth Badinter soit
peut-être préférable, parce que plus aisément décodable. On connaît
bien sûr la définition de l'ethnocentrisme, ce biais des recherches
ethnographiques qui consiste à plaquer sur des données un appareil
catégorial inadéquat, pour autant qu'il est opérationnel dans nos
seules sociétés, dont il résulte, ce qui amène à tout interpréter dans
l'ailleurs ou l'autrefois comme distorsions, déviances, ou aberrations
par rapport à ce que nous connaissons chez nous. Sur le même modèle,
les chercheures féministes ont forgé l'androcentrisme, afin de décrire
la façon dont les recherches sont tordues et biaisées par le
traitement différentiel des acteurs selon leur genre, ceci étant
évidemment rien moins qu'étranger au genre du/de la chercheur-e qui
procède à ladite recherche (c'est presque toujours d'UN chercheur
qu'il s'agit, on l'aura compris) : "on aurait pu penser à cet égard
que l'ethnologie manifestait un équilibre dans le traitement respectif
des hommes et des femmes plus grand que les disciplines consacrées à
l'analyse de nos propres sociétés, telle la sociologie où la non-prise
en compte des femmes dans les théorisations, ou leur prise en compte
éventuelle, dans les descriptions, comme pures annexes de l'homme
était particulièrement frappante. Or, il n'en est rien ...".
L'hétérocentrisme, quant à lui, consisterait dans un
ensemble d'omissions, de silences, de lacunes du discours à chaque
fois qu'il s'agirait d'homosexualité. Le Collectif Gay Pride note très
justement que "ce non-dit rend incompréhensible une partie de notre
culture, et falsifie l'enseignement de nombreuses disciplines. Ainsi,
comment expliquer, en littérature, l'_uvre de Rimbaud sans comprendre
sa relation avec Verlaine, l'_uvre de Renée Vivien sans parler de sa
relation avec Nathalie Barney ? Comment présenter, en philosophie, le
" Banquet " de Platon sans mentionner le vécu de Socrate ? Et en
histoire, comment aborder la politique nazie qui était non seulement
raciste mais aussi raciale, sans traiter de l'extermination des
homosexuel-les ? Comme dans d'autres domaines, on peut se demander si
l'école peut être un outil de transformation de la société, ou si sa
mission est limitée de par l'état des mentalités." Qu'on n'aille pas
voir dans ce type d'analyse un plaidoyer pro domo simpliste et
tendancieux. De l'homophobie par omission, les conséquences pourraient
bien être plus lourdes qu'il n'y paraît : on peut sans grand risque
supposer que les adolescent-e-s, à l'âge où se forge leur orientation
sexuelle, n'héritent pas de dotations équitables en matière de
référents identitaires. Même si l'on peut discuter à l'infini le rôle
tenu dans la psychogenèse et la socialisation individuelle par les
processus d'identification à des personnages célèbres (et certes,
n'est pas Gide ou Colette qui veut), on peut parier que pour le/la
jeune homosexuel-le, la connaissance et la reconnaissance d'augustes
antécédents seraient d'un grand secours, sinon salvatrices.
Encore est-ce là le petit bout de la lorgnette. Le
black out plus que total fait sur tout ce qui concerne l'homosexualité
peut être à bon droit rendu comptable de multiples difficultés de
structuration psychologique, d'intégration sociale, de positionnement
identitaire, pour les personnes homosexuelles. Ceci d'autant plus
qu'elles ne naissent ni ne grandissent dans une communauté
subculturelle qui leur permettrait d'emblée de construire du sens
autour de leur altérité. Ainsi, comment ne pas être frappé par le fait
que les gais ont leur première expérience sexuelle avec quelqu'un de
plus jeune dans seulement 8 % des cas ? Comment ne pas l'être encore
plus quand nous savons par ailleurs que parmi les gais, ce sont les
plus jeunes qui actuellement se contaminent le plus par VIH ? Le
rapprochement des deux faits n'est-il pas une puissante raison
d'espérer un état du monde où, à l'orée de notre carrière sexuelle,
nous saurions qui nous sommes, ce que nous voulons, et ce dont nous ne
voulons pas ? Et si l'on me permettait une notation personnelle : QUI,
sinon l'homophobie par omission, dois-je rendre responsable pour
n'avoir découvert qu'en 1981 à l'Université d'Été Homosexuelle de
Marseille, à l'âge de 25 ans, les vertus étonnamment cathartiques du
sentiment de banalité parmi 200 gais et lesbiennes ? Et QUI me rendra
ces âges de la vie, vers 18 ou 20 ans, qu'on dit être les plus beaux
et que je n'ai jamais eus ?
