une science-fiction?
Michel Dorais
L'auteur est chercheur, formateur et consultant en
sexologie et en intervention sociale. Il a publié, chez le même
éditeur, plusieurs ouvrages sur la sexualité et la condition
masculine: Les Enfants de la prostitution, Les Lendemains de la
révolution sexuelle, L'Homme désemparé, Tous les hommes le font et, en
collaboration, Une Enfance trahie.
INTRODUCTION
Prétendre que la recherche des causes de
l'homosexualité procède, en grande partie, de la science-fiction
pourra sembler audacieux. Pourtant, j'entends bel et bien montrer
comment la théorie et la recherche sur l'homosexualité masculine[1]
ont présumé de son caractère inné (on naîtrait homosexuel ou on le
deviendrait très tôt), laissant entendre que les individus concernés
auraient quelque chose en moins que les autres (un gène, un morceau de
cerveau, des hormones, etc.), ce qui les apparenterait jusqu'à un
certain point aux femmes[2] et les éloignerait de la constitution de
l'homme normal. En effectuant un bref inventaire des théories et des
recherches «essentialistes» généralement invoquées pour expliquer
l'homosexualité masculine, je veux aussi démontrer combien leurs
prémisses, leurs méthodes et leurs conclusions sont non seulement
critiquables mais peu scientifiques, leurs assises empiriques étant
des plus fragiles, et souvent inexistantes.
La contrepartie du discours essentialiste est encore
récente: ce n'est que depuis les années cinquante, et surtout depuis
la décennie soixante-dix, que les théories dites constructivistes ont
commencé à s'opposer aux discours jusqu'alors dominants sur le statut
pathologique, marginal et déviant de l'homosexualité. Cette nouvelle
perspective sera présentée dans la deuxième partie de ce texte, en
insistant sur ses apports novateurs à la compréhension de la sexualité
en général et de l'homosexualité en particulier.
Avant de parcourir ces diverses écoles de pensée,
une remarque s'impose. Si, dans l'abstrait, on peut dire que toutes
les théories se valent, il faut reconnaître qu'elles n'ont pas toutes
les mêmes conséquences. En effet, elles ne débouchent ni sur la même
vision du monde ni sur des stratégies similaires pour changer ou
préserver l'ordre des choses. Ceci est particulièrement vrai pour les
théories concernant l'homosexualité: non seulement énoncent-elles un
jugement a priori sur le statut de l'homosexualité, que ce soit comme
catégorie, comme comportement ou comme source d'identité, mais encore
elles conditionnent par le fait même son rejet, sa marginalisation, sa
tolérance ou son acceptation. La science n'est jamais neutre:
l'observation scientifique la plus désintéressée opère une sélection
parmi une infinité de faits pour n'en retenir que quelques-uns,
supposés plus significatifs que d'autres. Devant des théories
contradictoires ou opposées, il est légitime de vouloir prendre parti:
l'histoire des sciences, loin d'être un long fleuve tranquille, a
toujours été jalonnée de confrontations et de débats. Et ce sont ces
derniers qui ont contribué à transformer et à raffiner notre vision du
monde, de l'être humain, de sa psychologie et de sa sexualité. La
connaissance n'est-elle pas une quête inachevée?
ARRIÈRE PLAN SOCIAL ET HISTORIQUE ou Comment en
sommes-nous arrivés là?
Que nous apprend la recherche scientifique sur le
développement des orientations et des préférences sexuelles? À vrai
dire, peu de chose, la plus grande partie de la recherche ayant été
concentrée sur l'explication de cas particuliers, considérés
problématiques, en particulier l'homosexualité[3]. Et encore: la
recherche des causes de l'homosexualité procure, le plus souvent,
davantage d'informations sur les préjugés des chercheurs que sur le
phénomène qu'ils étudient.
Pourquoi cet entêtement à vouloir trouver les
«causes» de l'homosexualité, délaissant à toutes fins pratiques celles
de l'hétérosexualité ou de la bisexualité? Pour répondre à cette
question, plusieurs facteurs d'ordre historique et sociologique
peuvent être évoqués.
Le développement de la science à des fins normatives
explique en bonne partie l'insistance accordée, dès la fin du siècle
dernier, à la détection, l'explication et le traitement des conduites
et des personnes jugées anormales. La création et la médicalisation de
l'homosexualité comme entité nosologique remonte presque au milieu du
XIXe siècle, alors que la médecine et la psychiatrie tendent à
remplacer la religion et la législation dans la définition sociale de
la normalité. Un auteur de la fin du siècle dernier écrit:
Les invertis du sens génital, avant toute procédure,
doivent être soumis à l'examen du médecin. Le médecin seul a
compétence pour décider si le prévenu est un aliéné irresponsable, à
colloquer dans un hospice où l'on peut essayer de le guérir, ou un
vicieux et un criminel, à envoyer devant les juges. Pour le vicieux ou
le vicié, je demande la sévérité; l'inverti doit être mis hors la
société et placé au rang de la bête, dont il a pris le caractère,
parce qu'il déshonore l'espèce et qu'il est devenu dangereux. Il ne
peut, en effet, arriver à ses fins sans corrompre ou pervertir les
autres[4].
Considérant a priori l'homosexualité comme
«inversion» de l'instinct normal (l'article précurseur de l'Allemand
Westphal sur les «tendances sexuelles contraires» date de 1870), les
théoriciens de l'époque et leurs héritiers voudront découvrir ce qui,
dans l'anatomie ou dans la genèse familiale du «patient», a pu
provoquer son anomalie.
Depuis longtemps criminalisée par l'État et rejetée
par la religion, l'homosexualité, en devenant une perversion, eut
durant un siècle le rare privilège d'être combattue à la fois comme
maladie, comme crime et comme péché. Évidemment, cela ne manquera pas
de marquer les esprits. En fait, ce n'est qu'assez récemment que
l'homosexualité a cessé d'être considérée en elle-même comme un
problème mental. À la suite d'un référendum tenu en 1973,
l'Association des psychiatres américains la rayait en effet de la
liste des problèmes mentaux[5]. Mais c'est seulement en décembre 1991
que l'Organisation Mondiale de la Santé décidait d'emboiter le pas.
Rappelons qu'au Canada l'homosexualité entre adultes consentants est
demeurée un crime jusqu'en 1969 et qu'au Québec la Charte québécoise
des droits et libertés a reconnu le droit à la non-discrimination
basée sur l'orientation sexuelle dans un amendement adopté, après de
houleux débats, à la fin de 1977. Enfin, l'homosexualité constitue
toujours une faute pour la majorité des religions pratiquées en
Occident; une directive du Vatican aux évêques catholiques rappelait,
en juillet 1992, «qu'une discrimination sur la base des tendances
homosexuelles n'est pas injuste».
Un autre facteur a contribué à ralentir le
développement d'études non biaisées de l'orientation (homo)sexuelle:
la négation de l'homosexualité dans l'histoire même des peuples et des
civilisations. En trafiquant les textes d'origine, en les adaptant de
façon à neutraliser leur dimension homo-érotique, quand il ne
s'agissait pas du rejet pur et simple de cet héritage, et en dénigrant
les sociétés barbares ou primitives ayant donné libre cours à des
pratiques ouvertement homosexuelles, nombre d'historiens et
d'anthropologues ont participé au tabou entourant l'homosexualité.
C'est grâce aux publications relativement récentes de chercheurs tels
que Boswell, Katz, Dover ou Sergent[6] que la présence et l'apport de
l'homosexualité dans la culture et l'histoire ont fait l'objet d'une
certaine reconnaissance, sans parti pris moralisateur. Encore faut-il
souligner qu'il s'agit là d'un acquis très inégalement réparti parmi
les sciences humaines, surtout en pays francophones.
Ce n'est qu'assez récemment que les explications
pathologisantes et essentialistes, qui considèrent l'orientation
homosexuelle comme un problème objectif et une composante innée, se
sont vues questionnées. Percevant plutôt l'orientation sexuelle comme
fait subjectif et composante culturelle, les théories dites
constructivistes ne se sont en effet développées qu'à partir des
années soixante-dix. En rupture avec les théories jusque-là
dominantes, l'école constructivisme montre que l'homosexualité est une
création moderne; non pas, évidemment, en tant que comportement, mais
en tant que catégorie stigmatisée, en tant que pratique d'une minorité
supposément différente de la majorité, en tant que rôle ou étiquette
indélébiles. Les essentialistes mettaient l'accent sur le caractère
particulier de l'homosexualité et de ses origines; les
constructivistes démontreront non seulement l'arbitraire de la
stigmatisation de l'homosexualité, mais questionneront son
infériorisation comme entité intrinsèquement différente de la
«majorité normale». Volontiers déterministes, les théories de type
essentialiste adhéraient à la croyance selon laquelle certains ratés
de la nature seraient responsables de l'homosexualité. Les
constructivistes, quant à eux, refuseront tout déterminisme simpliste,
en raison de la pluralité, sinon de l'enchevêtrement des facteurs
pouvant expliquer les conduites humaines. Aussi, ils s'attarderont
généralement moins à l'étiologie de l'homosexualité, considérée non
problématique en elle-même, qu'aux causes de sa marginalisation[7].
Dans le texte qui suit, nous passerons en revue les
principales variantes de ces écoles de pensée afin d'en mieux saisir
les tenants et aboutissants. Alors que, du côté essentialiste, on
retrouvera les explications hormonales, génétiques ou
sociobiologiques, psychanalytiques et physiologiques, on situera du
côté constructiviste les études interactionnistes symboliques, les
théories de l'apprentissage social, la théorie de l'étiquetage et les
recherches de type anthropo-sociologique. Le tableau placé à la toute
fin de ce chapitre illustre et situe schématiquement chacun de ces
courants.
LES THÉORIES ESSENTIALISTES
À partir du moment où l'homosexualité fut considérée
d'emblée comme quelque chose d'anormal, de pervers ou de déviant, les
chercheurs se sont appliqués à expliquer d'où provenait ce défaut de
la nature. D'inspiration biomédicale, la vision essentialiste
concentre toute son attention sur la déviation que constitue
l'homosexualité par rapport à la norme hétérosexuelle, tout en
présumant une origine principalement biologique aux préférences
sexuelles. Très déterministe dans les relations de causes à effets
qu'il propose, le courant essentialiste s'est appliqué à rechercher
une explication unique et définitive à l'homosexualité. Comme il a
régné en maître absolu pendant près de cent ans, soit des années 1870
aux années 1970, il n'est pas surprenant qu'il ait profondément marqué
la recherche scientifique, l'intervention thérapeutique et les
croyances populaires les plus courantes au sujet de l'homosexualité.
Dans le sillage essentialiste, des psychanalystes
ont recherché la configuration familiale type susceptible de produire
cette «inversion[8]» (ce sera le fameux trio: père faible/absent, mère
dominatrice/castratrice et garçon soumis/efféminé). Des médecins et
biologistes se sont demandés quelle partie du corps (des hormones aux
parties du cerveau — fussent-elles de la grosseur d'un grain de sable)
serait LA cause de ce dérèglement. Plus récemment, la génétique et la
sociobiologie américaines ont cru voir en certains gènes récessifs les
grands responsables. Sans compter la sempiternelle explication
physiologique à l'effet que les personnes homosexuelles seraient
constituées différemment des autres. Passons brièvement en revue ces
écoles de pensée et voyons quelles critiques peuvent leur être faites
à la lumière des connaissances actuelles.
