| L'homophobie -
La face cachée du masculin Daniel WELZER-LANG
Introduction
L'homophobie
est une autre forme de violence.
Une réalité difficile à
définir
Comment définir l'homophobie ?
Sexisme et homophobie
Homophobie des hommes
et homophobie des femmes
L'homophobie : une peur ? Ou une
discrimination ?
L'homophobie au masculin
Un masculin paradoxal
Sinon
...
La maison-des-hommes
Apprendre à souffrir pour être un homme. A accepter
la loi des plus grands
Puis vient la mise en couple...
Les
femmes : pivot central du discours masculin et intermédiaires entre les hommes.
L'homosocialité ou du plaisir d'être entre hommes
Homophobie et repérabilité/ désignation des homosexuel-le-s
L' homophobie et les femmes
Une
homophobie symétrique chez les hommes et chez les femmes ?
L'homophobie des femmes contre les hommes
L'homophobie des femmes contre les femmes
L'homophobie des hommes contre les femmes
Le
paraître
Le pouvoir
Les
hommes et les lesbiennes
Comment les hommes entrevoient-ils les amours entre
femmes ?
Quant aux attitudes homophobes des femmes face aux
autres femmes...
Homophobie et hétérosexisme
L'homophobie masculine contestée
Homophobie et domination masculine
L'androcentrisme
Des hommes antisexistes et homophobes
Aliénation des hommes et oppression des femmes
L'évolution des hommes
L'homophobie, un gisement pour penser les rapports sociaux
de sexe du côté des hommes
Annexe :
un exemple de littérature masculine sur le lesbianisme
Bibliographie
Introduction
Pourquoi parle-t-on de plus en
plus de l'homophobie ? Et pourquoi -de mon point de vue- n'a-t-on pas fini d'en parler ?
Comment la définir ? Pourquoi ne pas limiter l'homophobie à la discrimination envers les homosexuel-le-s ? En quoi l'homophobie nous concerne tous et toutes, tant ceux et celles
qu'on appelle homosexuel-le-s que ceux et celles qu'on appelle hétérosexuel-le-s ? Quels
sont les rapports entre l'homophobie et la sexualité ? L'homophobie et le féminisme ?
Comment lire, à travers son analyse, la construction du masculin ? Pourquoi
"oblige"-t-on les hommes à être homophobes ? Hors les effets de mode, quel est
l'intérêt de ce thème ?
Voici quelques-unes des questions
abordées dans ce texte.
Mais j'aimerais d'abord vous
faire partager ma surprise. J'essaie de comprendre et de décrire les modes de vie
masculins depuis de nombreuses années. D'abord au sein de groupes d'hommes, puis par le
biais de la recherche universitaire, j'étudie comment nos sociétés "nous font
homme". C'est ainsi que j'ai décliné de nombreux thèmes qui concernent les hommes
: viols et violences, manières d'habiter, sexualité, prostitution_ En étudiant
l'homophobie, je n'ai jamais eu autant l'impression d'approcher ce qui constitue l'essence
même de nos différences entre hommes et femmes. Du moins de ces différences qu'on nous
a "déposées dans la tête". Je suis maintenant persuadé que la compréhension
des rapports entre hommes et femmes, des relations entre hommes et des relations entre
femmes, passe inéluctablement par la compréhension de l'homophobie.
L'état actuel de nos relations
hommes/femmes paraît être, d'une façon ou d'une autre, le produit de nos
représentations collectives, et de l'incidence qu'ont ces représentations sur :
- la pseudo nature supérieure
des hommes qui renvoie au sexisme
- les frontières rigides entre
les genres qui renvoient à ce que l'on appellera ici l'homophobie.
En d'autres termes, la domination
exercée par les hommes sur les femmes reposerait sur deux grands types de
représentations, celles qui tout à la fois organisent et le contrôle social des femmes
et le contrôle social des hommes.
Dans de précédents ouvrages,
j'ai tenté d'analyser les effets de cette pseudo "nature" supérieure que l'on
rapporte aux hommes, à savoir les abus sexués ou sexuels et les violences domestiques
(Welzer-Lang 1988, 1991, 1992b).
L'homophobie
est une autre forme de violence.
On commence tout juste à
l'identifier. Plus insidieuse, parce que moins révélée que les premières, elle
apparaît ou se laisse entrevoir dès que l'on regarde certains groupes d'hommes.
Dans ce chapitre, je vais tenter
d'expliquer les rapports qui existent entre l'homophobie et la construction sociale du
masculin. Pour ce faire, après avoir abordé des questions liées à la définition ou
plus exactement aux définitions de l'homophobie masculine, nous détaillerons les
manières par lesquelles se construit le genre masculin. Comment, de façon paradoxale et
à l'abri du regard des femmes, nos sociétés "façonnent" les hommes. Nous le
verrons, nos civilisations dites évoluées ne sont, de ce point de vue, peut-être pas
très différentes des sociétés dites exotiques qu'étudient certain-e-s ethnologues.
Puis nous regarderons les rapports entre l'homophobie et l'homosexualité masculine.
J'essaierai ensuite de formuler quelques hypothèses sur l'homophobie et les femmes.
Enfin, après avoir discuté des relations entre homophobie et hétérosexisme, nous
examinerons comment l'homophobie est aujourd'hui contestée par certains hommes, sous des
formes et des fortunes diverses.
Une réalité difficile à définir
Qu'est-ce que l'homophobie ? La
définition n'est pas simple. Le phénomène n'a pas été abordée souvent par les
sciences sociales. On pourrait même supposer l'existence d'un interdit ou d'un tabou sur
le thème, du moins de menaces tant implicites qu'explicites. Ainsi, quand nous avons, mon
ami et collègue Pierre Dutey et moi, annoncé ce thème la réaction de plusieurs
collègues fut des plus claire : "Attention, c'est mauvais pour la
carrière !".
Dans l'état actuel de notre
méconnaissance sur le sujet, l'homophobie est associée exclusivement à
l'homosexualité. Le fait de vouloir l'étudier laisse supposer -c'est du moins ainsi que
mes collègues de l'université l'entendaient- que l'on s'apprête à faire du
prosélytisme sur la sexualité que vivent les hommes entre eux. Bien évidemment, là
n'est pas mon propos. Chacun-e est libre -du moins devrait pouvoir l'être- de vivre les
amours de son choix. La question de l'homophobie dépasse largement cette réaction
initiale de sens commun.
Comment définir l'homophobie ?
La littérature scientifique de
langue française est pauvre sur ce thème. Il en va tout autrement des écrits
nord-américains. Après Churchill qui en 1967 utilise le terme d'homoérotophobie ,
on s'accorde généralement pour attribuer à Weinberg (1972) les premières définitions
du terme. Pour lui, l'homophobie est la peur de l'homosexualité et la peur des contacts
avec les homosexuels. Or, nous le verrons, l'homophobie ne peut se réduire à cela ;
pourtant par la suite, la plupart des auteur-e-s ont accepté cette définition sans la
questionner.
Un premier détour par
l'étymologie, cette science qui s'intéresse à la filiation des mots, contribue à
brouiller les visions du phénomène. Avec Pierre Dutey, dont on lira dans ce même
ouvrage les méandres des recherches lexicographiques, nous avons montré les
incohérences du terme. Par exemple, suivant que l'on choisit l'étymologie grecque ou
latine, homo veut dire, tour à tour, l'identique, le même, ou l'homme (l'humain,
étymologiquement, mais en fait le mâle). L'adjonction de phobie inciterait à définir
l'homophobie comme la peur du même. Toutefois, notamment si l'on intègre l'acception
populaire du terme, l'homophobie se situe entre la peur du même chez l'homme, et la peur
de l'homme chez l'homme. Avouez qu'il y a de quoi s'y perdre. Et en perdre son latin.
Sexisme
et homophobie
Nous allons tenter de
circonscrire l'homophobie, de la définir, et notamment de la situer par rapport à
d'autres formes de rejet de l'autre. Que cet autre soit un homme ou une femme.