* *
*
Second regard autorisé sur l'homophobie de
stigmatisation : celui de l'anthropologue et du sociologue. Je ne
prétends pas me donner le ridicule d'aborder à ma façon ce que
d'autres que moi disent ici-même beaucoup mieux. Mais reprenant les
outils du lexicologue, j'aimerais faire retour sur un débat sémantique
qui a traversé notre équipe lors de sa recherche sur l'homophobie.
Lors de cette étude, il est en effet assez vite
apparu que ce que nous comprenions sous le terme d'homophobie n'était
qu'une surface d'émergence de déterminismes plus vastes et plus
profonds. À limiter l'homophobie à l'ensemble des attitudes,
jugements, appréciations, croyances, etc., exercées à l'encontre des
personnes homosexuelles sur le mode négatif, nous emboîtions la notion
de sens commun et nous rendions aveugles à plusieurs choses. En
premier lieu, au fait que les manifestations homophobes ne visent pas
toujours des personnes explicitement homosexuelles (qui connaît en
effet d'emblée l'orientation sexuelle de tous ceux qu'il rencontre ?)
mais plutôt les personnes supposées telles.
Les modalités de cette imputation à autrui d'une
homosexualité sont intéressantes et pas trop difficiles à explorer
sommairement. Nous avons posé à plusieurs groupes la question
suivante : "vous est-il arrivé de croiser dans la rue des personnes
dont vous vous êtes dit qu'elles devaient être homosexuelles ? Si oui,
à quoi les avez-vous reconnues ? " Sans rentrer dans le détail des
réponses, les quelques notations suivantes suffiront : d'une part,
malgré sa formulation, la question a été comprise par 100 % des
répondants, comme concernant la seule homosexualité masculine,
fournissant un exemple de plus de "l'invisibilisation des lesbiennes".
D'autre part, les "indices" évoqués concernent dans leur immense
majorité des stéréotypes vestimentaires ou comportementaux qui ne
dépareraient pas, vingt ans plus tard, dans la psychosociologie de
l'homosexualité masculine du Dr Jack Beaudouard, dont l'inanité n'est
plus à dire. Enfin, il y a production de repères, de sens et de
mémoire par les enquêté-e-s, à partir de rien : à les en croire, les
rues seraient envahies par des gais marchant en couple la main dans la
main ou s'embrassant comme du bon pain, sympathiques manifestations
dont l'observation objective montre qu'elles n'existent pas. Ou du
moins pas à Lyon, terrain de l'enquête.
Nous nous sommes alors dit qu'une façon
d'interpréter ces réécritures de la réalité par la mémoire était de
faire appel au banal mécanisme de réduction des discordances entre
l'ensemble des représentations du sujet et l'ensemble des
présentations auxquelles il est confronté, visant à maintenir la
cohérence interne de son système-du-monde. N'est pas ici mobilisée la
naïveté d'un regard explorateur, mais la sécurité et la réassurance
d'une prédiction classificatoire, nécessaire au repérage des identités
sociales au sens de Goffman. Mais c'est alors dire que l'orientation
sexuelle réelle ou supposée est un identificateur pertinent, et qu'au
nombre des "procédés servant à répartir en catégories les personnes et
les contingents d'attributs que [la société] estime ordinaires et
naturels chez les membres de chacune de ces catégories ", la
bicatégorisation en homos et hétéros occupe une bonne place, dont
l'acharnement des quêtes nosographiques et étiologiques explorées par
Michel Dorais témoigne magnifiquement. C'est aussi dire que l'homophobie
ne saurait concerner les seuls homos, puisqu'elle vise une
catégorisation et qu'en bonne logique ensembliste-identitaire la
position de n'importe quel sous-ensemble singulier confère à son
complémentaire un statut équivalent de sous-ensemble, fût-il
coefficienté axiologiquement par ailleurs. C'est dire enfin que si
l'hétéro– et l'homosexualité font l'objet d'une co-définition de leurs
territoires et ressortissants respectifs, une attention toute
particulière devra se porter sur les limites, les frontières, les
postes de douane et les laissez-passer.