LE FREUDISME ou C'est la faute à papa/maman
Il pourra sembler surprenant d'inclure d'emblée le
freudisme parmi les théories essentialistes, alors que Freud a posé la
bisexualité comme l'état premier de la sexualité enfantine. Certes, le
freudisme relève d'un essentialisme plus faible que, disons, la
sociobiologie. Il s'apparente néanmoins à l'essentialisme de deux
façons. D'abord en postulant une disposition innée à l'homosexualité
(ou à l'hétérosexualité, les deux étant dérivées d'une bisexualité
originelle), prédisposition que viendront très tôt orienter certains
traumatismes familiaux vécus en bas âge. Ensuite, en effectuant de
façon très déterministe des liens de causalité linéaire entre certains
événements considérés marquants dans la structuration d'une
orientation homosexuelle dès l'enfance ou la prime adolescence.
La psychanalyse offre, en fait, cinq types
d'explications de l'homosexualité[9], certaines d'entre elles pouvant
par ailleurs se recouper. Révisons-les rapidement, en mentionnant les
limites de chacune.
La première explication postule que l'enfant reste
figé dans une phase auto-érotique, fixé d'abord sur ses propres
organes génitaux pour ensuite transposer cet attrait «narcissique» sur
ceux qui lui ressemblent, soit les autres garçons. Contredit toutefois
cette hypothèse le fait que beaucoup d'hommes homosexuels n'érotisent
pas des hommes qui leur ressemblent, bien au contraire. Ainsi, un
homme grand, velu et costaud peut très bien avoir comme partenaire un
homme petit, glabre et frêle (quoique l'altérité entre deux personnes
puisse être, et s'avère généralement, beaucoup plus subtile). La
ressemblance ou la différence entre êtres sexués et l'attrait qui en
découle ne proviennent pas uniquement des organes génitaux ou de la
conformation corporelle, mais de toute caractéristique perçue comme
attrayante et complémentaire chez la personne érotisée. Autrement dit,
ce qui est considéré par les freudiens comme de l'attrait pour «le
même» pourrait tout aussi bien être défini comme du désir pour
«l'autre», à partir du moment où ce dernier est perçu comme différent
de soi et, de ce fait, complémentaire, quel que soit son sexe
biologique. En effet, il ne suffit pas d'être un homme pour être
foncièrement différent d'une femme et forcément semblable à tout autre
homme: l'observation la plus élémentaire de la nature humaine ne
plaide-t-elle pas en faveur de son infinie diversité, y compris à
l'intérieur du groupe «hommes» et du groupe «femmes»?
La deuxième explication freudienne met en cause la
peur de la castration: ayant découvert la différence anatomique entre
hommes et femmes, le garçon craindrait d'être «castré», comme le
seraient supposément les femmes, ceci pour le punir d'avoir trop aimé
ou désiré sa mère. Il s'en tiendrait donc à la fréquentation d'autres
hommes, voisinage qui l'éloignerait de celui du sexe féminin, trop
susceptible de raviver en lui l'anxiété due à ce «complexe de
castration». On peut répondre à pareille hypothèse par une
interrogation: l'angoisse de castration est-elle si manifeste et si
universelle? Les petits garçons pensent-ils vraiment que les femmes
sont des mâles castrés[10]? Ceci est loin d'être évident et reste à
démontrer. Même si cela était, il faudrait alors prouver que les
hommes homosexuels auraient, jeunes enfants, ressenti plus de crainte
encore que les autres d'être castrés. Or, aucune donnée ou recherche
disponible ne permet de répondre par l'affirmative à cette
supposition.
Troisième explication freudienne de l'homosexualité:
un complexe d'Oedipe mal résolu. Amoureux de sa mère, l'enfant
«normal» verrait en son père un rival menaçant. Le tabou de l'inceste
s'interposant, en plus, entre l'enfant et l'objet de son désir, il se
tournerait alors d'emblée vers les autres femmes. Ceci constitue un
Oedipe résolu. Or, l'homosexualité serait causée par le dérapage de
cette dynamique. Supposons, en effet, que l'enfant ne voie pas en son
père un rival, soit parce que sa mère «domine» son époux[11] ou
préfère manifestement son enfant à ce dernier, soit parce que l'enfant
craint que son père ne s'interpose entre lui et toutes les femmes.
Dans tous ces cas, le garçon se tournera sexuellement vers d'autres
hommes, d'autant plus que cela ne viole plus le tabou de l'inceste
mère-fils et ne crée plus d'angoisse de castration (telle que
précédemment définie). Voilà, en résumé, l'hypothèse freudienne la
plus en vogue pour expliquer l'homosexualité, hypothèse qui faisait
dire à Freud que l'homosexualité était davantage un arrêt du
développement sexuel qu'une maladie[12]. Encore là, cependant, on peut
questionner les assertions freudiennes. En effet, le tabou de
l'homosexualité dans nos sociétés n'a-t-il pas été, jusqu'à tout
récemment, aussi fort que celui de l'inceste? On comprend mal, dès
lors, pourquoi la résistance provoquée par le tabou de l'inceste
mère-fils aurait fait basculer l'enfant dans une conduite tout aussi
interdite et décriée, c'est-à-dire l'homosexualité. Et l'on voit mal
comment ce «choix homosexuel» pourrait en être un de facilité, comme
le suggère la théorie freudienne. La peur de l'inceste ou d'une
éventuelle castration punitive fait-elle vraiment le poids à côté de
l'expectative, tout aussi menaçante, d'être stigmatisé, jugé et rejeté
sa vie durant à cause de son orientation homosexuelle, laquelle n'est
jamais présentée à l'enfant comme «choix» légitime et viable mais,
bien au contraire, comme déviance et perversion?
Quatrième explication freudienne de l'homosexualité:
amoureux de sa mère lors de sa phase oedipienne, le garçon ressent
alors une forte jalousie envers son père, celle-ci pouvant aller
jusqu'à des sentiments violents, voire meurtriers, pour ce père auquel
il ne peut plus, dès lors, s'identifier. C'est alors que, réprimant
ses pensées coupables et les transformant en leur contraire, grâce à
un mécanisme de défense appelé «formation réactionnelle», l'enfant en
vient à choisir comme objet sexuel des hommes qui, d'une certaine
façon, symbolisent son père. Devant pareille hypothèse, on pourrait
argumenter qu'il n'est guère évident que la haine parvienne à se
changer en désir; par ailleurs aucune recherche clinique n'a encore
montré que la majorité des hommes homosexuels auraient eu tendance à
érotiser leur père biologique durant leur enfance ou leur adolescence.
Cinquième explication: l'enfant s'identifie à sa
mère plutôt qu'à son père. Il choisit conséquemment des objets sexuels
qui se rapprochent de ceux que préfère sa mère, soit les hommes, son
père, ou lui-même. Freud écrit:
Si la psychanalyse, jusqu'ici, n'a pas pu éclaicir
complètement les origines de l'inversion, elle a du moins pu découvrir
le mécanisme psychique de sa genèse. Dans tous les cas observés, nous
avons pu constater que ceux qui seront plus tard des invertis passent
pendant les premières années de l'enfance par une phase de courte
durée où la pulsion sexuelle se fixe de façon intense sur la femme (la
plupart du temps sur la mère) et qu'après avoir dépassé ce stade, ils
s'identifient à la femme et deviennent leur propre objet sexuel,
c'est-à-dire que, partant du narcissisme, ils recherchent des
adolescents qui leur ressemblent et qu'ils veulent aimer comme leur
mère les a aimés eux-mêmes[13].
Cette explication, bien que souventes fois utilisée
de nos jours, confond malhabilement identité sexuelle et orientation
sexuelle qui, tel que nous le verrons plus loin, ne sont nullement
synonymes. Se reconnaître homme ou femme est une chose; développer un
attrait envers des femmes ou des hommes en est une autre.
Plus de cinquante ans après les révélations
freudiennes, quelles études confirment les hypothèses avancées par la
psychanalyse? Bien peu, mises à part certaines études ou
interprétations de cas chères aux psychanalystes, Freud le premier.
Mais comment dire si un cas est représentatif ou pas, et s'il présente
des caractéristiques universelles ou atypiques? De plus, les freudiens
ont tendance à trouver partout confirmations à leurs théories; là où
apparaissent des contradictions, ils parlent volontiers de
«refoulement», de «latence» ou de «résistance» de la part du patient.
Bref, comme le soulignait l'épistémologue Karl Popper, «Il n'existe
aucun comportement humain qui puisse les contredire[14]». Dressant un
bilan très critique des études freudinnes sur l'homosexualité, le
psychanalyste américain Robert Stoller écrit:
(...) la façon dont nous, analystes, rédigeons nos
présentations non seulement déforme nos observations mais modèle nos
théories et nos conclusions, entraînant des conséquences éthiques,
morales, politiques, sociales. (...) nous dissimulons notre manque
d'observations démontrables, fiables, en manipulant des mots, non des
variables (...)[15]
Et il va jusqu'à conclure:
Nous avons converti le diagnostic [d'homosexualité]
en accusation et dissimulé notre comportement sous le jargon qui, s'il
voile la haine, développe la cruauté; le jargon est un jugement. Il
est au service de programmes cachés.[16]
Il y a quelques années, une étude américaine de
Bell, Weinberg et Hammersmith[17] a montré, mais chez une partie
seulement de leur échantillon, une certaine différence entre hommes
homosexuels et hétérosexuels dans la vision qu'ils avaient
d'eux-mêmes, étant enfants (les hommes homosexuels s'étant trouvés
moins masculins que les autres) et dans leurs relations passées avec
leurs parents (considérées positives avec une mère «forte» mais
négatives avec un père jugé plus faible ou plus distant chez les
hommes homosexuels). On peut toutefois se demander si ces
caractéristiques seraient la cause d'une orientation homosexuelle en
gestation chez le jeune garçon ou plutôt son résultat. En effet, la
sensation de ne pas être conforme à son sexe pourrait tout aussi bien
provenir de la découverte de son orientation homosexuelle que la
précéder. Ensuite, pressentant leur fils différent d'eux, certains
pères s'en éloigneraient peut-être, plus ou moins consciemment,
encourageant ainsi un rapprochement avec la mère, par exemple. Nous
l'oublions trop souvent, les enfants influencent autant le
comportement des parents que vice versa: les attentes parentales à
l'égard des garçons étant souvent stéréotypées, sinon irréalistes,
elles sont fréquemment déçues, en particulier chez le père ayant
reporté sur son jeune fils ses idéaux ou ses rêves irréalisés. Enfin,
il est vraisemblable que les réponses d'individus interviewés sur les
supposées origines de leur orientation sexuelle soient socialement
induites. En effet, combien de gens ont tendance à blâmer les autres
pour leurs fautes? Or, préjugés aidant, l'homosexualité en demeure
encore une aux yeux de beaucoup de personnes. De plus, la théorie
psychanalytique a été suffisamment diffusée pour qu'elle puisse
colorer le rationnel invoqué par les individus à propos de leurs
préférences sexuelles: on se réfère plus aisément aux explications que
l'on connaît déjà. Quoi qu'il en soit, la présence du trio père
faible, menaçant ou absent, mère séductrice, dominatrice ou castatrice
et enfant timoré, même si elle se retrouve en certains cas, n'apparaît
pas prédictive d'une orientation homosexuelle: un trop grand nombre
d'hommes hétérosexuels ont vécu la même dynamique. Cela devrait
suffire à prouver que des relations parentales tourmentées ne sont ni
nécessaires ni suffisantes pour provoquer l'homosexualité.
LA SOCIOBIOLOGIE ou Quand les gènes se mettent à
réfléchir...
La thèse sociobiologique est simple: les
comportements sexuels seraient programmés génétiquement, donc innés.