Il est admis aujourd'hui que le
sexisme est la discrimination envers les personnes de l'autre sexe ; ou plus exactement la
discrimination envers les personnes de l'autre genre social (gender en anglais). Le
sexisme, comme idéologie, légitime par exemple la violence des hommes contre les femmes,
les discriminations à l'embauche, les différences de salaires entre hommes et femmes, la
garde des enfants attribuée presque systématiquement aux mères en cas de divorce_ Le
sexisme repose sur le fait que les hommes se croient supérieurs aux femmes et, dans une
moindre mesure, que les femmes se croient uniques et irremplaçables dans les capacités
à s'occuper des enfants et de l'espace domestique. Bref, on considère normal et naturel
que le masculin et le féminin soient deux genres sociaux bien différents et
hiérarchisés. Le sexisme est entretenu par une pensée essentialiste : il attribue des
qualités et des défauts qui seraient spécifiques et inhérent-e-s à chaque groupe de
sexe. Dans une pensée sexiste, le sexe biologique détermine l'appartenance à un genre
social. Et à chaque genre correspond des attributions que l'on pense
"naturelles".
Une pensée antisexiste affirme
le droit aux différences individuelles, différences entre garçons et filles, mais aussi
différences entre garçons et différences entre filles ; que ces différences soient
biologiques ou d'un autre ordre. Mais accepter les différences biologiques, ne signifie
pas que l'on accepte nécessairement les fonctions et les qualités attribuées
exclusivement à chaque genre. Une pensée égalitaire ou antisexiste conteste, non pas
les différences, mais la hiérarchisation des différences. L'antisexisme questionne la
construction sociale de chaque genre. Comment se crée socialement une femme et comment se
crée socialement un homme.
L'homophobie est fortement liée
au sexisme. L'homophobie est l'intériorisation, pour chaque individu, du sexisme dans ses
rapports aux autres. L'homophobie est la discrimination envers les personnes qui montrent,
ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l'autre genre.
Sexisme et homophobie vont de
pair, mais peuvent aussi se présenter comme contradictoires. Ainsi, le fait de
stigmatiser une femme dite masculine intègre le sexisme ordinaire des hommes envers les
femmes, qu'elles soient ou non masculines. Mais on rencontre également des hommes qui
apprécient les qualités extraordinairement féminines d'une femme : sa beauté, sa
sensibilité, ses capacités à séduire et à plaire. Et pourtant ce même homme va haïr
un homme qui montre les mêmes signes. Sexisme et homophobie érigent des frontières
distinctes et étanches entre les genres. Sexisme et homophobie organisent la
discrimination envers les personnes, hommes ou femmes, qui ne se conforment pas aux images
stéréotypées des genres. Sexisme et homophobie sont des "essentialismes".
Homophobie des hommes et
homophobie des femmes
Puisque l'on prête des qualités
naturelles différentes à chaque sexe (genre), et que l'appartenance à un groupe de sexe
détermine des attributions et des privilèges sociaux différents, l'homophobie prend
donc des formes différentes chez les hommes et chez les femmes. Dans nos sociétés où
les hommes, tant collectivement qu'individuellement, dominent les femmes, le sexisme
organise la domination des femmes et l'homophobie vient sceller la cohésion entre
dominants. Sexisme et homophobie nous disent : "tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes puisque les différences sont naturelles". Sexisme et homophobie
structurent la peur de quitter les attributions de son groupe de genre. Je vais tenter de
le démontrer, du moins pour les hommes.
L'homophobie
: une peur ? Ou une discrimination ?
Pour les scientifiques,
l'homophobie est un concept gênant. Utilisée de plus en plus dans la presse militante,
l'homophobie paraît pouvoir se passer de définitions. Tout le monde saurait semble-t-il
à quoi réfère le terme. Et pourtant !
Dans notre étude, nous avons
défini l'homophobie comme la peur de l'autre en soi. La formule est élégante et assez
agréable à l'oreille. Dans le prêt-à-porter des communications modernes, elle passe
bien. La preuve : nous en avons fait le titre de l'ouvrage. Et pourtant, elle est fausse,
du moins en partie.
Comprendre l'homophobie
nécessite de dépasser la simple analyse sémantique du terme. La phobie, en grec ancien,
est la peur, le dégoût, la répulsion. L'homophobie moderne va bien plus loin. Dans la
vie actuelle nous avons tous et toutes différentes peurs : peur du vide, peur de la
solitude, peur des araignées, peur de l'étranger_ Certaines peurs organisent la haine.
Pensons aux propos que tiennent certains personnages politiques sur les étrangers et les
immigrés en France et en Europe. Mais, peurs et haines provoquent évitements, fuites,
désirs de se cacher, volonté de ne pas être confronté-e-s directement à la cause de
nos peurs.
L'homophobie, comme le racisme,
ne se limitent pas à cela. L'homophobie n'est pas un sentiment, mais une attitude.
L'homophobie est un acte de pouvoir ; elle utilise le social, les rapports sociaux entre
les personnes pour provoquer et justifier une discrimination active ou passive de l'autre
que l'on rejette. Pour reprendre les exemples de peurs cités plus haut, face à
l'araignée, on peut fuir et crier au secours. On peut aussi, comme le fait mon fils,
l'approcher et l'écraser. C'est-à-dire utiliser nos sentiments de supériorité pour
détruire l'autre. De même face aux immigrés et aux étrangers, la peur de l'inconnu
peut provoquer la rencontre. Essayer de comprendre l'autre, comprendre la part de moi qui
se sent agressée par l'autre alors que cet autre n'en est pas responsable. On peut aussi,
en tous cas certain-e-s le font, se réfugier dans des citadelles protégées. Eviter
certains quartiers populaires, fuir les contacts ou la vue des étrangers. Et, dernière
possibilité, la peur de l'étranger peut provoquer le rejet violent : l'insulte,
l'agression, la ratonnade_ Ces trois attitudes sont produites par le même sentiment
: la peur de l'autre. Mais, on ne peut pas les amalgamer. Dans les deux premiers cas
l'individu assume seul sa peur, dans le troisième cas, il utilise ou il tente d'utiliser
le racisme, les armes de la domination pour conjurer sa peur.
On pourrait alors, comme le fait
Michaël Borrow dans ce même livre dire que l'homophobie n'est pas un concept
scientifique. Il a en partie raison, mais en partie seulement. L'homophobie est un terme
largement utilisé car il correspond à une réalité sociale. Sans prendre le temps de le
définir, les auteur-e-s qui s'expriment sur ce thème nous en décrivent des segments,
notamment les exclusions et les agressions que subissent certaines personnes accusées
d'être homosexuelles. Le travail de l'anthropologue est alors d'en comprendre et d'en
expliciter le sens.
L'homophobie est le produit de la
peur de l'autre en soi ; c'est la réaction agressive de rejet qu'entraîne cette peur.
Loin d'être une conduite d'évitement, de fuite, l'homophobie est agression,
stigmatisation et discrimination. L'homophobie est une forme de domination.
Et nous allons le voir au cours
du voyage que je vous propose au pays de l'homophobie, l'Autre peut être multiple,
revêtir les habits du masculin et/ou du féminin.
On peut être homme et
discriminer, stigmatiser, les hommes qui donnent à voir des attitudes ou des pensées que
l'on attribue généralement aux femmes ; en tous cas les hommes qui s'écartent des
chemins de la virilité traditionnelle dite normale et naturelle. C'est à cette réalité
là que nous nous consacrerons principalement ici. Mais on peut aussi être homme et
homophobe avec les femmes qui donnent à voir des caractéristiques dites masculines,
notamment dans le paraître ou le rapport au pouvoir. De la même façon, les femmes
peuvent reprendre à leur propre compte les diatribes homophobes envers les hommes qui
expriment une virilité non conventionnelle, souvent assimilée à une non-virilité ; ou
bien être homophobes envers des femmes dites masculines. En fait, l'Autre c'est toute
personne "autre que soi" dans le sens de différente de soi. Toute personne qui
se distingue de soi dans sa manière d'être sexuée -tout individu dans lequel je ne
reconnais pas ma sexualité, mon genre, ou mon genre de sexualité, mon orientation
sexuelle-.
En conséquence quand l'Autre
transgresse les frontières de genre, qu'il/elle donne à voir ou à entendre des
qualités (ou des défauts) que l'on considère comme appartenant à l'autre genre, surgit
l'homophobie.