Arrivés là, il nous a fallu distinguer dans le
langage ce qui était de l'ordre d'une homophobie strictement
anti-homos, et de quelque chose de plus originaire qui contribuerait
en dernière instance à bétonner les frontières sociales de genre. Si
les concepts sont relativement clairs, les mots pour les dire le sont
moins. L'homophobie anti-homos, nous avions commencé par l'appeler
homophobie restrictive, d'une manière un peu hâtive car ce qui est
restrictif en la matière, ce n'est pas tant le phénomène lui-même que
l'extension de l'acception sémantique et du concept sous-jacent.
Michael Bochow parle d'" hostilité envers les homosexuels " (Homosexuellen-feindlichkeit,
animosity/hostility towards homosexuals) et d'" attitude
antihomosexuelle " (antihomosexuelle Einstellung, antihomosexuality).
Daniel Welzer-Lang en tient aujourd'hui pour une homophobie
particulière, invoquant le renvoi connotatif aux Amitiés particulières
de Roger Peyrefitte. Soit. Cela ne me va guère : reste entre autres
pendante la question de savoir comment nommer l'homophobie-en-général,
ce quelque-chose dont l'homophobie particulière serait une conséquence
ou une spécification, une fois acquise l'idée qu'il n'est pas
illégitime de l'appeler homophobie. Pour des raisons stratégiques
d'une part (souligner l'interdépendance qu'elle entretient avec l'homophobie
anti-homos, éviter le piège d'une relégation et d'un confinement du
problème aux seuls homos), et d'autre part en faisant fond sur sa
dimension sociétale : quel que soit l'ensemble des mécanismes
gouvernant ce bétonnage des frontières sociales de genre et la
stigmatisation de sa transgression, c'est de significations
imaginaires sociales qu'il s'agit. Le référentiel est donc
social-historique, et si l'individu y intervient, c'est pour autant
que les valeurs et significations en jeu sont participables, et à dire
vrai nécessairement participées. En elles consiste l'ipséité de notre
société, et dans leur endosmose en tout individu réside l'adéquation
de cet individu à cette société, sa névrose d'adaptation si l'on ose
écrire. En ce sens, au delà des disparités individuelles pouvant
exister quant aux modalités d'appropriation et de réaction à ce
dressage, l'ensemble E des significations en cause est bien le même
pour tout le monde. C'est bien d'un homo-E qu'il s'agit, et quoique la
spécification de E comme phobie puisse prêter le flanc à la critique
de par sa tendance métaphorique, on a vu plus haut qu'elle n'était pas
complètement impertinente. Partons donc à la recherche d'un doublet (homophobie-x,
homophobie-y) qui tienne le cap en cette direction.
Un élément important du "cahier des charges",
envisagé plus haut lorsque j'abordais l'homophobie de différenciation,
est que x devrait renvoyer à un processus (processus de constitution
identitaire) alors que y devrait évoquer plus le résultat actualisé de
ce processus (position identitaire). Par ailleurs, x est large, quand
y est étroit. homophobie générale/homophobie spéciale est une première
approximation, qui a pour elle l'opposition générale/spéciale, d'ores
et déjà à l'_uvre dans le champ de certaines disciplines
scientifiques ; pour elle aussi les franges connotatives de l'adjectif
spécial , dont on sait qu'elles renvoient à l'homosexualité comme en
témoignent des syntagmes euphémisants tels que m_urs spéciales, il est
spécial , etc. ; pour elle encore, mais là c'est le poète qui parle,
la rime en -ale, confortant l'adhérence entre les deux éléments du
doublet ; contre elle, en revanche, le fait que générale n'évoque pas
un processus dynamique, mais une extension statique. Pas une
diachronie, mais une synchronie.