On retrouve deux variantes de cette école de pensée. La première, la
moins diffusée des deux, celle de Kallman[18], qui affirme que les
gènes des personnes homosexuelles sont en eux-mêmes différents. La
seconde hypothèse, conçue par Wilson[19], le père de la sociobiologie,
prétend que ces gènes ne sont pas intrinsèquement différents mais
qu'ils ont des facultés adaptatives les amenant à faciliter leur
propre reproduction. Ainsi, les gènes pourraient «décider», en toute
moralité[20], qu'il n'est pas bon pour certains hommes de se
reproduire et qu'il vaudrait mieux pour eux s'occuper des enfants des
autres (de leurs frères et soeurs, nommément), ce qui serait, avance
Wilson, le cas des hommes homosexuels. Prémisse centrale de la
sociobiologie: nos gènes veulent se reproduire, l'Homme n'étant qu'une
machine à survie utilisée par ses gènes. Surgit immédiatement une
première critique: depuis quand les gènes ont-ils la faculté de
penser, voire de devenir fins stratèges dans leur lutte pour la survie
de leur espèce? Ne prête-t-on pas des caractéristiques
anthropomorphiques, c'est-à-dire des sentiments humains, à des
composantes biologiques qui ne sauraient d'aucune façon en avoir?
C'est par un raisonnement assez tortueux que la
sociobiologie explique l'homosexualité. D'abord, Wilson affirme que
l'homosexualité serait le fruit de «gènes homosexuels récessifs».
Encore là: depuis quand les gènes possèdent-ils, en propre, une
orientation sexuelle? Ensuite, l'auteur postule que les individus
homosexuels seraient nécessaires à l'espèce puisque fondamentalement
altruistes, étant disposés à s'occuper des enfants de leurs frères et
soeurs, eux-mêmes ne pouvant avoir de progéniture. L'altruisme
fraternel des personnes homosexuelles aurait, en effet, le mérite de
maximiser tout de même les chances de reproduction et de survie de
leurs gènes familiaux. On le devine aisément, rien ne prouve ce
curieux raisonnement, d'autant plus que les femmes et les hommes
homosexuels ou bisexuels peuvent eux-mêmes avoir des enfants avec des
partenaires hétérosexuels (et plusieurs, de fait, en ont eus). Sur le
plan historique, rien n'indique, non plus, que les personnes
homosexuelles se soient si notablement occupées de leurs neveux et
nièces. Enfin, on ne voit pas comment des gènes, dotés miraculeusement
de morale, puissent s'avérer altruistes et transmettre ipso facto
cette qualité à ceux qui les portent!
Dans sa naïveté, Wilson croit que l'homosexualité,
désormais prouvée «innée» grâce à ses bons soins, ne sera plus source
de discrimination. Hypothèse séduisante, mais vite anéantie par les
faits: chacun sait que la couleur de la peau est transmise
génétiquement sans que cela n'ait jamais eu d'impact sur le racisme.
On ne voit pas pourquoi il en serait autrement advenant la découverte
des racines soi-disant génétiques de l'homosexualité. À l'inverse,
reconnaître que les désirs et les comportements sexuels puissent être
appris ou construits, d'une façon ou d'une autre, ne signifie pas que
l'individu participe de façon active, volontaire et rationelle à cet
apprentissage, et encore moins qu'il doive en être blâmer — à moins,
bien sûr, qu'on nourrisse a priori des préjugés à l'endroit de ces
désirs et comportements...
C'est grâce à des études auprès de jumeaux
identitiques qu'une nouvelle génération de chercheurs américains ont
voulu démontrer le caractère inné de l'homosexualité. Si les médias
ont accordé une vaste publicité aux rapides conclusions de ces
recherches, ils furent beaucoup plus réservés quant vint le temps de
les critiquer, voire de les contredire... En fait, une grande partie
des recherches conduites auprès des jumeaux identiques — dits aussi
homozygotes puisque porteurs des mêmes gènes — repose sur le
discutable postulat que les différences entre eux sont toutes causées
par l'environnement alors que leurs similitudes sont attribuables
uniquement aux gènes qu'ils partagent[21] (à l'exclusion de toutes
autres explications, parmi lesquelles la coincidence, le désir de
plaire aux chercheurs, les relations existant ou ayant existées entre
ces jumeaux, leur socialisation et leur éducation, qu'elles soient
communes ou différentes). Par exemple, J. Michael Bailey et Richard C.
Pillard concluent de leurs enquêtes auprès de jumeaux identiques que
le seul facteur pouvant expliquer qu'environ 50% d'entre eux adoptent
la même orientation sexuelle est d'ordre génétique[22]. Le fait que
des jumeaux identiques soient souvent non seulement élevés mais
habillés de la même façon dans leur enfance, confondus l'un l'autre,
soumis à des expériences familiales et développementales similaires
n'a apparemment pas effleuré l'esprit des deux chercheurs, tout
obnubilés qu'ils étaient par le facteur génétique.
Une autre étude ayant fait beaucoup de bruit, celle
de Dean Hamer et de son équipe du National Cancer Institute des États
Unis[23], compare, cette fois, quarante paires de frères homosexuels
non jumeaux. Elle conclut à une structure génétique de l'homosexualité
puisque 64% d'entre eux auraient en commun un matériel génétique
spécifique du chromosome X hérité de leur mère. La «preuve» avancée
par les chercheurs est de deux ordres: les hommes interrogés ont
davantage de parentèle homosexuelle du côté maternel et n'auraient, à
l'exception de leur orientation sexuelle, aucune autre caractéristique
commune entre eux (ce qui est difficile à croire: on imagine mal
comment trente-trois paires de frères peuvent n'avoir absolument rien
d'autre en commun...). Évidemment, le chercheur principal s'empresse
d'ajouter que «son étude ne montre pas qu'un seul gène détermine
l'orientation sexuelle, mais que plusieurs facteurs comme l'éducation
et l'environnement peuvent jouer un rôle»[24]. Et pour cause: tout au
plus la recherche en question propose-t-elle une très hypothétique
corrélation, puisqu'elle n'établit d'aucune façon une relation de
cause à effet entre matériel génétique et homosexualité. De plus, il
demeure extrêment hasardeux d'établir une relation causale entre un
gène et des comportement aussi complexes que le sont les choix de
partenaires et d'activités sexuelles. Ce qu'admettent d'ailleurs les
chercheurs, en dépit des gros titres générés par leur «découverte».
L'obsession de certains scientifiques américains qui s'appliquent à
trouver une explication génétique à l'homosexualité traduit bien leur
malaise devant un comportement qu'il importe à tout prix d'expliquer
par quelque chose de particulier, d'atypique, d'anormal. Loin de
rassurer les gens, comme certains militants le souhaiteraient[25],
l'explication génétique de l'homosexualité la fait, au mieux, changer
de catégorie ou de classification: l'ancienne perversité devient
handicap ou maladie héréditaire, mais en aucun cas elle n'est
considérée normale — et c'est, semble-t-il, ce qu'il fallait
démontrer.
Bien qu'extrêmement médiatisée, l'explication
génétique a cependant connu au cours des dernières années de nombreux
échecs, à propos desquels la grande presse s'est montrée beaucoup plus
discrète, sinon muette. C'est ainsi qu'après avoir proclamé que la
criminalité, la dépression, la schizophrénie et l'alcoolisme étaient
génétiques, la plupart des chercheurs concernés ont dû se rétracter
après avoir vu leurs données ou leurs conclusions contredites.
Pourtant, le grand public n'en a jamais entendu parlé et le mythe du
déterminisme génétique perdure là où la complexité et la diversité des
comportements semblent, aux yeux de certains scientifiques, trop
difficiles à expliquer autrement .
LES THÈSES HORMONALES ou Comment les hormones
développent des goûts sexuels...
Les hormones sont des substances sécrétées par les
glandes endocrines, qui déversent leurs subtances directement dans le
sang. En ce qui concerne l'étiologie de l'orientation sexuelle, deux
types d'hormones seraient concernés, séparément ou simultanément,
selon les chercheurs: les hormones «mâles» ou androgènes et les
hormones «féminines» ou oestrogènes.
Depuis au moins cinquante ans, les résultats des
études sur les causes hormonales de l'orientation sexuelle se sont
avérés pour le moins contradictoires[26]: la majorité ne trouvent tout
simplement aucune différence significative entre population
homosexuelle et population hétérosexuelle, certaines suggèrent que les
individus homosexuels d'un sexe ou de l'autre auraient un taux plus
élevé de certaines hormones, alors que d'autres concluent, au
contraire, qu'ils ont un taux plus bas des mêmes hormones!
Figure de proue de cette école de pensée,
l'Américain John Money[27] persiste dans ses explications de type
hormonal, s'attachant aux hormones prénatales à la suite de son
incapacité à démontrer ses hypothèses aux moyens d'études
post-natales. Selon sa dernière théorie, il y aurait orientation du
futur comportement sexuel au moment où les cellules du cerveau sont
«sexualisées» par les hormones sexuelles. Si cette hypothèse était
fondée, une grande proportion d'hommes homosexuels devraient avoir
manifesté, à la naissance, certains reliquats de leur débalancement
hormonal; or, aucune étude n'a jamais démontré une telle chose. Par
ailleurs, si ce sont les hormones qui influencent vraiment
l'orientation sexuelle, on pourrait se demander: qu'est-ce qui
influence ces hormones[28]? Comme on le voit, la recherche compulsive
de LA cause biologique ultime de l'homosexualité mène
vraisemblablement à une régression quasi infinie de questions,
remontant de la vie adulte à l'enfance, de l'enfance à la vie
embryonnaire et, éventuellement, de la gestation aux caractéristiques
des parents géniteurs et de leur propre bagage génétique ou hormonal,
en recommençant alors le cycle jusqu'à leurs propres parents, etc..
Par ailleurs, les échantillons à partir desquels
Money pose ses hypothèses sont très petits et composés essentiellement
de cas plus ou moins atypiques — individus relativement hermaphrodites
sur le plan physique ou psychologique — donc peu généralisables. En
effet, ses études s'attardent surtout aux cas d'enfants ou
d'adolescents expérimentant des problèmes d'identité sexuelle, dont
rien ne laisse présumer l'orientation sexuelle future, sinon que le
chercheur associe de façon automatique homosexualité et efféminement.
Curieusement, les propres expériences de John Money[29] auprès
d'enfants dont l'identité de genre dut être réassignée à la suite
d'erreurs médicales infirment sa théorie: si tout se décidait dans
l'utérus de la mère, on voit mal comment il serait possible de changer
avec succès l'identité sexuelle d'un enfant ou d'un adolescent au
cours de son existence, comme lui-même et d'autres spécialistes l'ont
pourtant réalisé.
Un autre chercheur, l'Allemand Dorner[30], a
commencé par comparer les humains avec des rats de laboratoire: le
fait de devenir homosexuel ou hétérosexuel serait, selon lui, fonction
du taux d'androgènes entre le 4e et le 5e mois de vie f_tale et du
développement consécutif de l'hypothalamus. Aussi, suggère-t-il de
supprimer l'homosexualité chez l'homme en administrant des hormones
mâles en quantité suffisante pour «masculiniser» le foetus.
Malheureusement pour lui, ses conclusions sont impossibles à
transposer aux êtres humains, qui diffèrent trop des rats de
laboratoire pour qu'un quelconque parallèle soit crédible. Même ses
récentes études auprès d'êtres humains sont demeurées largement
hypothétiques, le développement de l'embryon humain étant, pour des
raisons techniques et éthiques évidentes, difficile à manipuler. Ses
déductions à l'effet que les hommes nés en période de stress (par
exemple durant la seconde guerre mondiale) aient davantage eu tendance
à devenir homosexuels et que les mères qui donnent naissance à de
futurs homosexuels aient été stressées durant leur grossesse ne sont
pas très sérieuses, n'ayant été corroborées d'aucune façon. Au
contraire, comme le souligne le biologiste américain Simon LeVay,
pourtant assez sympathique à ces théories, les causes hormonales de
l'homosexualité associées à un stress prénatal n'ont aucune assise
scientifique[31].