L'homophobie au masculin
Notre hypothèse : l'homophobie
est une réaction provoquée par la peur de l'autre en soi. L'homophobie au masculin est
une attitude suscitée par la peur (hantise) qu'ont les hommes de retrouver en eux tout ce
qui peut ressembler à l'autre, c'est-à-dire les femmes. De là la définition suivante :
l'homophobie au masculin est la stigmatisation par désignation, relégation ou violence,
des rapports sensibles -sexuels ou non- entre hommes, particulièrement quand ces hommes
sont désignés comme homosexuels, ou quand ils s'en réclament. L'homophobie au masculin
c'est aussi la stigmatisation et/ou la négation des rapports entre femmes qui ne
correspondent pas à la féminité dite traditionnelle.
J'aimerais montrer comment,
contrairement aux définitions de sens commun, l'homophobie n'est pas limitée à une
attitude restrictive face aux orientations sexuelles, mais s'intègre à la construction
de nos catégories de pensée concernant les genres, les rapports intergenre (entre hommes
et femmes, ou entre femmes et hommes) et intragenre (entre hommes ou entre femmes).
Dans ce sens, ce que nous avons
l'habitude de définir comme homophobie, le rejet des homosexuel-le-s et/ou de
l'homosexualité, que l'on peut qualifier d'homophobie de sens commun, sera appelée
"homophobie particulière". L'homophobie particulière repérée et dénoncée
par les mouvements gais, est une forme réduite et restrictive d'homophobie, une
synecdoque. Et l'objet de ce texte, et plus globalement de ce livre, est d'avancer dans la
définition de cet objet aux contours mouvants.
Pour comprendre l'homophobie au
masculin, il nous faut faire un long détour du côté des hommes et du masculin, à
savoir le genre assigné aux hommes.
Un
masculin paradoxal
Comment se manifeste l'homophobie
chez les hommes ? Quels sens prend-elle ? Comment s'ancre-t-elle dans l'imaginaire
masculin ? En d'autres termes : pourquoi et comment les hommes sont-ils homophobes ? Pour
répondre à ces questions précises, il nous faut décrire comment on éduque les hommes.
Quelles valeurs on leur inculque.
Le genre masculin est aujourd'hui
"construit" de manière paradoxale. Tout se passe comme si les messages
éducationnels disaient à chaque mâle, et de manière contradictoire : tu dois être
comme ceci et en même temps tu ne dois pas être comme ceci, sinon_. Prenons un exemple.
On dit aux hommes : "tu dois être le maître chez toi" "tu dois porter la
culotte", autrement dit tu dois être L'homme et en même temps "Tu ne dois pas
frapper une femme, même avec une rose.". Le produit direct de cette double
contrainte ? La violence masculine domestique et le silence/honte/culpabilité des hommes
(violents) incapables de diriger la relation sans se sentir obligés d'utiliser des
violences physiques.
Mais, on aurait tort de limiter
l'analyse de ces messages aux seules modalités qui organisent l'oppression et la
domination des femmes par les hommes. Les injonctions paradoxales, c'est ainsi que l'on
appelle ce système de doubles messages contradictoires, concernent l'ensemble de
l'univers masculin.
Autre exemple : on trouve aussi
"homme, tu dois savoir boire de l'alcool " et en même temps tu ne dois pas
conduire en état d'ivresse_ Ainsi au Québec, toutes les rues sont fleuries de pancartes
dénonçant "L'alcool au volant, c'est criminel !". J'aimerais bien qu'on
m'explique un jour comment on peut tout à la fois, prendre sa voiture pour rejoindre un
bar situé à l'extérieur de la ville, boire par plaisir et/ou pour montrer sa virilité,
et en même temps, ne pas être égayé par l'alcool. D'ailleurs la problématique
routière regorge de telles contradictions.
Ainsi dans la publicité
française on trouve souvent des messages qui disent : -Homme, tu dois monter ta force
virile au volant ! Vitesse et puissance de la voiture en sont les signes extérieurs. Et
en même temps, homme tu dois respecter les limitations de vitesse ! Comment voulez-vous
qu'un homme, inondé de messages éducationnels qui assimilent vitesse-puissance-virilité
et conquêtes (ou possessions) de femmes, s'y retrouve ? Les sociétés
viriarcales participent de ce paradoxe. Il n'y a qu'à voir le nombre de voitures pouvant
dépasser la vitesse limitée (toutes routes confondues) qui sont mises en vente sur le
marché, et ce, tout à fait légalement.
Et on pourrait multiplier les
exemples d'injonctions paradoxales :
- "Homme, tu sauras draguer
les femmes, être celui qui est actif, qui décide, qui propose !" Et en même temps
: "Homme, tu respecteras les femmes, futures mères de tes enfants !"
- "Homme, tu ne montreras
pas tes faiblesses, tu ne pleureras pas, tu seras dur avec toi-même, tes proches et tes
ennemis !" et "Homme, tu seras tendre avec les femmes et les enfants ! "
Certains de ces paradoxes ne sont
pas nouveaux, certaines contradictions sont là depuis très longtemps. Ces injonctions
sont traditionnelles du masculin. D'autres apparaissent depuis peu. Les injonctions
paradoxales constitutives du masculin reflètent, comme bon nombre de messages
éducationnels, les contradictions inhérentes aux systèmes sociaux. Elles traduisent à
leur manière les luttes sociales qui se mènent entre hommes, et entre hommes et femmes,
les transformations des rapports sociaux que génèrent les luttes entre genre masculin et
féminin, en tant que genres différenciés et hiérarchisés.
Les transformations récentes de
ces injonctions ont mis à contribution divers mouvements sociaux. Le féminisme radical,
à savoir le mouvement féministe militant qui dénonce explicitement la domination des
hommes, et le féminisme diffus caractérisé par la promotion très large des idées sur
l'égalité des sexes, ont bien évidemment joué un rôle déterminant dans l'évolution
des rapports sociaux de sexe entre hommes et femmes. A un autre niveau, les luttes des
mouvements gais et/ou l'homosexualisation du sida ont contribué à débusquer les
premiers éléments de l'homophobie particulière. Les groupes d'hommes antisexistes ont
essayé de dissocier masculinité et virilité obligatoire_Ce sont là les plus marquants.
Il en est de même pour tous les mouvements sociaux, les courants de pensée qui, à des
degrés et avec des fortunes diverses, incitent à lutter contre l'uniformisation des
genres : les handicapés physiques, les mouvements antimilitaristes, les groupes religieux
égalitaristes_
Mais ces injonctions paradoxales
reflètent aussi très bien l'ensemble des contradictions sociales qui traversent nos
sociétés. Hommes et femmes, dominants comme dominées les subissent :"Homme, tu
seras le pourvoyeur de ta famille, tu seras leur sécurité matérielle et affective
!" et "Homme, tu es condamné au chômage comme perspective de
créativité !"
Sinon ...
Nous n'avons jusqu'ici examiné
que les deux premiers termes de cette figure rhétorique qu'est l'injonction paradoxale.
J'ai indiqué que la suite logique se trouve toute résumée par la conjonction
"sinon".
Sinon montre la double nature
répressive des messages éducationnels transmis aux hommes. D'une part, la première
proposition de l'"être homme" sous entend implicitement le fait de bénéficier
de l'ensemble des privilèges accordés socialement aux êtres définis comme masculins,
et d'autre part, sinon soulève la menace. Privilèges/menaces et injonctions paradoxales
sont intimement mêlé-e-s et enchevêtré-e-s.
Dans de nombreux cas,
"l'honneur", la "virilité" sont les bénéfices symboliques de cette
double injonction. Dans la publicité, dans les conseils aux hommes, dans les proverbes,
c'est-à-dire dans les différentes épitaphes qui paraphent la construction de
l'identité masculine, honneur et virilité sont associé-e-s à pouvoir, femmes
dépendantes et soumises, honneurs (au pluriel). Leur pendant négatif est la honte, le
"déshonneur". On a souvent sous-estimé les effets que peuvent produire
honneur/honte ou, honneur/déshonneur sur les hommes. La remise en cause de la virilité
ou de l'honneur des hommes, représente souvent une véritable dégradation. Un peu comme
dans l'armée, masculinité et virilité sont souvent évocateurs de grades successifs.
Quant au terme "viril", sa contrepartie négative, son antonyme social
s'apparente au fait d'être assimilé à une femme.