Essayons encore. Homophobie constituante/homophobie
constituée . Ahhh ! En faveur de ce doublet, le parallélisme dû au
préfixe constitu- ; le fait que l'opposition -ante/-ée souligne bien
le distinguo entre un processus et un état ; l'idée qu'une assemblée
constituante, c'est celle qui dote une institution d'une constitution,
soit la base originaire de ce qui sera son Droit interne, et que par
ailleurs une constitution est également l'ensemble des idiosyncrasies
et complexions individuelles, envisagées d'un point de vue
physiologique ou clinique : une constitution fragile, une excellente
constitution. Se trouvent donc évoquées la référence à quelque chose
comme des lois, et la totalité organiquement cohérente d'un
fonctionnement. En outre, le champ est ouvert à ces compléments que
seraient une homophobie constitutionnelle, double évocation de l'homophobie
légiférée et de l'étroite adhérence entre l'homophobie et les rapports
sociaux de sexe tels qu'actuellement décodés dans leur contingence par
nos collègues ethnologues ; ainsi qu'une homophobie constitutive ,
boîte vide disponible pour la finesse des analyses futures en
attendant qu'on y range la Brigade de contrôle des parcs et jardins de
la Mairie de Paris... Disons-le tout net, ma préférence va résolument
à ce doublet, que je me promets de mettre en _uvre dorénavant dans ma
recherche. Évoquons au passage un bref engouement pour homophobie
instituante/homophobie instituée, qui se situait en droite ligne des
topiques castoriadiennes et disposait d'ailleurs d'un pouvoir
effecteur assez comparable au précédent, de par le parallélisme
syntagmatique, l'opposition effectuation/résultat (-ante/-ée), et les
territoires connexes ainsi promis à l'exploration : homophobie
institutionnelle, homophobie institutive (???), homophobie
institutrice (!!!...) ; enfin, dût notre orgueil en souffrir, avouons
qu'en bute aux remontrances des collègues néolexicophobes qui
imputaient ma frénésie langagière à dieu sait quel jargono-pédantisme
clinquant, il a bien fallu se résoudre pour les conversations
courantes à n'utiliser, hélas, qu'homophobie fondamentale/homophobie
spécialisée. Fondamentale : à la fois originaire, princeps,
transcendantale au sens technique de l'a priori en tant
qu'objectivant, avec des connotations impliquant la notion de
fondation, soit quelque chose de souterrain mais d'essentiel, support
invisible de ce qui se donne à voir, premier dans l'ordre logique
comme dans l'ordre historique. L'homophobie fondamentale donc, socle
et tremplin d'une homophobie spécialisée, comme l'est la presse
spécialisée : dédiée à tel ou tel segment des populations observables,
que son exotisme ou ses m_urs spéciales feront à l'issue des processus
de réification constituer en espèce, la spéciation n'ayant ici comme
ailleurs d'autre résultat que d'interdire l'interfécondité... Allons,
pour finir, cette concession aux collègues nous laisse détenteur
d'autre chose que du vide.
* *
*
Dans son étude des modes de conceptualisation des
rapports entre sexe et genre, Nicole-Claude Mathieu étayait l'extrême
finesse de ses analyses par l'opposition entre identité sexuelle,
identité sexuée, identité de sexe. Qui oserait nier que ce triplet
lexical vienne avec un rare bonheur souligner à la fois l'identité de
déterminismes (sex-) et la disparité des spécifications (-uelle, -ée,
-e) ? Toute la promenade précédente, menée au sein de l'homophobie
dans ces aller-retours incessants entre mots et maux, n'avait d'autre
propos que cet établissement de correspondances. N'en déplaise au
proverbe chinois pour lequel le mot chien ne mord pas, n'en déplaise à
Y. Barel pour lequel nous n'arriverons jamais à faire miauler le
concept de chat, les mots et les choses entretiennent des rapports
plus subtils. C'est ainsi que dans une pièce conçue initialement pour
être un one-word-show, nous aurons eu le plaisir de voir intervenir,
actrices principales, petits rôles, utilités, simples figurantes
muettes, voire éléments du décor, par ordre d'entrée en scène :
l'homophobie de subsomption, l'homophobie de
distinction,
l'homophobie de singularisation, l'homophobie de
particularisation,
l'homophobie de différenciation, l'homophobie de
stigmatisation
l'homophobie clinique, l'homophobie individuelle, l'homophobie
collective,
l'homophobie institutionnelle, l'homophobie par
omission,
l'homophobie restrictive, l'homophobie anti-gais,
l'homophobie particulière, l'homophobie générale,
l'homophobie spéciale, l'homophobie constituante,
l'homophobie constituée, l'homophobie
constitutionnelle,
l'homophobie constitutive, l'homophobie instituante,
l'homophobie instituée, l'homophobie institutive,
l'homophobie institutrice, l'homophobie
fondamentale,
l'homophobie spécialisée.
Les nososologistes homophobes du XIXe siècle
finissant n'ont qu'à bien se tenir, les pauvres : ILS ONT TROUVÉ À QUI
PARLER !
"Ou peut-être cette plante doit-elle conduire à
travers une vaste étendue de terrain la quête des rares principes
convenables à la nourriture de l'exigence particulière qui aboutit à
sa fleur ?
L'ampleur même de ces paragraphes consacrés à la
seule racine de notre sujet répond à un souci analogue sans doute...
mais voici la mesure atteinte... Sortons de terre à cet endroit
choisi"
Francis PONGE, La rage de l'expression.
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