Les critiques que Lewontin, Rose et Kamin adressent
courant explicatif d'ordre hormonal résument bien ses limites :
Dans l'espèce humaine, il est particulièrement net
qu'il n'y a aucune relation entre, d'une part, les taux d'hormones
circulantes et, d'autre part, le désir sexuel ou les inclinaisons
sexuelles. Chez certains animaux de laboratoire, en particulier le
rat, il y a une relation assez directe entre, disons, le taux
d'oestrogène et de progestérone circulant et l'appétit sexuel, de
sorte que l'injection d'oestrogène induit la rate à creuser les reins
et à tendre la croupe en signe d'invitation sexuelle. Mais même dans
l'environnement peu naturel d'une cage de laboratoire, la réponse de
la femelle à une injection d'hormones dépend de son expérience
antérieure et, dans l'environnement complexe de la vie réelle, la
relation entre le taux d'hormones et l'activité sexuelle est encore
moins directe. Dans l'espèce humaine, les choses sont certainement
encore beaucoup plus complexes. Il n'y a sûrement pas de relation
simple ou directe entre le taux d'hormones et soit le désir sexuel,
soit le degré d'attrait pour l'autre sexe. Il n'y a pas non plus de
rapport entre les taux d'hormones circulant et l'objet de désir sexuel
(...). Cette conception est évidemment aux antipodes de celle que nous
estimons fondée et selon laquelle les activités et les inclinaisons
sexuelles ne sont que des manifestations circonstanciées chez une
personne, fonction du contexte social à un moment donné de son
histoire personnelle (...)[32].
En somme, on pourrait dire que si les taux de
certaines hormones peuvent influer sur l'augmentation ou la diminution
du désir sexuel, on ne voit pas comment ces fluctuations pourraient
avoir des effets sur l'orientation de ce désir vers des partenaires
d'un sexe plutôt que de l'autre.
Avant de clore sur ce sujet, une dernière remarque
s'impose: certaines hormones ayant des répercussions sur l'apparence
physique et, de ce fait, sur la masculinité ou la féminité apparentes,
il est possible que cela influence le rapport que nous avons à notre
corps et, de là, notre rapport avec les autres et notre érotisme. Au
début de ce siècle, le sexologue allemand Magnus Hirschfeld croyait
fermement que la configuration physique pouvait avoir une corrélation
avec l'homosexualité — le «troisième sexe», dont il défendit les
caractéristiques innées, étant en quelque sorte un mélange de traits
masculins et féminins. On considère aujourd'hui ces hypothèses
farfelues; néanmoins toute la question de l'image corporelle et de ses
implications en ce qui concerne l'identité et l'orientation sexuelles
a fait l'objet de recherches contemporaines, notamment de la part du
psychanalyste américain Robert Stoller[33]. Selon toute vraisemblance,
poser la question de l'orientation sexuelle non pas en termes de
configuration physique innée (comme le faisait Hirschfeld), mais en
termes de rapport à son corps et à celui des autres, dans la mesure où
ces corps sont perçus complémentaires, tant dans leur ressemblance que
dans leur différence, ouvre une avenue peu explorée, loin des stricts
déterministes hormonaux à la Dorner et Money.
LES THÈSES PHYSIOLOGIQUES ou Comment prouver que
les «homosexuels» ne sont pas normalement constitués
En 1857, le Docteur Tardieu décrivait «la
physionomie étrange, repoussante, et à bon droit suspecte, qui trahit
les pédérastes[34]»; quelques années plus tard, le docteur Lombroso
s'attarde longuement sur la physionomie des criminels-nés et des
prostituées-nées[35]. Très à la mode il y a cent ans, les thèses
évoquant la physiologie différente des «marginaux» refont surface
depuis peu.
Dans une étude qui fit grand bruit il y a quelques
années, trois chercheurs Américains, Bell, Weinberg et Hammersmith[36],
du célèbre Kinsey Institute, constataient l'absence d'évidence en
faveur d'un facteur psychologique ou familial décisif pour expliquer
l'homosexualité. Ils concluaient alors, mais de façon tout à fait
spéculative, que LA cause devrait à l'avenir être recherchée du côté
de la biologie. Pourtant, tout ce que les données des auteurs
montraient, c'est qu'il n'existait pas une cause, unique et
universelle, de l'homosexualité; pour tout chercheur non biaisé, cela
eut signifié qu'il fallait opter pour une pluralité de facteurs
explicatifs. Mais pour Bell, Weinberg et Hammersmith, obsédés par la
découverte de LA cause, cela revenait à dire que la psychologie et la
sociologie, interrogées en vain dans le but de trouver UNE réponse,
avaient épuisé leur potentiel explicatif. Il n'en fallut pas davantage
pour que la recherche de type bio-physiologique connaisse un regain de
popularité, dont la grande presse a très généreusement fait écho...
«Anomalie structurelle découverte dans le cerveau
des homosexuels», titrait La Presse à l'été 92. «La découverte d'une
nouvelle[37] différence anatomique entre les cerveaux d'hommes
homosexuels et hétérosexuels confirme la théorie selon laquelle la
nature détermine les goûts en matière sexuelle» pouvait-on lire. Selon
les docteurs Allen et Gorski, de l'université de Californie à Los
Angeles, «la commissure antérieure (structure de cellules nerveuses
servant de courroie de transmission entre les deux hémisphères du
cerveau) serait de 34 % plus grande chez les homosexuels que chez les
hétérosexuels». Pour en arriver à cette conclusion, on se base sur les
autopsies effectuées sur 34 «homosexuels» (exclusivement des hommes,
semble-t-il), 75 hommes hétérosexuels et 84 femmes hétérosexuelles. De
quoi étaient mortes ces personnes? Des suites du sida, pour beaucoup
d'entre elles, mais on ne sait pas lesquelles[38]. Comment en est-on
arrivé à connaître post-mortem leur orientation sexuelle? Dans quelle
catégorie a-t-on classé les personnes bisexuelles, statistiquement
deux fois plus nombreuses que les personnes exclusivement
homosexuelles? Mystère et boule de gomme.
«Un groupe de neurones dans l'hypothalamus des
homosexuels serait deux fois plus gros que la normale», proclamait le
magazine québécoise L'Actualité[39] de novembre 1991, en résumant un
article paru dans le numéro d'août 1991 de la revue Science[40]. Selon
le Dr Simon LeVay, ce sont des neurones de la taille d'un grain de
sable situées dans l'hypothalamus et nommées INAH-3 qui, étant de deux
à trois fois inférieures à la normale chez les dix-neuf hommes
homosexuels disséqués, expliqueraient leur inclination. Dans son
numéro suivant, le magazine s'empressait toutefois de rectifier
l'erreur initialement commise dans le tableau illustrant l'article: on
y disait en effet que ces INAH-3 seraient plus volumineuses chez les
homosexuels, alors que la recherche concluait l'inverse. Les
homosexuels ont bien quelque chose en moins, et non en trop, qu'on se
le tienne pour dit! Et de la taille d'un grain de sable, on a bien lu.
C'est dire l'acharnement à vouloir à trouver à tout prix une
différence (incidemment, la même «anomalie» fut notée chez les femmes
hétérosexuelles par rapport au groupe considéré «normal», c'est à dire
les hommes hétérosexuels). L'échantillon de l'étude? Des victimes du
sida. Or, on le sait, le sida n'est pas sans effet sur le système
physiologique humain auquel il s'attaque. De cela, l'étude ne dit mot,
ou presque, le chercheur présumant que le sida n'a pas eu de
répercussion sur les cobayes de son échantillon, complétée par six
femmes et seize hommes présumés hétérosexuels... C'est décidément
aller un peu vite en besogne. Ne prendrait-t-on pas des effets
physiologiques d'une maladie ou même d'un certain style de vie pour
les causes de ce dernier? La question mérite d'être posée.
Le but ultime de ces nouvelles recherches est, selon
leurs défenseurs, de faire accepter l'homosexualité comme quelque
chose d'inné. Les scientifiques concernés ne se rendent apparemment
pas compte que, loin de réduire les préjugés, leurs affirmations les
renforcent en faisant des homosexuels une classe à part d'individus
différemment constitués. D'autres professionnels voient en effet dans
ces recherches le moyen de prévenir éventuellement ou de corriger
précocement l'homosexualité[41]. Laissant poindre intolérance et
homophobie plus ou moins subtiles, on ramène alors un désir et un
comportement sexuel donnés à une structure physique différente, jugée
explicitement «atypique» ou «anormale», que l'on se propose dès lors
de contrecarrer, grâce aux avancées de la recherche en biotechnologie.
Dans un récent ouvrage, le biologiste Simon Levay
dégonfle le ballon médiatique qu'il avait lancé deux ans plus tôt et
nuance son propos:
Il devrait être souligné que ces différences sont le
résultat de moyennes: certains parmi les hommes gais et les femmes
avaient un INAH 3 plus volumineux, et certains des hommes présumément
hétérosexuels en avait un plus petit. (...) Il est impossible, sur la
seule base de mes observations, de dire si des différences
structurelles étaient présentes à la naissance, influençant les hommes
à devenir ultérieurement homosexuels ou hétérosexuels, ou si ces
différences sont survenues à l'âge adulte, peut-être en tant que
résultat de la conduite sexuelle de ces hommes. (...) Nous ne pouvons
exclure la possibilité que, à cause d'une durée de vie plus longue et
d'un cortex cérébral mieux développé chez les humains, des changements
de grosseurs de l'INAH 3 puissent provenir des conséquences de la
conduite adulte[42].
De l'article initial au livre publié, on mesure
toute la différence: l'affirmation est devenue supposition. Mais de
cette rectification aucun grand média n'a fait état.
Quoiqu'il en soit, l'hypothèse physiologiste, loin
d'être nouvelle, reprend bel et bien, raffinement technologique à
l'appui, les théories des aliénistes du siècle dernier, qui
affirmaient que les «marginaux» avaient des cerveaux différents des
honnêtes gens. Encore une fois, l'hypothèse de l'homosexualité innée
se bute aux cas de bisexualité, au moins deux fois plus nombreux, mais
dont ces chercheurs n'osent parler et pour cause: la bisexualité est
la contradiction flagrante des théories prônant une différence
fondamentale entre individus homosexuels et hétérosexuels. La
complexité même des comportements humains et la diversité des goûts
sexuels à l'intérieur d'une même orientation devraient, en outre,
mettre en garde contre toute explication simpliste. Trouvera-t-on,
demain, une cellule responsable de l'engouement pour les tableaux de
Picasso ou pour la musique de Mozart? La personnalité d'un individu, y
compris son érotisme, est vraisemblablement le résultat d'une
multitude d'influences et d'interactions qui fondent la diversité
humaine. Dans l'état actuel des connaissances, il semble tout aussi
prématuré que présomptueux d'expliquer les préférences sexuelles par
quelques cellules de la taille d'un grain de sable... Les êtres
humains ne sont pas — du moins pas encore — des automates.
LES THÉORIES CONSTRUCTIVISTES
Après avoir passé en revue et critiqué les
principales théories essentialistes, il sera intéressant de voir
quelles sont les théories constructivistes qui, depuis une vingtaine
d'années, les ont affrontées. Autant l'approche essentialiste
postulait le comportement sexuel inné ou prédisposé à se fixer dès la
plus tendre enfance, autant l'approche constructiviste perçoit le
comportement sexuel comme potentiellement labile et fluide, au gré de
l'histoire des cultures et des individus. Les théories essentialistes
prétendaient que l'orientation sexuelle avait des causes internes; les
constructivistes affirment qu'elle est le produit de facteurs
externes, tels que les interactions sociales, les apprentissages
culturels et les processus de construction de la réalité. Faisant
remarquer que la recherche des causes de l'homosexualité suppose un a
priori tendencieux à l'effet que cette orientation pose problème, les
constructivistes soulèvent la question, plus large, des préférences
sexuelles en général et des réactions qu'elles suscitent. Plutôt que
d'avancer des causalités linéaires pour expliquer le développement de
l'orientation sexuelle, ils penchent en faveur d'une multitude de
facteurs qui s'influencent mutuellement. Ainsi, non seulement la
sexualité humaine ne serait guère pré-déterminée, mais elle se verrait
soumise aux aléas de l'existence et aux influences imprévisibles du
milieu et de la culture.