En d'autres termes, même si
certaines injonctions paradoxales semblent simplement référer au fait que l'homme, le
vrai homme doit être différent des femmes (donc ne pas pleurer, donc se battre_),
l'ensemble de ces injonctions, de manière implicite, se situent dans une problématique
de distinction hiérarchisée. Etre homme -nous le verrons de suite- c'est être
supérieur aux femmes ou à leurs équivalents symboliques, c'est-à-dire les hommes qui
ne parviennent pas à prouver qu'ils en sont vraiment.
Car selon la formulation de
l'injonction, les deux termes ne sont nullement équivalents. Le premier terme qui
spécifie l'appartenance de genre, l'"être homme", l'emporte toujours sur le
second. Le premier terme connote la "nature" profonde que les hommes sont
censés intégrer, ou mimétiser. Quant au second terme de l'injonction, en contradiction
apparente avec le premier, il représente un ensemble de dispositifs sociaux qui
transmettent une autre image du masculin. Sa fonction principale consiste bien souvent à
venir minimiser les effets du premier.
La
maison-des-hommes
Intéressons-nous maintenant aux
lieux et places où sont éduqués les hommes en tant que tels ; les lieux et places où
sont distillées les injonctions paradoxales menant entre autre à l'homophobie. Dans ce
système de codes masculins, facilement repérables dans les proverbes, les incitations,
les récits, les légendes, les mythes_, la construction du masculin, l'éducation des
hommes, semble se faire dans une maison-des-hommes imaginaire. Bien sûr, le mode de vie
actuel fait place de plus en plus à la mixité, garçons et filles étudient ensemble,
ils et elles jouent et rient ensemble dans les cours d'écoles. En tous cas, et là
réside peut-être l'innovation, personne ne questionne plus, semble-t-il la capacité des
êtres féminins à penser par elles-mêmes.
Pourtant, lors de la séparation
avec le monde des femmes, au cours des premières expériences où les hommes se
confrontent à la structuration de leur virilité, tout semble se passer comme dans un
monde unisexué. Je m'explique.
Quand les enfants-mâles quittent
le monde des femmes, qu'ils commencent à se regrouper avec d'autres garçons de leur
âge, on voit apparaître une phase d'homosocialité où émergent de fortes tendances
et/ou de grandes pressions pour y vivre des moments d'homosexualité. Compétitions de
zizis, marathons de branlettes (masturbation), jouer à qui pisse (urine) le plus loin
dans certains cas, excitations sexuelles collectives à partir de pornographie feuilletée
en groupe, voire même maintenant devant des strip-poker-vidéos où l'enjeu consiste à
déshabiller les femmes_ à l'abri du regard des femmes et des hommes des autres
générations, les petits hommes s'initient entre eux aux jeux de l'érotisme. Ils
utilisent pour ce faire, les stratagèmes, les questions (la taille du sexe, les
capacités sexuelles) légués par les générations précédentes. Ils apprennent et
reproduisent alors les mêmes modèles sexuels quant à l'approche et à l'expression du
désir.
Dans cette maison-des-hommes, à
chaque âge de la vie, à chaque étape de la construction du masculin, est affecté une
pièce, une chambre, un café ou un stade. Bref, un lieu propre où l'homosocialité peut
se vivre et s'expérimenter dans le groupe de pairs. Dans ces groupes, les plus vieux,
ceux qui sont déjà initiés par les aînés, montrent, corrigent et modélisent les
accédants à la virilité. Une fois quitté la première pièce, chaque homme devient
tout à la fois initiateur et initié.
Sur ce thème, Godelier,
l'anthropologue, a étudié les Baruyas en Nouvelle Guinée (Godelier, 1982). Chez eux
"le sperme est la vie, la force, la nourriture qui donne la force à la vie". Il
montre comment, dans le secret de la maison des hommes, les jeunes hommes non encore
mariés d'une part et les initiés d'autre part se transmettent par une ingestion buccale
de sperme (fellation) les rudiments de la domination des femmes. Toute violation de ce
secret est punie très sévèrement et ceux qui résistent à l'initiation y sont
contraints par la force, dit le chercheur .
Apprendre à souffrir pour être un homme. A accepter
la loi des plus grands
Je me suis souvent demandé le
sens que prennent dans nos sociétés dites évoluées, les apprentissages du sport pour
les hommes. Lors de la présentation publique à Lyon du numéro spécial du BIEF, une
revue féministe que nous avions consacrée aux hommes et au masculin (Welzer-Lang D.,
Filiod J.P., 1992a), une longue discussion a vu les hommes présents expliciter, avec
fortes émotions, les premiers apprentissages du football. Les hommes décrivaient avec
force détails les premiers échanges de balles (de football) qui rassemblent dans un
quartier résidentiel ou dans l'espace public, quelques enfants-mâles du même âge.
Certains de ces hommes sont
revenus par la suite sur cette discussion lors de conversations privées. "ça a
été un déclic, dira l'un d'eux, une période que j'avais complètement oubliée. Quant
aux femmes, par la suite, beaucoup d'amies m'ont demandé l'intérêt de cette discussion
qu'elles assimilaient à de l'exhibitionnisme sans en comprendre d'autres sens. Et
pourtant_
Apprendre à être avec des
hommes, ou ici dans les premiers apprentissages sportifs à l'entrée de la
maison-des-hommes, à être avec des postulants au statut d'homme, contraint le garçon à
accepter la loi des plus grands, des anciens. Ceux qui lui apprennent et lui enseignent
les règles et le savoir-faire, le savoir-être homme. La manière dont certains hommes se
rappellent cette époque et l'émotion qui transparaît alors, semblent indiquer que ces
périodes constituent une forme de rite de passage.
On pourra toujours objecter que
dans ce type de groupes d'hommes, la différence d'âge est ténue. Eh bien justement,
quand il n'existe pas encore de différentiation sociale ou de hiérarchie de savoirs et
d'appartenance sociale, plus exactement quand ces différences ne sont pas encore
discriminantes, p'tit homme apprend à respecter une hiérarchie -entre hommes- où la
moindre différence d'âge est tout de même opérante.
Apprendre à jouer au hockey, au
football, au base-ball, c'est d'abord une façon de dire : je veux être comme les autres
gars. Je veux être un homme et donc je veux me distinguer de son opposé (être une
femme). Je veux me dissocier du monde des femmes et des enfants.
C'est aussi apprendre à
respecter les codes, les rites qui deviennent alors des opérateurs hiérarchiques.
Intégrer codes et rites, en sport on dit les règles, oblige à intégrer corporellement
(incorporer) les non-dits. Un de ces non-dits, que relatent quelques années plus tard les
garçons devenus hommes, est que l'apprentissage doit se faire dans la souffrance.
Souffrances psychiques de ne pas arriver à jouer aussi bien que les autres. Souffrances
des corps qui doivent se blinder pour pouvoir jouer correctement. Les pieds, les mains,
les muscles_ se forment, se modèlent, se rigidifient par une espèce de jeu sado-maso
avec la douleur. P'tit homme doit apprendre à accepter la souffrance -sans mots dire et
sans "maudire"- pour intégrer le cercle restreint des hommes. Dans ces groupes
monosexués s'incorporent les gestes, les attitudes, les réactions masculines, tout le
capital de mouvements et de gestes qui serviront à être un homme.
On a beaucoup parlé -en France
comme dans les autres pays où la conscription est obligatoire- de l'armée. Il est
souvent dit que le service militaire, rite de passage entre l'adolescence et l'âge
adulte, correspond en quelque sorte à une école masculine de la guerre, un apprentissage
de la lutte pour être le meilleur, et en même temps, une espèce d'antichambre du
sexisme, de l'alcoolisme_et de l'homophobie. Malheureusement une telle hypothèse ne perd
rien de son actualité, du moins en France. A moins que l'armée ne soit qu'un facteur
complémentaire, une suite logique dans le continuum de l'éducation des hommes. Une forme
plus visible, simplement.
Dans les tous premiers groupes de
garçons, on "entre" en lutte dite amicale (pas si amicale que cela si l'on en
croit le taux de pleurs, de déceptions, de chagrins enfouis que l'on y associe) pour
être au même niveau que les autres, puis pour être le meilleur. Pour gagner le droit
d'être avec les hommes ou d'être comme les autres hommes. Pour les hommes, comme pour
les femmes, l'éducation se fait par mimétisme,. Or le mimétisme des hommes est un
mimétisme de violences. De violence d'abord envers soi, contre soi. La guerre
qu'apprennent les hommes dans leurs corps est d'abord une guerre avec soi-même. Puis,
dans une seconde étape, c'est une guerre avec les autres.