Selon les auteurs réunis par Edward Stein[43], ce
que ces constructivistes ont en commun, c'est de mettre l'emphase sur
le rôle des individus, influencés par leur culture, dans la
structuration de la réalité et de ses significations subjectives. En
effet, d'une part nous appréhendons le monde à travers les concepts et
les catégories dont nous disposons; d'autre part, ces concepts et ces
catégories varient considérablement, dans l'espace et dans le temps,
d'une culture à une autre; enfin, la délimitation ou la persistance
d'un concept et d'une catégorie comme l'homosexualité dépendent
davantage de leur usage social que de leur pertinence ou de leur
véracité scientifiques. Aussi, les constructivistes refusent de
prendre pour acquis la marginalisation de l'homosexualité. C'est
pourquoi ils questionnent non seulement le phénomène lui-même, mais
aussi les réactions, le plus souvent négatives, qu'il suscite aux
plans humain, scientifique et social.
L'INTERACTIONNISME SYMBOLIQUE ou La sexualité
comme scénario
Les sociologues interactionnistes ont mis l'accent
sur le fait, trop souvent négligé, que la sexualité est relation avant
tout: relation à soi et à son propre corps d'abord, relation à l'autre
ou aux autres ensuite. D'après les chercheurs américains Simon et
Gagnon[44], la conduite sexuelle est en effet modelée, actualisée et
évaluée à l'intérieur d'interactions et de contextes sociaux qui lui
donnent toute sa signification. Tel un scénario de cinéma, le fantasme
puis sa mise en scène en rapport sexuel sont excitants dans la mesure
où l'individu fait en sorte qu'ils le deviennent. Comment? En y
incluant des partenaires érotiques et des activités gratifiantes, bref
en fabriquant des images et des interactions susceptibles de le faire
jouir.
Partant du principe que les actes sexuels n'ont pas
de signification pré-déterminée et qu'aucun acte n'est en lui-même
«sexuel», les interactionnistes soulignent le caractère arbitraire des
goûts érotiques de chacun. Preuve en est que les pratiques sexuelles
préférées varient à l'infini d'un individu à un autre et que ce qui
fait les délices des uns provoque la répulsion chez les autres. Il
existerait, de fait, une infinité de façons de vivre son
homosexualité, sa bisexualité ou son hétérosexualité, et bien malin
qui pourra dira quel mode d'emploi est objectivement le «meilleur».
Selon Simon et Gagnon[45], trois niveaux de
significations peuvent être accolées aux activités sexuelles: niveau
historique (quel sens la culture dans laquelle vit l'individu
donne-t-elle à tel désir ou à tel comportement?), niveau
interrelationnel (quelle signification telle activité sexuelle
prend-elle dans la relation entre les partenaires?), niveau
biographique (quel sens l'individu donne-t-il à tel geste ou à tel
acte en vertu de son histoire passée, de ses traumatismes antérieurs
et de ses attentes?). Ce serait précisément la signification accordée
à une conduite sexuelle déterminée qui contribuerait à la rendre
désirable ou dégoûtante. Loin d'être immanente, cette signification
émergerait de l'expérience elle-même, selon les circonstances
présentes et selon les interprétations individuelles,
interpersonnelles et culturelles disponibles. Cela expliquerait
pourquoi l'homosexualité est si diversement vécue et pratiquée, d'une
personne ou d'une culture à une autre, au point que l'on puisse
aujourd'hui parler des homosexualités.
À l'encontre de toute vision déterministe, les
interactionnistes croient que c'est à travers les aléas de l'existence
que les individus développent les scénarios signifiants qui les
guideront dans leurs interactions sexuelles futures[46]. Bricolés à
partir d'expériences passées mais aussi d'expectatives futures, ces
scénarios sont sujets à révision et à remontage, d'où la nature
relativement labile et contingente des comportements sexuels. En
somme, si les humains se trouvent physiologiquement constitués de
manière à ce qu'un comportement sexuel leur soit possible et
généralement agréable, leur façon d'organiser et d'orienter ce
comportement n'est aucunement innée. Elle serait plutôt modelée ou
modifiée par des contextes et des rationnels particuliers,
possiblement aussi changeants, ou stables, que le sont les humains
eux-mêmes.
Le point de vue interactionniste symbolique
renouvelle la vision de la sexualité humaine et de ses déterminants de
plusieurs façons[47]. D'abord en affirmant que la sexualité est moins
la conséquence d'une irrépressible pulsion que le résultat de
scénarios de vie visant à atteindre des résultats qui vont bien au
delà de l'excitation sexuelle (pour inclure, par exemple, la
valorisation ou l'estime de soi, la fuite de la solitude, le gain
matériel, etc.). Ensuite, en montrant comment la culture infléchit les
comportements sexuels par la signification qu'elle leur donne. Enfin,
en faisant remarquer que la société crée ses déviants — dont «les
homosexuels». Ceci, en définissant ce qui est normal et ce qui ne
l'est pas. Bref, trois principes ressortent de la perspective
interactionniste: les individus réagissent à la sexualité à partir des
significations dont ils l'ont investie; ces significations sont le
produit d'interactions sociales entre l'individu et son environnement
humain; ces significations sont maintenues et modifiées à travers un
processus continu d'interprétation et de réinterprétation.
Puisque ce sont les individus et les sociétés qui
donnent leurs significations aux actes sexuels, c'est ce sens qu'il
importe de découvrir si l'on veut comprendre les comportements des uns
et des autres. En raison de leurs méthodes qui visent à restituer le
cheminement même des individus, les recherches interactionnistes
symboliques se sont penchées sur des échantillons relativement
restreints de populations, ce qui a amené leurs détracteurs à
demander: de qui et de quoi sont-elles représentatives? La question
n'est pas facile à répondre: quelques cas examinés en profondeur
pourront très bien s'avérer prototypiques alors que l'étude
superficielle d'un très grand nombre se révélera stérile. Seul le
temps jugera.
Une enquête menée par l'auteur de ces lignes sur le
développement de la sexualité masculine et publiée sur le titre de
Tous les hommes le font: parcours de la sexualité masculine[48] a
participé à ce courant interactionniste. L'objectif était, en effet,
de «décrire, de comprendre et de tenter d'expliquer» le parcours de
vingt hommes interrogés sur les événements clés de leur vie sexuelle
et amoureuse, et ceci sans opérer a priori de dichotomie entre hommes
d'orientation hétérosexuelle, bisexuelle et homosexuelle. Cette
perspective a permis de constater de grandes similitudes dans le
développement des uns et des autres, par delà leurs choix d'objets
sexuels et l'unicité de l'histoire de chacun. Notamment, cette étude a
montré que la tension qui déclenche le désir chez les hommes
interrogés avait des origines similaires, soit la perception chez
l'autre de suffisamment de «résistance» pour que l'entreprise de la
séduction soit stimulante et de suffisamment de complémentarité pour
que le ou la partenaire choisi-e paraisse compatible avec ses propres
besoins. Plus encore, les mécanismes qui portent à érotiser tel type
de partenaire plutôt que tel autre seraient sensiblement les mêmes,
quelle que soit l'orientation sexuelle. Ces mécanismes sont
l'association d'images et de sensations sexuelles, l'admiration ou
idéalisation de l'autre, l'expérimentation d'activités sexuelles
gratifiantes, le conditionnement par anticipation de ce qui est censé
être excitant, la transgression d'interdits perçus comme défis à
relever, et le partage vicariant de la jouissance de l'autre. Cela
confirmerait les observations du psychologue américain C. A. Tripp,
qui écrit: «dans leurs essences, les gratifications provenant des
complémentarités homosexuelles et hétérosexuelles sont identiques: la
possession symbolique des attributs du partenaire qui, lorsque
additionnés aux miens, me procurent l'illusion de la complétude»[49].
LA THÉORIE DE L'APPRENTISSAGE SOCIAL ou Comment
on apprend la sexualité comme on apprend tout le reste
D'inspiration behaviorale, la théorie de
l'apprentissage social postule que le potentiel sexuel de l'être
humain est, au départ, indéterminé. Aussi, nos intérêts et nos goûts
sexuels seraient acquis de la même façon que nous développons nos
autres goûts et intérêts, c'est-à-dire à travers une multitude
d'expériences de vie, tantôt agréables, tantôt désagréables, qui
orientent notre conduite. En d'autres termes, l'orientation sexuelle
n'aurait rien d'instinctuel ou d'inné: c'est en vertu de nos
expérimentations, de nos essais/erreurs et de l'influence de notre
environnement que nos désirs et nos comportements seraient canalisés,
sinon construits. Comme l'a fait remarquer l'un des auteurs prônant
cette perspective, le psychologue C. A. Tripp, «rien ne semble égaler,
et encore moins dépasser, l'influence de l'apprentissage et des
réponses apprises dans la détermination des effets qu'auront même les
facteurs constitutionnels[50]». C'est la raison pour laquelle, selon
cet auteur, la plupart des individus deviennent hétérosexuels: dans
notre culture, l'environnement social rendrait cette orientation à ce
point désirable que cela suffirait à inciter les jeunes générations à
imiter majoritairement les précédentes en direction de
l'hétérosexualité[51].
En fait, plusieurs formes de conditionnement sont
associés à l'apprentissage social. Qu'il suffise, aux fins du présent
texte, de mentionner que le comportement sexuel peut être objet
d'apprentissage à la fois par la négative et par la positive. Ainsi,
un comportement se trouverait renforcé par des conséquences positives
telles que le plaisir ressenti ou l'encouragement des pairs, par
exemple; à l'inverse, le même comportement pourrait se voir refréner
par des conséquences négatives insupportables, parmi lesquelles la
stigmatisation, la honte, le blâme. Ceci dit, la notion même
d'apprentissage porte à confusion et mérite d'être précisée. Lorsque
l'on parle d'appprentissage sexuel, il n'est nullement question d'un
apprentissage prédéterminé, organisé sciemment par la personne ou même
par ses proches. Il s'agit plutôt d'associations et de corrélations,
le plus souvent fortuites et peu anticipées, entre certaines images,
certains gestes, certaines sensations et certaines excitations.
Autrement dit, la personne n'a pas forcément besoin de collaborer
volontairement aux apprentissages qu'elle effectue. Dans l'éveil de la
sexualité, les apprentissages conscients sont d'ailleurs assez rares,
les premières excitations provenant généralement de la découverte de
sensations nouvelles et de la révélation accidentelle de l'attrait des
autres. Ainsi, la plupart des garçons expérimentent leur premier
attrait (homo)sexuel par hasard, à la suite d'un événement ou d'une
expérience fortuite, rarement anticipée puisque nouvelle.
Participant à l'approche de l'apprentissage social,
les recherches éthologiques et anthropologiques de C. S. Ford et F. A.
Beach ont montré, dès le début des années cinquante, que le
comportement sexuel humain était largement appris, à partir de vastes
potentialités initialement présentes. Ils écrivent :
Les hommes et les femmes sans tendances
homosexuelles conscientes sont un produit du conditionnement culturel
au même titre que le sont les homosexuels qui trouvent les rapports
hétérosexuels désagréables ou frustratoires. Ces deux extrêmes sont le
résultat d'un éloignement de la voie intermédiaire originale où se
manifestaient les deux formes sexuelles. Dans une société restrictive
comme la nôtre, une grande partie de la population apprend à ne pas
réagir envers les stimulations homosexuelles et à les éviter, jusqu'à
ce qu'elles cessent de constituer une menace. En même temps, et
également par apprentissage, une certaine minorité devient très, pour
ne pas dire exclusivement, sensible aux attirances érotiques d'un
partenaire du même sexe (...). L'homosexualité humaine n'est pas, à la
base, un produit du déséquilibre hormonal ou d'une hérédité
«pervertie». Il s'agit d'un héritage fondamental des mammifères: la
réactivité sexuelle générale, moulée par l'expérience[52].
Ce qui amène les mêmes auteurs à conclure que la
sexualité humaine est affectée par l'expérience de deux façons. En
premier lieu, les stimulations et les situations susceptibles de
provoquer l'excitation sexuelle sont déterminées en majeure partie par
apprentissage et par sélection, puisque l'on retient généralement ce
qui paraît être le plus excitant. En second lieu, les façons
d'exprimer cette excitation sont aussi élaborées à travers des
interactions avec autrui, puisque les activités sexuelles sont en
grande partie apprises au contact de l'expérience des pairs (que ce
soit lors de discussions entre amis, d'expériences en commun ou de
visionnement de matériel érotique) et, mieux encore, en compagnie de
partenaires[53].
Apparentée à l'interactionnisme symbolique, la
théorie de l'apprentissage social fait donc ressortir la labilité du
comportement sexuel et, par voie de conséquence, de l'orientation et
des préférences sexuelles. Cet aspect a amené certains observateurs à
craindre que cette école de pensée ne fournisse des munitions à ceux
qui entendent «ré-orienter», de gré ou de force, les personnes
d'orientation homosexuelle. Un fait pourra les rassurer: toutes les
recherches menées sur ce type de thérapie ont montré que les supposés
changements d'orientation obtenus de façon artificielle, par
conditionnements aversifs par exemple, se sont avérés des échecs à
moyen ou long terme. L'apprentissage obtenu par la coercition ou par
la violence serait celui qui s'éteindrait le plus aisément lorsque
cette violence n'a plus court. Enfin, l'utilisation des théories de
l'apprentissage en faveur de techniques aversives pose des problèmes
éthiques certains: seul un jugement de valeur a priori malveillant sur
l'orientation homosexuelle a pu mener à de tels abus.
LA THÉORIE DE L'ÉTIQUETAGE ou Comment un
comportement devint source d'identité afin d'inventer l'homosexuel
Trois contributions majeures ont donné son élan à
l'école de pensée de l'étiquetage social. C'est d'abord dans un
article paru en 1968 que Mary McIntosh[54] a fait ressortir la
différence entre le comportement homosexuel lui-même et le processus
d'étiquetage qui, dans nos sociétés, a servi à singulariser et à
stigmatiser les personnes adoptant ce comportement. En 1975, le
Britannique Kenneth Plummer a poussé plus loin ce rationnel dans son
ouvrage Sexual Stigma [55]. L'année suivante, la parution de La
Volonté de savoir de Michel Foucault[56], posait les assises
françaises de ce courant de pensée, tout en lui donnant une légitimité
historique et philosophique (bien que cet auteur déborde, à
strictement parler, de la théorie de l'étiquetage pour embrasser la
constitution même de l'étude de la sexualité comme champ d'expertise
et de prescription).
Loin de prendre la «déviance» pour acquise, la
théorie de l'étiquetage en critique l'idée et le fondement même: ce
sont les regards portés sur les comportements qui contribuent à
édifier socialement l'identité des individus selon que ces
comportements sont encouragés, permis ou tolérés. L'étiquetage d'une
personne comme déviante — et dans le cas qui nous intéresse comme
homosexuelle — opèrerait de deux façons comme mécanisme de contrôle
social. D'abord en effectuant une rupture entre ce qui est toléré ou
permis et ce qui ne l'est pas. Ainsi, tout incartade en direction de
la déviance pose immédiatement l'éventualité, sinon l'imminence, d'une
chute totale dans le rôle déviant, avec toutes les sanctions et les
conséquences qui y sont rattachées. Ensuite, l'étiquetage sert à
discriminer les déviants des autres, ce qui signifie que leurs
pratiques seront, de préférence, contenues à l'intérieur d'un cercle
relativement restreint (dans le cas de l'homosexualité, le vie «entre
pareils», en ghetto si possible). La création d'une identité et d'un
rôle homosexuels bien définis garde le reste de la société «pure», de
la même façon que le traitement et la mise à l'écart des criminels
donne bonne conscience aux citoyens qui sont réputés respecter la loi.
La théorie de l'étiquetage permet par ailleurs de
débusquer un important paradoxe: la «libération gaie», née il y a
vingt-cinq ans[57], en permettant aux personnes homosexuelles de
reprendre à leur compte la perspective identitaire propre aux
essentialistes, mais de façon positive cette fois, n'est-elle pas
tombée dans le piège de l'auto-étiquetage? En reprenant à son compte
la définition de l'homosexualité comme identité non plus déviante mais
minoritaire, le mouvement gai ne se piège-t-il pas lui-même? Lorsque
l'accent est mis sur la nécessité de se reconnaître homosexuel et de
s'identifier socialement selon cette étiquette, les experts n'ont plus
à se soucier de marginaliser les individus homosexuels. En poussant
les gens à incorporer leur vie dans l'homosexualité (identité
particulière, vie de ghetto, etc.), on retarde vraisemblablement
l'intégration de l'homosexualité dans la collectivité comme composante
possible de tout un chacun. Commettre un acte homosexuel est une
chose; être homosexuel en est une autre. L'étiquetage des gens selon
leurs conduites demeure un fait arbitraire et culturel répondant à des
intérêts déterminés; la théorie de l'étiquetage et sa critique de la
déviance comme construction sociale nous le rappellent fort à propos.
C'est avec le premier tome de son Histoire de la
sexualité que le philosophe et historien Michel Foucault a renforcé
les bases historiques de la théorie de l'étiquetage. Selon lui, on
assiste à partir de la fin du siècle dernier à la construction de
nouvelles catégories sexuelles à travers le discours et le pouvoir
biomédicaux. Cela répond principalement à des fins de régulation
sociale: mieux nommer pour mieux normer, le langage structurant le
réel. En tant qu'«archéologue du savoir», Foucault entendait montrer
comment le discours scientifique avait modelé la conception moderne de
la sexualité, inventant de nouvelles normes sexuelles et créant de
facto des déviants là où il y avait auparavant pléthore de différences
et de bizarreries dont on pouvait s'amuser, certes, mais sans pour
autant songer à les classifier, comme on le fera par la suite,
assignant désormais à chacun la place qu'il doit occuper en raison de
ses penchants. Comme l'écrit l'auteur dans La Volonté de savoir :
La sodomie (...) était un type d'actes interdits;
(...). L'homosexuel du XIXe siècle est devenu un personnage: un passé,
une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie; une
morphologie aussi, avec une anatomie indiscrète et peut-être une
physiologie mystérieuse. Rien de ce qu'il est au total n'échappe à sa
sexualité. Partout en lui, elle est présente: sous-jacente à toutes
ses conduites parce qu'elle en est le principe insidieux et
indéfiniment actif: inscrite sans pudeur sur son visage et sur son
corps parce qu'elle est un secret qui se trahit toujours (...). Le
sodomite était un relaps, l'homosexuel est maintenant une espèce[58].
La perspective développée par Michel Foucault a
rapidement fait des petits, notamment en France[59] puis en
Angleterre, avec des auteurs tels que Mike Brake, Jeffrey Weeks et
Kenneth Plummer[60]. L'apport de cette école de pensée a eu pour effet
de montrer comment la soi-disant déviance sexuelle, dont
l'homosexualité, avait été créée de toutes pièces par la médecine et
la psychiatrie de la fin du XIXe et du début XXe siècles, qui
entreprirent non plus seulement de qualifier les comportements sexuels
mais de caractériser les personnes qui les adoptaient. On pourra
objecter que cela ne nous renseigne guère sur les causes de l'homnosexualité.
Soit, mais cela nous indique le pourquoi de la recherche compulsive de
ces causes, ce qui leur donne une tout autre configuration.
LA PERSPECTIVE ANTHROPO-SOCIOLOGIQUE ou La
sexualité interrogée
Depuis une quarantaine d'années, toute une lignée de
chercheurs se sont intéressés non pas au «pourquoi» mais au «comment»
de la sexualité et de l'homosexualité. Cherchant à refléter la
diversité des populations étudiées, sans a priori ni préjugés, les
enquêtes américaines menées par Alfred Kinsey[61] et son équipe au
tournant des années cinquante puis celles réalisées par Shere Hite[62]
autour des années quatre-vingt sont actuellement considérées comme les
plus fiables, notamment à cause de l'étendue et de la relative
représentativité de leurs échantillons. Quoique son échantillon soit
plus limité, et ses résultats potentiellement moins précis, l'enquête
de Samuel et Cynthia Janus[63] qui vient tout juste de paraître a le
mérite de fournir des données récentes. Voyons quelles sont les
conclusions de ces trois équipes de chercheurs.
Constatant que l'homosexualité n'est pas le
contraire de l'hétérosexualité mais que les deux orientations
constituent les pôles d'un même continuum, Kinsey et ses collègues ont
conçu ce qu'on a appelé depuis l'échelle de Kinsey, reproduite, de
façon schématique, ci-contre.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
0 :
hétérosexualité exclusive
1 :
hétérosexualité prédominante, avec quelques activités homosexuelles
2 :
hétérosexualité préférentielle, avec des activités homosexuelles plus
qu'occasionnelles
3 :
bisexualité (autant d'activités homosexuelles qu'hétérosexuelles)
4 :
homosexualité préférentielle, avec des activités hétérosexuelles plus
qu'occasionnelles
5 :
homosexualité prédominante, avec quelques activités hétérosexuelles
6 :
homosexualité exclusive
----------------------------------------------------------------------------------------------
Selon cette classification, 37% des 5,300 hommes
interrogés par Kinsey avaient eu au moins un rapport homosexuel ayant
mené à l'orgasme entre l'âge de seize à cinquante cinq ans
(classification de 1 à 6), 20% pouvaient être considérés plus ou moins
bisexuels, ayant eu plusieurs expériences hétérosexuelles et
homosexuelles ayant mené à l'orgasme (classification de 2 à 4,
inclusivement) et 10% des répondants avaient été exclusivement ou
presque exclusivement homosexuels pendant au moins trois ans de leur
vie adulte (classification 5 et 6)[64]. En ce qui concerne
l'homosexualité féminine, 20% des quelques 8,000 femmes interrogées
par Kinsey et son équipe avaient eu au moins une relation homosexuelle
ayant mené à l'orgasme entre l'âge de 16 à 55 ans, 9% avaient eu des
activités homosexuelles plus qu'occasionnelles (classification de 2 à
4, inclusivement) et 4% étaient exclusivement ou presque exclusivement
homosexuelles (classification 5 et 6)[65]. Autres découvertes
saisissantes de Kinsey: environ 50% des hommes adultes interrogés
avaient déjà ressenti de l'attrait sexuel pour un autre homme, quoique
13% n'avaient jamais actualisé ce désir et 7% ne l'avaient fait
qu'exceptionnellement. Parmi l'échantillon féminin, 28% des
répondantes avaient déjà identifié une attirance homosexuelle, bien
que 8% ne l'avaient jamais actualisée et 7% ne l'avaient fait
qu'exceptionnellement. Cela montre à quel point le désir homosexuel
serait plus fréquent encore que sa matérialisation.