On peut toujours tenter d'aller
observer in situ ces moments ou ces tranches d'éducation masculine, j'en ai eu
l'intention, mais ces formes d'homosocialités se vivent souvent à l'abri du regard des
autres. Les autres, qu'ils/elles soient des filles ou des garçons, extérieur-e-s
"au milieu" sont exclu-e-s. Timidité, honte, tout ça dessine les murs de cette
mini-maison-des-hommes. Ce lieu privilégié où chaque groupe d'hommes va reprendre à
son compte les règles d'initiation à l'homosocialité.
Articulant plaisirs, plaisirs
d'être entre hommes (ou hommes en devenir), plaisirs de pouvoir légitimement faire
"comme les autres hommes" (mimétisme) et douleurs du corps qui se modélisent,
chaque homme va, individuellement et collectivement, faire son initiation. Par cette
initiation s'apprend la sexualité. Le message dominant : être homme, c'est être
différent de l'autre, différent d'une femme. Etre homme, c'est être plus qu'une femme.
Les souffrances d'une telle éducation en sont alors le prix à payer.
Mais que se passe-t-il dans
"la première pièce" de la maison-des-hommes, dans ce vestibule de la
"cage à virilité" ?
L'antichambre de la
maison-des-hommes fonctionne, semble-t-il, comme un lieu de passage obligé qui est
fortement fréquenté. Un couloir où circulent tout à la fois de jeunes recrues de la
masculinité (les petits hommes qui viennent juste de quitter les jupons de leurs mères),
à côté d'autres p'tits hommes fraîchement initiés qui viennent -ainsi en convient la
coutume de cette maison- transmettre une partie de leur savoirs et de leurs gestes.
Mais l'antichambre de la
maison-des-hommes est aussi un lieu, un sas fréquenté périodiquement par des hommes
plus âgés. Des hommes qui font tout à la fois figures de grands frères, de modèle
masculin à conquérir par p'tit homme, des agents chargés de contrôler la transmission
des valeurs. Certains s'appellent pédagogues, d'autres moniteurs de sports, ou encore
prêtres, responsables scouts_ Certains sont présents physiquement. D'autres
agissent par le biais de leurs messages sonores, de leurs images qui se manifestent dans
le lieu. Ceux-là sont dénommés artistes, chanteurs, poètes. En fait, parler de
"la première pièce" de la maison-des-hommes constitue une forme d'abus de
langage. Il faudrait dire : les premières pièces, tant est changeante la géographie des
maisons des hommes. A chaque culture ou chaque micro-culture, parfois à chaque ville ou
village, à chaque classe sociale, correspond une forme de maison-des-hommes. Le thème de
l'initiation des hommes se conjugue de manière extrêmement variable. Le concept est
constant mais les formes labiles.
Parmi ces hommes plus âgés, ou
à coté d'eux (quelquefois ce sont les mêmes), d'autres aînés déambulent. Le masculin
est tout à la fois soumission au modèle et privilèges du modèle. Certains aînés
profitent de la crédulité des nouvelles recrues, et cette première pièce de la maison
est vécue par de nombreux garçons comme l'antichambre de l'abus. Et cela dans une
proportion qui, à première vue, peut surprendre. Non seulement, je l'ai dit, p'tit homme
commence à découvrir que pour être viril, il faut souffrir, mais dans cette pièce (ou
dans les autres, il ne s'agit ici que d'une métaphore), le jeune garçon est quelquefois
initié sexuellement par un grand. Initié sexuellement, cela peut aussi vouloir dire
violé. être obligé -sous la contrainte ou la menace- de caresser, de sucer ou être
pénétré de manière anale par un sexe ou un objet quelconque. Masturber l'autre. Se
faire caresser_ On comprend que les hommes à qui une telle initiation est imposée
en gardent souvent des marques indélébiles.
Tout semble indiquer dans les
interviews réalisées dans l'étude sur l'homophobie ou auparavant (Welzer-Lang, 1988)
que beaucoup d'hommes qui ont été appropriés par un autre homme plus âgé n'ont de
cesse que de reproduire cette forme particulière d'abus. Comme s'ils se répétaient :
"Puisque j'y suis passé, qu'il y passe lui aussi". Et l'abus revêt alors une
forme d'exorcisme, une conjuration du malheur vécu antérieurement. Puis, au fil des ans,
quand le souvenir de la douleur et de la honte s'estompe enfin quelque peu, l'abus initial
fonctionnerait comme élément de compensation, un peu comme l'ouverture imposée d'un
compte bancaire ; les autres abus perpétrés représentant les intérêts que vient
réclamer l'ex-homme abusé. Cela vaut tant pour les abus réalisés à l'encontre des
hommes que dans d'autres lieux à l'encontre des femmes.
D'autres se blindent. Ils
intègrent une fois pour toutes que la compétition entre hommes est une jungle dangereuse
où il faut savoir se cacher, se débattre et où in fine la meilleure défense est
l'attaque.
J'ai parlé d'abus sexuels. Ils
sont bien réels et en nombre très important. Les recherches futures nous en révéleront
les formes, la fréquence et les effets à courts, moyens et longs termes. Avouons pour
l'instant notre partielle incurie sur ce thème. D'autres formes d'abus sont quotidiennes,
complémentaires ou parallèles par rapport aux abus sexuels. Elles en constituent
d'ailleurs souvent les prémices. Des abus individuels, mais aussi des abus collectifs.
Qu'on pense aux différents coups : les coups de poing, les coups de pieds, les
"poussades". Les pseudo-bagarres où, dans les faits, le plus grand montre une
nouvelle fois sa supériorité physique pour imposer ses désirs. Les insultes, le vol, le
racket, la raillerie, la moquerie, le contrôle, la pression psychologique pour que p'tit
homme obéisse et cède aux injonctions et aux désirs des autres, _ Il y a donc un
ensemble multiforme d'abus de confiance violents, d'appropriation du territoire personnel,
de stigmatisation de tout écart au modèle masculin dit convenable. Toutes formes de
violences et d'abus, que chaque homme va connaître, tant comme agresseur que comme
victime. Petit, faible, le jeune garçon est une victime désignée. Protégé par ses
collègues, il peut maintenant faire subir aux autres ce qu'il a encore peur de subir
lui-même. Conjurer la peur en agressant l'autre, voilà la maxime qui semble inscrite au
fronton de toutes ces pièces.
Ne nous y trompons pas. Cette
union qui fait la force, cet apprentissage du collectif, de la solidarité, de la
fraternité -les hommes d'un même groupe peuvent être assimilés à des frères- ne
revêt pas que des côtés négatifs. Nonobstant que la maison-des-hommes, la solidarité
masculine intervient pour éviter la douleur d'être soi-même victime, cette maison est
le lieu de transmission de valeurs qui, si elles n'étaient pas au service de la
domination, sont des valeurs positives. Prendre du plaisir ensemble, ce que je
détaillerai plus loin, découvrir l'intérêt du collectif sur l'individuel, voilà bien
des valeurs humanistes qui fondent la solidarité humaine.
A l'intérieur de la
maison-des-hommes, et dans l'apprentissage de la masculinité, il ne semble pas exister de
point neutre, de position de relâche. On est actif ou passif, agressé ou agresseur.
C'est ainsi que p'tit homme apprend le rapport de force permanent. Quiconque oublie cette
règle, devient victime désignée. Tout écart dû à la sensiblerie est perçu comme une
survivance du monde de l'enfance, une réminiscence ou une (ré)apparition chez l'homme du
monde des femmes. Tout écart de sensiblerie doit donc être combattu, voire puni.
"Si tu veux être comme une femme, on va te traiter comme une femme !" semble
dire les hommes entre eux.
Le féminin devient le pôle
repoussoir central, l'ennemi intérieur à combattre.
Quels sont les effets d'une telle
éducation ? Ils sont bien sûr multiples et variés. Deux conséquences peuvent
apparaître comme majeures.
La peau de l'enfant doit se
recouvrir d'un oxyde qui fasse frontière entre deux mondes : le monde intérieur : la
pensée, les rêves, le jardin secret_ et le monde extérieur, celui du social, des
contacts quotidiens : les groupes de copains, l'école, la rue_ Non pas que les hommes ne
soient pas sensibles, émotifs, vulnérables, et ce pour l'ensemble de leur vie. Mais ils
doivent "simplement" le cacher, le dissimuler sous une cuirasse de guerrier.