Il a fallu près de trente ans pour voir les données
de Kinsey confirmées, ce qui permit de constater qu'elles n'étaient ni
erronnées ni dépassées, comme certains l'auraient souhaité. En effet,
les enquêtes de Shere Hite, menées auprès de 3000 femmes et de 7000
hommes, arrivent à la conclusion qu'environ 20% des hommes qui se
considérent hétérosexuels ont eu des rapports homosexuels (incluant
soit la fellation — chez 19% à 21% des hommes hétérosexuels — ou la
pénétration anale — chez16% des hommes hétérosexuels[66]); un autre
20% des hommes interviewés avaient songé avoir de tels rapports, sans
toutefois avoir actualisé leurs désirs[67]. Par ailleurs 11% du total
des hommes interrogés déclaraient une préférence homosexuelle[68], ce
qui porte à environ 50% le nombre total d'hommes ayant ressenti une
attirance homosexuelle. Du côté des femmes, 9% d'entre elles
s'affirmaient bisexuelles et 8% homosexuelles[69]; en fait, c'est le
seul changement significatif par rapport aux recherches de Kinsey, qui
évaluaient ce nombre à la moitié. Quant à celles qui ont envisagé
avoir une relation sexuelle avec une femme sans réaliser ce scénario,
elles seraient «très nombreuses», constate la chercheuse, sans
toutefois avancer de chiffres précis à ce sujet.
Menée entre la fin des années quatre-vingt et le
début des années quatre-vingt, l'enquête du tandem Samuel et Cynthia
Janus ne comportait que peu de questions sur les orientations
homosexuelle ou bisexuelle. Toutefois, après avoir compilé les
questionnaires remplis par plus de 1300 répondants masculins et par
environ 1400 répondantes, les chercheurs constatent avec étonnement
comment l'identification de son orientation sexuelle par la personne
elle-même et la nature de ses expériences réelles ne sont guère en
conformité. En effet, alors que 22% des hommes et 17% des femmes font
état d'expériences homosexuelles au moins occasionnelles, peu
s'identifient comme homosexuels ou bisexuels — 2 à 5% dans chaque
catégorie[70]. La réticence à s'auto-étiqueter, dont les
constructivistes font état, est donc réelle après que le sida eût fait
peser une stigmatisation de plus sur l'homosexualité et la
bisexualité. En effet, si l'on s'en remet à leurs pratiques
effectives, on constate que 5% des femmes et 9% des hommes interrogés
ont fréquemment ou exclusivement des relations homosexuelles, ce qui
concorde alors avec les enquêtes précédentes, tel que le font
remarquer les deux chercheurs.
Si nous comparons maintenant les résultats de ces
vastes enquêtes nord-américaines sur le comportement sexuel, nous
constatons combien ils sont étonnamment similaires en ce qui concerne
leur évaluation de la réalité homosexuelle et bisexuelle. À près de
cinquante années d'écart, la situation demeure relativement stable, ce
qui montre combien la répartition des orientations sexuelles semble
transcender les époques[71]. Ce tableau comparatif infirme la croyance
selon laquelle l'homosexualité serait «sur-estimée» ou encore qu'elle
ne serait qu'un effet de mode, comme certains médias ont parfois voulu
le laisser croire à la lumière de certaines recherches fragmentaires,
ou ne garantissant pas l'anonymat des personnes interviewées, ou
encore fort mal interprétées[72].
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Tableau comparatif des données sur l'orientation
sexuelle
Enquêtes Kinsey (1948-1953) Enquêtes Hite
(1976-1981) Enquêtes Janus (1993)
Hommes ayant ressenti
un désir homosexuel environ 50% environ 50% -
Hommes bisexuels 20% 20% 13%
Hommes homosexuels 10% 11% 9%
Femmes ayant ressenti
un désir homosexuel environ 28% «très nombreuses» -
Femmes bisexuelles 9% 9% 12%
Femmes homosexuelles 4% 8% 5%
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Mentionnons que c'est aussi dans la foulée des
travaux précuseurs de Kinsey et de son équipe que les anthropologues
américains Ford et Beach[73] puis Churchill[74] montrèrent que
l'homosexualité était, comme désir et comme comportement,
virtuellement universelle: ce qui variait, c'était la réaction qu'elle
suscitait dans les sociétés humaines, réaction allant de la répression
à l'encouragement (du moins à certains âges ou moments de la vie, et
en adoptant certains rôles spécifiques), en passant par divers degrés
de tolérance. Les études ethnologiques et anthropologiques ont aussi
montré le caractère relatif de la masculinité, de la féminité et de la
définition même de ce qui est sexuel et de ce qui ne l'est pas. Ces
avancées ont permis de mieux comprendre et définir les notions
d'identité, d'orientation, de préférence et de rôle sexuels. Par
exemple, l'étude de Gilbert Herdt chez les Sambias de Nouvelle-Guinée
montre le caractère non seulement distinct mais fluide de ces
réalités[75]. En effet, les garçons Sambias passent successivement par
des phases durant lesquelles ils s'identifient à leur mère, ils
apprennent à devenir des hommes en effectuant des fellations sur des
hommes plus âgés, ils recoivent des fellations de la part de jeunes
garçons et ils se marient pour devenir exclusivement hétérosexuel !
POUR AMENUISER LES BIAIS SCIENTIFIQUES ou
Pour une science-réalité
On l'a dit et redit: la recherche dite scientifique
sur l'homosexualité a trop souvent été influencée par des tabous, des
préjugés, des fausses approximations et des généralisations abusives.
C'est pourquoi, avant de clore ce texte, nous passerons brièvement en
revue les prérequis d'une recherche qui serait débarrassée de ces
biais.
1. Toute classification ou hiérarchie établie entre
les orientations sexuelles est forcément arbitraire, aucun critère
«scientifique» ultime ne pouvant les justifier. En effet, seuls des
jugements moraux, religieux ou éthiques peuvent légitimer, par
exemple, le fait de considérer l'hétérosexualité plus saine que
l'homosexualité ou de déclarer que cette dernière pose en elle-même
problème. Évidemment, tout le monde a le droit de poser des jugements
moraux. Là où cela pose problème, c'est lorsque l'on essaie de
travestir ces jugements en vérités scientifiques indiscutables. Comme
le soulignait le célèbre psychanalyste américain Robert Stoller, qu'on
ne peut taxer de parti pris pro-homosexuel:
Je ne vois pas que dans l'ensemble les hétérosexuels
soient plus normaux que les homosexuels. Lorsqu'il s'agit d'exprimer
l'excitation sexuelle, la plupart des gens, quelle que soit leur
préférence, se montrent souvent tout à fait hostiles, ineptes,
fragmentés, gratifiés seulement à un prix considérable et ils se
dupent eux-mêmes tout autant qu'ils dupent leurs partenaires.
Existe-t-il des dossiers fiables à l'encontre de ceci?[76]
Quelle preuve y a-t-il que l'hétérosexualité soit
moins complexe que l'homosexualité, moins le produit de luttes dans la
petite enfance et l'enfance pour maîtriser le traumatisme, le conflit,
la frustration et autres?[77]
2. L'observation le plus élémentaire montre que la
sexualité humaine est complexe dans son évolution et diversifiée dans
ses manifestations. Aussi, la recherche d'UN facteur unique pour
expliquer la conduite sexuelle — quelle qu'elle soit — ne peut que
s'avérer simpliste et réductrice. La recherche de déterminismes ou de
causalités linéaires pour expliquer l'orientation (homo)sexuelle s'est
montrée jusqu'à présent incapable d'expliquer et, à plus forte raison,
de prédire la conduite sexuelle humaine. Le temps n'est-il pas venu
d'envisager les choses autrement et de comprendre les motivations, les
traumatismes, les circonstances, bref les multiples facteurs, souvent
aléatoires, qui aiguillent la sexualité humaine?
3. Réduire un phénomène à sa plus simple expression
ou à ses seules manifestations visibles, sans égard à sa diversité et
à sa complexité est une tentation dont il importe de se garder. On se
méfiera notamment des biais suivants:
- le réductionnisme ontologique, consiste à
privilégier un niveau d'organisation de l'humain en niant ou en
négligeant la spécificité des autres niveaux. Par exemple, notre
cerveau peut penser mais pas nos gènes. Un tel réductionnisme permet
de confondre soit les parties avec le tout soit le tout avec ses
parties, ramenant l'être humain à quelques-unes ou même à la somme de
ses parties (hormones, gènes, influences parentales), séparées de
toutes interactions entre elles. L'abus de métaphores qui consiste à
expliquer des choses d'un certain niveau de complexité en ayant
recours à un niveau plus bas de complexité facilite un tel
réductionnisme. C'est ce que font les sociobiologistes en effectuant
un parallèle entre le gène et l'humain.
- le réductionnisme épistémologique ou théorique
consiste à transposer une théorie applicable à un champ donné à un
autre champ. Par exemple, passer de l'étude des insectes, des rats ou
des singes, à des conclusions concernant le genre humain est pour le
moins critiquable, d'autant plus que les êtres humains possèdent des
facultés d'apprentissage et de socialisation plus élaborées que la
plupart des autres espèces.
- le réductionnisme biologique, quant à lui, nie les
influences de l'environnement, de l'éducation, des interactions
sociales et surtout la liberté humaine (en dépit des contingences
qu'elle rencontre). Or, l'observation la plus élémentaire montre que
les êtres humains sont sensibles à leur environnement et ne réagissent
pas de façon automatique à ce dernier. Essayer d'expliquer un
comportement amoureux ou sexuel sans tenir compte, d'une façon ou
d'une autre, de l'environnement dans lequel il se développe, se
produit ou se reproduit détache ce comportement de ses significations,
de sa rationalité, de ses conséquences et de ses fins.
- le réductionnisme a-historique est la négation de
la capacité des personnes à se projeter dans le passé (ne sommes-nous
pas, en quelque sorte, la somme des événements que nous avons vécus?)
et dans le futur. Besoins, motivations et finalités guidant
généralement nos comportements, il n'y a pas de raison pour qu'il n'en
soit de même pour nos comportements sexuels: ne fait-on pas
spontanément allusion à nos «stratégies» de séduction, par exemple? Et
le fantasme érotique n'est-il pas un scénario construit et entretenu,
que nous pouvons recomposé à dessein, selon l'évolution de nos besoins?
- la réification est cette facheuse tendance à
transformer, coûte que coûte, des concepts abstraits en entités
réelles. Par exemple, on se sert du concept abstrait d'orientation
sexuelle pour définir l'identité, sinon l'essence d'une personne, qui
devient dès lors un-e homosexuel-le, et souvent rien que cela,
délaissant dès lors ses nombreuses autres caractéristiques
individuelles, parmi lesquelles les goûts et les dégoûts exprimés dans
ses styles de vie, choix de partenaires, d'activités sexuelles, de
relations amoureuses, etc.
- enfin, le sexologisme consiste à expliquer les
conduites sexuelles uniquement par des facteurs sexuels, séparant la
sexualité de l'ensemble de la personne, c'est-à-dire de ses autres
besoins, de ses intérêts ou motivations, des finalités qu'elle vise,
des résultats qu'elle atteint, des barrières qu'elle rencontre et du
contexte social dans lequel elle évolue. La sexualité ne saurait avoir
pas une existence indépendante de la personne qui l'actualise.
4. Il importe de différencier, dans la mesure du
possible, les effets, les corrélations et les causes. Faire la
différence entre les causes, les corrélations et les effets présents
dans un phénomène n'est assurément pas facile. Par exemple, si je
constate la présence d'efféminement chez certains hommes homosexuels
dois-je en conclure que cet efféminement est cause de leur orientation
sexuelle, que leur maginalisation par les autres hommes les a amené à
opter pour des manières jugées féminines ou plutôt qu'il s'agit
simplement de phénomènes coexistants mais sans relation de cause à
effet l'un sur l'autre? Dans ce cas, comme dans bien d'autres, la
réponse reste ouverte. Il est néanmoins frappant de voir comment des
recherches comme celle de LeVay, précédemment cité, prennent des
différences biologiques relevées sur des personnes mortes des suite du
sida comme des données invariables et naturelles, alors que
l'environnement, les conditions de vie et les maladies des personnes
étudiées sont susceptibles d'affecter, voire de modifier leur
organisme. La recherche de déterminismes biologiques spécifiques
risque de prendre les résultats des conduites humaines pour leurs
causes. De la même façon, corrélation ne signifie pas causalité: qu'on
retrouve certains éléments présents dans l'histoire familiale de
personnes homosexuelles — par exemple, comme le prétend le
psychanalyste jungien Guy Corneau[78], un père «absent» — ne signifie
pas, d'emblée, que ces facteurs soient la cause, et la seule, de leur
orientation sexuelle.
5. Il convient d'éviter les généralisations
abusives. La valeur de l'échantillon d'une recherche, c'est-à-dire du
nombre de personnes interviewées, s'évalue de plusieurs façons: on
peut tirer d'un échantillon restreint beaucoup de données pertinentes
alors qu'un vaste échantillon peut être mal interprété ou
sous-utilisé. L'inverse est tout aussi vrai: même un cas jugé très
«parlant» n'autorise pas à généraliser à l'ensemble d'un groupe les
découvertes qu'il génère. Combien faut-il de «cas» pour être en mesure
de généraliser les hypothèses qu'ils ont permis d'élaborer? Nous n'en
savons rien. Mais il faut reconnaître qu'il existe à l'intérieur de
chacune des orientations sexuelles suffisamment de préférences et de
styles de vie divers pour qu'il s'avère plus prudent de parler des
hétéroxualités, des homosexualités, des bisexualités, et même
d'asexualités, le nombre de sous-catégories à l'intérieur de celles-ci
demeurant par ailleurs indéfini.
6. La rigueur intellectuelle exige de ne pas mêler
les niveaux descriptif et explicatif d'un phénomène, quoique les deux
impliquent le recours à des éléments tant subjectifs qu'objectifs (le
mots et les concepts utilisés pèsent en effet de tout leur sens). Trop
souvent la description soi-disant objective de l'homosexualité
comporte déjà les éléments de son analyse. C'est notamment le cas du
freudisme qui, comme le mentionnait l'épistémologue Karl Popper[79],
possède déjà dans sa démonstration tous les éléments de sa preuve, ce
qui le rend — mais ce n'est qu'apparence — irréfutable. En effet, quel
que soit le passé familial du «cas» étudié, la théorie psychanalytique
fournira toujours une explication convaincante de son évolution vers
l'homosexualité, notamment par le recours à des «mécanismes de
défense» qui permettent d'expliquer comme un affect a été annulé, nié
ou transformé en son contraire. Les évaluations analytiques les plus
typiques présentent d'emblée des individus «narcissiques»,
«vulnérables», «perturbés», etc. On est loin de la description
objective à laquelle aspire la science puisque l'on se retrouve déjà
de plein pied dans le diagnostic.
7. L'utilisation de termes simples devrait être la
règle, abandonnant les néologismes et les mots hermétiques qui «font
scientifiques» mais empêchent le profane (et parfois les autres
scientifiques, sinon l'auteur lui-même) de comprendre. C'est ce que le
professeur britannique Stanislav Andreski appelle le «verre fumé du
jargon»[80]. Un texte lisible et clair permet au lecteur et aux autres
chercheurs non seulement de saisir les situations rapportées et
d'évaluer la pertinence des hypothèses développées mais aussi de les
confronter à ses propres expériences afin d'en tester la véracité. Par
exemple, Robert Stoller[81] note qu'après trente ans de pratique
psychanalytique, il a toujours le plus grand mal à comprendre le
jargon utilisé par de nombreux collègues lorsqu'ils abordent
l'homosexualité. Aussi, se demande-t-il si cette technique n'est pas
une façon de camoufler leur confusion ou leur ignorance... Les
glissements de sens ou de fonction des mots comptent aussi parmi les
abus de vocabulaire. Écoutons le même Robert Stoller: «(...) un
adjectif peut devenir un nom et le possesseur d'une pulsion
homosexuelle est alors appelé un homosexuel. Ce qui n'était qu'une
pulsion parmi d'autres a été transformé, par la magie des mots, en une
identité, un état, un trouble, une maladie, une perversion[82].»
8. Poursuivant cette logique, il importe d'éviter la
confusion de termes qui, fondamentalement, décrivent des réalités
différentes. Par exemple, l'identité sexuelle, souvent confondue, à
tort, chez Freud, Money ou Dorner, avec l'orientation sexuelle, est la
reconnaissance par l'individu lui-même — et, jusqu'à un certain point,
par son entourage, puisque nous existons en grande partie à travers le
regard des autres — de la possession d'attributs physiques,
psychologiques ou symboliques mâles ou femelles. Autrement dit, c'est
le sentiment d'appartenir au sexe masculin ou féminin. L'orientation
sexuelle, pour sa part, se définit à partir de l'attrait érotique
ressenti envers des personnes de l'un ou de l'autre sexe. Elle est
hérérosexuelle lorsque dirigée vers des personnes de l'autre sexe,
homosexuelle lorsque dirigée vers de personnes du même sexe,
bisexuelle lorsque mixte. Certaines personnes sont tout simplement
asexuelles, ne ressentant que très peu ou même pas du tout d'attrait
sexuel. Les préférences sexuelles, quant à elles, viennent
caractériser et préciser l'orientation sexuelle en ce qui a trait aux
choix de pratiques sexuelles et de partenaires, selon les
caractéristiques physiques, psychologiques ou relationnelles de ces
derniers. Le rôle sociosexuel, lui, provient des stéréotypes culturels
et des prescriptions et attentes sociales à propos de ce qui est
considéré masculin (par exemple, la force physique) ou féminin (par
exemple, la sensibilité émotive). Ce rôle sociosexuel joué par
l'individu est souvent confondu, à tort, avec l'orientation ou
l'identité sexuelle, alors qu'il dépend grandement des pressions du
milieu quant à savoir ce que sont les comportements masculins ou
féminins, hétérosexuels ou homosexuels. On pourrait, en terminant,
mentionner l'orientation affective, qui correspond aux objets d'amour
d'une personne et qui n'est pas forcément conforme à son orientation
sexuelle. Par exemple, certains hommes désirent uniquement des femmes
(orientation hétérosexuelle) mais ne partagent leur affectivité et
leur intimité qu'avec d'autres hommes (orientation homoaffective). Les
hypothèses freudiennes, notamment, ont tendance à associer orientation
affective et orientation sexuelle alors que ces dernières peuvent
diverger chez un même individu.
9. La neutralité des chercheurs, la garantie et le
respect de la confidentialité des informations recueillies de la part
de répondants sont primordiales dans des recherches qui s'attachent à
mieux connaître la vie sexuelle. Par exemple, si des répondants
sentent des préjugés ou des attentes particulières de la part de
chercheurs, ne serait-ce que dans leur façon de poser — ou de ne pas
poser — certaines questions, ils auront tendance à leur répondre de
façon erronée. De la même façon, le fait d'aborder une réalité depuis
aussi longtemps taboue que l'homosexualité exige un climat de
confidentialité et de confiance qui va bien au delà du sondage
d'opinions: certaines recherches récentes sur la répartition des
orientations sexuelles parmi la population nord-américaine, qu'il
s'agisse d'adolescents ou d'adultes, semblent avoir négligé cet
aspect[83]. Ainsi, lorsque certains actes homosexuels entre adultes
consentants sont encore considérés comme des crimes dans la moitié des
États américains, il est déraisonnable de penser que les gens
répondront spontanément qu'il ont commis un tel crime à tout chercheur
qui se présentera à eux[84]...
10. Enfin, il apparaît plus que jamais nécessaire de
tenter d'expliquer le développement de l'orientation sexuelle en
général, plutôt que de s'acharner uniquement à disséquer certaines de
ses manifestations sous prétexte quelles seraient minoritaires,
marginales, atypiques ou déviantes. En procédant de cette façon, il
sera possible de raffiner notre connaissance non seulement des
diverses orientations sexuelles mais des multiples préférences
auxquelles elles donnent lieu en ce qui concerne les choix
préférentiels de partenaires selon leur âge, leur apparence physique,
leur taille, leur origine ethnique ou sociale, leurs pratiques
sexuelles favorites, leurs types de relations, etc. À l'instar des
historiens, anthropologues, psychologues et philosophes qui, depuis
quelques années, se sont appliqués à démontrer l'inconsistance du
discours dominant autour de l'homosexualité, reste à proposer de
meilleures théories pour expliquer le désir, quelles qu'en soient les
manifestations.
CONCLUSION
Les explications essentialistes de la sexualité ont
montré leur insuffisance, sinon leur incapacité, à expliquer la
diversité humaine sans la hiérarchiser d'après des critères qui n'ont
pas grand-chose à voir avec la science. Malgré sa relative nouveauté,
l'apport du constructiviste semble d'autant plus utile qu'il combat
les lieux communs et confronte les clichés entourant l'homosexualité.
Alors que les essentialistes prennaient pour acquis
que toutes les sociétés comportent des individus qui sont soit
hétérosexuels, soit homosexuels (les bisexuels, pourtant deux fois
plus nombreux, étant généralement ignorés), les constructivistes
démontrent que la notion d'homosexuel est un produit socio-historique,
qui n'est pas universellement applicable et qui demande à être
expliqué. Alors que les essentialistes considéraient l'attribution
d'une «identité homosexuelle» comme allant de soi puisqu'étant
simplement la reconnaissance d'une vérité biologique, les
constructivistes perçoivent l'identité comme la conséquence d'un
processus interactif d'étiquetage social et d'auto-identification.
Enfin, en refusant de considérer comme naturelle quelque expression de
la sexualité que ce soit, les constructivistes déplacent tout le cadre
du débat sur la question de l'homosexualité. Plutôt que de demander
«Pourquoi l'homosexualité?» les constructivistes reconnaissent la
diversité dans la sexualité humaine et posent la question: «Pourquoi
l'homophobie?»
La critique de la science générée par de nouvelles
façons de penser l'humain, sa conduite et sa sexualité permet de
dépoussiérer et de rectifier les idées héritées d'une époque durant
laquelle science, religion, politique et morale n'arrivaient pas
toujours à se dissocier. Toutefois, beaucoup reste encore à faire et à
explorer puisque c'est la définition même de l'homosexualité, donc de
l'hétérosexualité, et les finalités de leur compréhension qui sont en
train de changer.
Après des siècles de condamnations et de
stigmatisations réitérées de l'homosexualité par l'État, la religion
et la science, une connaissance débarrassée de préjugés ne va pas de
soi. On est surpris de constater combien la tâche de comprendre et
d'expliquer le désir, qu'il soit homosexuel ou hétérosexuel, reste un
défi à relever. La recherche non biaisée par des a priori moraux et
pseudo-scientifiques sur l'orientation (homo)sexuelle n'en est qu'à
ses débuts. Elle se fait au prix de remises en question qui
s'attaquent aux concepts mêmes qui ont servi à construire
l'homosexualité comme désir anormal, comportement marginal et identité
déviante. C'est pourquoi il n'est pas exagéré de croire que, malgré
leurs déguisements modernes, les explications classiques et
singulières de l'homosexualité apparaîtront de plus en plus comme des
éléments de mauvaise science-fiction.
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