Certains arrivent presque à oublier ces traits de personnalité, d'autres l'investissent
dans la création. Mais la majorité des futurs accédants à la virilité transforment
leurs besoins de contacts sensibles, leurs nécessaires contacts -y compris physiques
-avec les hommes et par suite avec les femmes, en violences.
Car l'éducation masculine et les
apprentissages de p'tit homme autorisent le toucher, même physique, entre hommes. Mais
l'impérieuse nécessité de se distinguer des femmes transforme le besoin de contacts en
contacts violents. Observez les matchs de hockey, de football, de rugby_, les hommes
n'arrêtent pas de se toucher, que ce soit entre partenaires ou avec les membres de
l'équipe adverse (on aurait envie d'écrire ennemie). Les caresses se sont transformées
en coups.
Une autre conséquence pourtant
importante est demeurée inexplorée. Il s'agit de cette capacité particulière qu'ont
les hommes de mesurer a priori la dangerosité d'un individu. Que ce soit dans les groupes
qu'ils fréquentent, dans la rue c'est-à-dire dans l'espace public ou dans les bars, au
travail_ P'tit homme devenu homme a acquis et inscrit dans son corps une méfiance
généralisée. Il sait que toute personne étrangère ou inconnue, en particulier s'il
s'agit d'un homme, peut se transformer en agresseur potentiel. Il observe alors les
gestes, la démarche, la voix, l'habillement_ l'ensemble de ces signes extérieurs qui
sont facilement repérables. Lui -même doit montrer, et ceci sans cesse, qu'il est ou
serait capable de se défendre. Tout homme sait bien que de laisser apparaître des signes
de vulnérabilité constitue une situation à hauts risques.
J'en donnerai deux exemples. Le
premier se passe dans un bar de mon quartier à Lyon. Un soir, alors qu'avec une amie de
l'université nous étions sorti-e-s boire un verre, une bagarre éclate. Mais une drôle
de bagarre. Un client manifestement un peu alcoolisé jetait ça et là invectives
verbales, bouteilles, cendriers, le tout accompagné de grands cris. A un moment donné,
dans un grand geste très lent, il prend un siège et le lance dans l'énorme miroir qui
tapissait le fond du bar. Celui-ci se brisa alors dans un vacarme assourdissant. On
imagine aisément les cris, la panique qui commence à s'emparer des personnes présentes
dans ce bar. Mon amie est partie immédiatement se réfugier au 2ème étage, alors que je
me suis approché de cet homme. Et je n'étais pas le seul homme à le regarder de près.
Je n'avais pas peur. J'ai observé les visages des autres garçons qui entouraient
l'intrus, beaucoup souriaient et paraissaient détendus. Les hommes présents n'avaient
pas peur, car ils savaient que la situation ne comportait aucun danger. L'observation de
la scène était claire : cette volonté -pareille à celle des films- de montrer sa
capacité virile, de mettre le trouble n'était nullement dirigée contre les personnes
présentes.
Tout se passe comme si l'un des
effets immédiat de l'éducation masculine était de pouvoir mesurer les signes
extérieurs du danger. Comme si notre "mémoire corporelle" pouvait, à la
manière d'un ordinateur très rapide, décoder les gestes d'une tierce personne pour nous
dire si oui ou non, nous pourrions être en danger. Les réactions de mon amie ? Ou celle
des autres femmes parties se réfugier elles aussi loin du bar ? Comme femmes, elles ne
disposaient pas des mêmes informations. Elles ne savaient pas mesurer le danger et
interprétaient tout écart aux attitudes et apparences normales (Goffman, 1975)) comme
une agression virtuelle. Bien plus, cette scène renforçait -selon elles- le message
distribué aux femmes sur la dangerosité des hommes et leur besoin (sic) d'être
protégées.
Pourtant cette mémoire
corporelle, cette capacité masculine à mesurer le danger, ne sont pas inscrites dans nos
gènes. Nous l'avons apprise. A notre corps défendant, il est vrai. Après des centaines
d'agressions, de mini-conflits vécus dans la maison-des-hommes, le regard masculin se
fait plus observateur et scrutateur. L'éducation à la violence crée des automatismes de
défense.
On retrouve cette même attitude
dans l'espace public. Les lecteurs/trices québécois-e-s auront peut-être du mal à
comprendre. Je m'explique. En France la rue est dangereuse, pour les femmes et pour les
hommes. L'alcool, la pauvreté, la virilité sont autant de prétextes pour que des hommes
-jeunes et moins jeunes- tentent de se mesurer et de se confronter à leurs congénères.
Sans qu'on cherche forcément à vous voler, dans certaines rues, à certaines heures,
vous risquez de vous faire agresser. Et pas uniquement verbalement. L'éducation des
hommes a fait en sorte qu'ils ont développé des stratégies de défense qui préparent
à cette éventualité. S'il se trouve dans la rue le soir, chacun va observer les
attitudes des personnes étrangères qu'il rencontre. Et s'il le faut, il va changer de
trottoir.
Mais les femmes aussi, me
direz-vous. Oui, sauf qu'on n'a pas appris aux femmes à relativiser le danger. Certaines,
suite à des agressions, ont peur de tous les hommes qu'elles rencontrent, d'autres n'ont
peur de personne. De nombreux témoignages semblent démontrer que certaines femmes ne
sont méfiantes qu'après une première agression.
L'autre différence, et elle est
de taille, tient à ceci : même si hommes et femmes ont peur des mêmes personnes, à
savoir les hommes, les risques ne sont pas les mêmes dans une nette majorité des cas.
Violences physiques pour les garçons, violences sexuées ou sexuelles pour les femmes.
De fait, comme dans les
différentes pièces de la maison-des-hommes, tout garçon qui donne des signes
extérieurs qui pourraient le faire assimiler à un homosexuel risque, comme une femme, de
subir agressions physiques et sexuelles. En ce sens, en tous cas certains aimeraient nous
l'imposer, la rue est un territoire masculin, une excroissance de la maison-des-hommes.
Puis vient la mise en couple...
A l'adolescence et après, les
garçons ne quittent pas totalement la maison-des-hommes. L'entrée dans la vie amoureuse,
les contacts avec les femmes, l'installation en conjugalité (la mise en couple avec une
femme), toutes ces étapes ne sont pas dépourvues de contacts avec le monde mâle. Tout
homme va généralement continuer à passer certaines "périodes" régulières
à la maison-des-hommes, des stages de (re)sensibilisation aux comportements masculins.
L'éducation masculine est ainsi sans cesse réactivée.
Les excroissances de la
maison-des-hommes, on les retrouve dans les espaces de travail, dans les cafés, dans les
stades, dans les clubs_. Bref, tous les endroits où les hommes s'attribuent -menaces à
la clef- l'exclusivité d'un lieu ou d'un espace-temps. Maintenant certaines femmes osent
y pénétrer. Certaines ont bravé les menaces de viol ou d'agression. On reconnaît bien
là aussi l'évolution des rapports sociaux de sexe, la remise en cause du masculin
hégémonique et prévalent. Ce ne sont d'ailleurs pas ces femmes là qui sont les plus
agressées. J'ai montré en effet, dans mes études sur les hommes violeurs qu'ils
agressent prioritairement, non pas -comme nous dit le mythe- les "belles femmes qui
poussent les hommes à assumer leurs pulsions irrépressibles", mais bel et bien des
femmes que le violeur estime faibles et fragiles, des femmes qui sont en situation de
vulnérabilité. On retrouve ici un autre effet de cette éducation de l'homme à repérer
la fragilité des personnes, hommes et femmes, qu'il rencontre.
D'autres métastases de la
maison-des-hommes ont été peu explorées. Certaines féministes ont, avec raison,
dénoncé le sexisme des publicités et de certains messages médiatiques qui polluent
notre esthétisme et notre environnement. Elles en ont décrit les contours : comment les
femmes sont assimilées à des animaux. Comment elles deviennent des faire-valoir de
voitures, de bières_, quand elles ne sont pas -comme on a vu en France récemment-
métaphorisées en serpillières. Une autre fonction est donc dévolue à la publicité :
servir de réassurance à la virilité. "Soyez forts et vous aurez de la bière_ et
des femmes" ; "Soyez violents, car non seulement ce comportement est
parfaitement normal mais en plus les femmes aiment ça". La publicité, mais aussi
une bonne partie de la production cinématographique ou télévisuelle viennent réactiver
sans cesse les injonctions apprises aux hommes. Elles font de ces arts une véritable
excroissance de la maison-des-hommes.
Et ceci reste vrai, même si les
représentations masculines évoluent. Pourtant l'apparition de l'homme-objet,
l'androgynisation du corps masculin voire son homosexualisation, sont autant de
phénomènes récents qu'on croirait en opposition avec l'éducation masculine
traditionnelle. Peut-être faut-il les comprendre comme des traces tangibles de
l'évolution de nos perceptions collectives face au machisme et à l'homophobie.
Les
femmes : pivot central du discours masculin et intermédiaires entre les hommes.
Si l'on s'arrête un instant sur
les messages éducationnels livrés aux hommes, par des hommes, ce qui est appris aux
novices par les aînés, les litanies récitées à longueur de temps par les hommes qui
veulent s'affirmer "comme les autres" c'est-à-dire normaux, on voit d'abord que
les femmes sont le pivot central du discours masculin, puis qu'elles représentent bien
souvent l'intermédiaire privilégie, le média entre les hommes.
Que ce soit ou non de façon
explicite, une grande partie des messages éducationnels apprend aux hommes comment
"être avec" les femmes et/ou comment "faire avec" les filles. Ils
établissent une "carte du tendre" très particulière. Ces messages somment les
hommes de savoir "tenir" une femme. Ils leur enseignent "comment" les
désirer (pornographie), les parties du corps à aimer, les formes de corps à observer.
C'est ainsi que l'on apprend aux hommes l'art du désir et de l'amour.
Le désir et l'amour affirment et
confirment la distinction. Ils réitèrent les messages sur la différence. Etre homme, le
montrer (par la virilité), l'affirmer (par la drague), le vivre, c'est montrer de
manière tautologique la différence. Et, notamment c'est savoir exclure la sensibilité.
L'appris masculin intègre une
vision très fonctionnelle de l'amour. L'éducation féminine étant parallèle à celle
des hommes, la coutume veut que certaines femmes soient "faites" ou construites
pour l'érotisme : les maîtresses, les prostituées, les danseuses nues, les mannequins_.
Elles existent pour alimenter de manière permanente le désir des hommes. D'autres femmes
sont réservées à la maternité, éduquées pour élever les enfants (garçons et
filles). On leur enseigne à préparer les bonnes conditions qui font que les petits
hommes seront dirigés vers la maison-des-hommes. Certaines d'entre elles ne connaissent
même pas ce qui a trait à leur propre désir sexuel. On voit que les éducations
masculines et féminines sont complémentaires des mêmes rapports sociaux de sexe.
Et les femmes, dans l'éducation
masculine, signent la différence et servent de récompense. Je passe rapidement sur cette
image du Tour de France, ou de n'importe quelle autre compétition sportive masculine : la
belle femme qui remet les fleurs et les bises au gagnant. Elle est devenue si caricaturale
de cette éducation sexiste et homophobe qu'elle passe presque inaperçue. Pourtant, bien
avant d'espérer gagner le tour de France ou n'importe quelle compétition sportive pour
adultes, p'tit homme apprend dans le regard des femmes les vertus de l'homophobie. Il peut
y déceler toute la fascination que les garçons dits virils, ceux conformes à l'image du
guerrier protecteur, éveillent chez les adolescentes. C'est du moins ce que semblent
suggérer de nombreux hommes en interviews. A l'époque où une grande partie des
activités fantasmatiques et personnelles de p'tit homme est consacrée à la recherche de
ses premières partenaires féminines, il apprendrait, par les femmes, la différence. Et
un homme rencontré, devant le trouble que provoquait cette proposition, de rajouter :
"Qu'on le regrette ou pas, il suffit de se promener dans les fêtes foraines, ces
lieux à drague et sensations fortes, pour s'apercevoir que le macho a toujours la cote
auprès de la gente féminine". Ailleurs, un adolescent disait : "T'as
l'impression que plus t'es un salaud, plus ça marche". Ce discours possède sa
propre logique ; comment pourrait-il en être autrement au vu des héros de films, de
séries américaines ou des romans Harlequin ? Mais ce discours est incomplet.
La fête foraine, les cafés, la
rue, le bal ou la salle de danse sont pour la jeunesse des espaces de trafic, des lieux de
confrontations entre hommes et femmes, ou plus exactement entre apprentis hommes et
apprenties femmes. L'observation de ces lieux, l'écoute de témoignages d'hommes et de
femmes obligent à nuancer les assertions masculines sur cette période. D'un côté, à
la frontière de la maison-des-hommes, comme s'il s'agissait d'un exercice pratique, les
accédants à la virilité chassent, draguent, assiègent, traquent, en cherchant à
conquérir des femmes. Portant et affichant haut et fort les valeurs dites masculines, ils
miment leurs héros. De l'autre, des femmes imprégnées d'un discours sur l'homme idéal,
le preux chevalier qu'elles ont à séduire_ On imagine très bien les effets de cette
double construction : des relations inégalitaires où les femmes apprennent - si ce
n'était déjà fait- la violence des hommes, et des hommes qui se voient confirmer
l'intérêt de jouer aux mâles.
Bien évidemment, toutes les
femmes ne fréquentent pas ces espaces de trafic. Certaines se réfugient dans leurs
études et n'en sortent pas, d'autres sont recluses dans les cuisines de leurs mères. Des
fractions minoritaires de la bourgeoisie sont même "gardées" par des
congrégations religieuses. On comprend alors que l'évocation de ces scènes puisse
laisser dubitatives ou béates [sans jeux de mots] certaines femmes. Dans certains
milieux, on traitera même de "filles faciles", de dépravées, les femmes qui
fréquentent les bars et les discothèques.
Mais, à la différence des
filles, la quasi-totalité des hommes se doivent de fréquenter très tôt de tels espaces
de trafic. Chaque milieu social organise ses propres zones de rencontres pour adolescents
et adolescentes, ces territoires de chasse pour mâles qui expérimentent leurs ruts. Peu
de rapport a priori entre les rallyes lyonnais, ces soirées pour les enfants de la
bourgeoisie lyonnaise, chaperonnés par des adultes et une boum dans les caves d'une HLM
de banlieue. Peu de rapports si ce n'est que chaque milieu social oblige les hommes à
faire les preuves de leur virilité, à conquérir des filles.
Et le nombre de femmes tombées
dans les filets des hommes sont autant de médailles à mettre en exergue dans les
discours. Que les conquêtes soient réelles ou pas, le message véhiculé dans les
espaces de trafics est clair : pour être un homme, il faut draguer. Et la liste des
femmes séduites constitue la preuve qu'on est bien un homme. Mais qu'advient-il des
autres, ceux qui n'entrent pas dans le moule : les p'tits hommes qui ne sont pas capables
d'être aussi machos que leurs aînés, les garçons encore impubères, les moins-beaux,
les poètes et les gars sensibles ? En s'excluant de ces rituels collectifs, en ne tenant
pas leur place d'homme, en n'affichant pas un tableau de chasse glorieux, ils signent leur
différence. Ils sont alors mûrs pour la culpabilité et la honte. En tous cas, ils
doivent dorénavant se taire. Les femmes représentent l'intermédiaire, le média, entre
hommes.
Il n'en va pas autrement pour les
belles femmes qui se produisent dans les clubs de danseuses nues, ou les jeunes épouses
des hommes célèbres (comédiens, intellectuels, hommes politiques, artistes_). En dehors
de tout débat sur la sincérité des sentiments -tel n'est pas mon propos- elles
démontrent qu'avoir du pouvoir, de l'argent, être arrivé parmi les premiers dans les
courses du masculin, tout cela offre des privilèges certains. Notamment dans la gestion
de son érotique personnelle.
L'homosocialité ou du plaisir d'être entre hommes
Il ne faut pas non plus avoir une
image caricaturale de l'éducation masculine. Le passage dans la maison-des-hommes, les
périodes successives entre hommes, forgent la solidarité des hommes, développent
l'habitude d'être entre gars et de s'y trouver bien.
Et les souffrances me direz-vous?
Les douleurs entrevues plus haut, dans la majorité des cas, ne sont pas permanentes. Un
peu comme les violences masculines domestiques elles sont des bornes régulières, mais
non permanentes. Seuls les effets sont rémanents. Intégrées dans la mémoire corporelle
des futurs mâles, elles sont, par un processus d'occultation commun à de nombreux
phénomènes sociaux, vite oubliées au profit des "bons" souvenirs. Les
souffrances sont comparables à des paliers du rituel d'initiation, du rite de passage que
constitue le vécu au sein de la maison-des-hommes. En regard des promesses d'un avenir
meilleur que constitue l'éducation masculine, et sur une échelle coûts/bénéfices,
elles sont minorées et enfouies dans l'armoire de l'inconscient. Observez attentivement
des anciens élèves d'une école pourtant stricte et éminemment répressive parlant de
leur internat, des hommes qui se racontent les souvenirs du service militaire. Les rires,
les blagues, les bons souvenirs_ ont l'air de largement dominer. Qui parle des pleurs, des
humiliations, des abus vécus ? Personne ou presque. La mémoire est sélective.
Quant à ceux qui n'ont pas du
tout pu ou voulu vivre ces rituels, les réfractaires, ceux qui ont servi sans cesse de
bouc émissaire aux autres hommes, ceux qui ont refusé de se battre ou d'agresser les
autres, on n'en sait, bien sûr, que peu de choses. L'histoire de l'Homme n'est bien
souvent que celle des hommes qui gagnent, de ceux qui savent se battre. Sans doute, de
nombreux réfractaires ont été exclus symboliquement de la communauté masculine
"normale". Un peu comme dans la logique sacrificielle de l'inceste que vivent
les femmes, ils sont affectés à des tâches périphériques du masculin. On les retrouve
vraisemblablement chez les violeurs pour certains, parmi les hommes prostitués pour
d'autres, que la prostitution ait lieu en homme ou en femme. On peut aussi sans doute les
rechercher parmi les mannequins, les danseurs nus ou dans les métiers de création où
leur sensibilité conservée, voire exacerbée, peut être mise en valeur.
Des hommes quittent aussi la
maison-des-hommes convaincus que leur orientation sexuelle est différentes des
orientations hétérosexuelles inculquées. Ils savent désormais que pour vivre
facilement leur homosexualité, ils doivent en délaisser les signes de repérabilité, du
moins ceux qui sont stigmatisés (Goffman, 1983) par la communauté masculine dite
hétérosexuelle.
Mais revenons pour l'instant à
notre idée de départ : les hommes prennent du plaisir à être ensemble. Et si ce
n'était lié à des rapports de domination, qui s'en plaindrait ? A notre époque, où
nous vivons une marche sans précèdent vers l'égalité des genres, la question est
peut-être la nature, ou la structure, de l'injonction paradoxale inhérente à
"être entre hommes". Que dit-elle ? Le premier terme de l'injonction clame :
Soyez ensemble et prenez du plaisir. Le second, forcément opposé au premier (cf. le
début du texte) stipule : Prendre du plaisir entre hommes est interdit, il faut se battre
pour être le meilleur. Et l'unité de mesure de cette lutte (et son bénéfice) en est le
nombre de femmes conquises. Autrement dit, les relations entre hommes sont toujours
médiatisées à travers les femmes. Ne prennent du plaisir, entre hommes, sans autre
finalité, que les pédés, les tapettes, les fifis, les "tantes", les
homosexuels_ Cette injonction paradoxale structure d'une part les rapports entre
homosocialités et plaisirs d'être entre hommes, et d'autre part l'homophobie qui
illustre le paradoxe de l'identité masculine exaltée dans ces injonctions ou maximes.
Les liens entre les deux sont évidents.
Dans cette perspective,
l'homophobie n'a rien à voir avec le sexe ou la sexualité. Mais ce qui sous-tend cette
violence faite aux hommes est parallèle et alimentée par nos constructions
hiérarchisées actuelles des genres. Telles qu'on les vit actuellement, homophobie et
domination des femmes sont les deux faces du même modèle viriarcal.
Alors quels rapports entre
l'homophobie et l'homosexualité ? Pourquoi associer les deux ? Nous allons le voir,
l'homophobie constitue une sorte de garde-fou pour sauvegarder les apparences viriles, un
préservatif psychique comme le dit Gentaz dans ce même ouvrage, mais aussi social de la
virilité.
Homophobie et repérabilité/ désignation des homosexuel-le-s
Une partie de la recherche sur
l'homophobie menée à Lyon en 1992 est surprenante. Des quelques 500 personnes que nous
avons interrogées avec Pierre Dutey par questionnaire , plus de 95% peuvent dire qu'elles
ont identifié des homosexuel-le-s dans la rue et en décrire les critères de
repérabilité. Parmi ceux-ci : le vêtement, les gestes, le ton du langage, qui chacun à
leur manière décrivent des formes de féminisation. Alors que la question restait
ouverte à la possibilité d'avoir rencontré aussi bien des femmes homosexuelles que des
hommes, plus de 90% répondent à la question en ne signalant que les hommes homosexuels.
Les personnes interrogées, hommes et femmes, appartiennent à tous les milieux
(étudiant-e-s, employé-e-s, travailleurs/euses sociaux/ales, médecins, infirmières,
ouvrier-e-s, cadres supérieur-e-s, intellectuel-le-s_). Certain-e-s affirment leurs
idéologies de droite, d'autres de gauche ou se déclarent non concerné-e-s par les
partitions politiques ; quelques un-e-s sont même militant-e-s d'associations contre le
sida (Aides), alors que d'autres sont des responsables féministes (Mouvement Français
pour le Planning Familial) ou des cadres d'associations humanitaires (Croix Rouge
Française). Les répondant-e-s ont entre 20 et_ 65 ans. On retrouve également des
personnes vivant dans des milieux urbains, alors que d'autres habitent les zones rurales.
Que faut-il en déduire ? Que les critères de repérabilité qui servent à désigner
l'homosexualité sont éminemment partagés au sein de la culture française actuelle.
C'est bien de cela dont il est question. Peu de personnes ont pu donner comme traits
identificatoires le fait que les hommes se tenaient par la main, qu'ils s'embrassaient ou
se qu'ils se caressaient dans l'espace public. Ce sont pourtant autant de signes qui
pourraient légitimer davantage l'identification.
Bien sûr, les médias
reproduisent la symbolique dominante, c'est-à-dire ici masculine et hétérosexuelle :
télévision, cinéma, radios présentent à profusion des plaisanteries et des attitudes
sexistes décrivant les critères de repérabilité connus et admis de l'homosexualité.
Les exemples de mise en scène des tantes, des tapette, des folles sont nombreux. La
follitude fait recette et maintient l'homosexualité parmi les déviances et les
excentricités. On comprend alors aisément le message distillé aux personnes
homosexuel-le-s, tant hommes que femmes : pour vivre heureux/euses, vivez caché-e-s ! Et
de nombreux hommes, de nombreuses femmes, se cachent effectivement. Voilà à quoi aboutit
l'homophobie particulière.
Avant l'apparition du sida,
l'homophobie particulière légitimait et organisait la sanction à la repérabilité, et
ceci de manière curieuse. En voici un exemple qui témoigne de notre myopie collective,
en tous cas de la mienne. Durant les années 1975, j'ai été éducateur de rue à Paris
pendant plusieurs années. Mon travail éducatif consistait à m'occuper de manière plus
ou moins informelle de "jeunes de la rue", éviter autant que faire se peut leur
exclusion et permettre à ceux/celles qui en avaient le désir de "s'en sortir"
(le tout dit entre guillemets aux vues des conditions que nos sociétés réservent aux
jeunes démuni-e-s de capital scolaire). Territorialisé, je travaillais à l'époque
"sur" la Porte d'Asnières et le quartier des Batignolles avec des bandes de
délinquants ; des "zonards" en blouson de cuir et grosses motos qui, outre un
certain nombre d'activités illégales, pratiquaient régulièrement "la chasse aux
pédés" au square des Batignolles et sur les lieux de drague utilisés par les
homosexuels. Je passe rapidement ici sur la nature profondément homosociale de ce type de
regroupements masculins : un groupe d'hommes, en cuir et moto, fortement hiérarchisé.
"La chasse aux pédés" consistait, du moins nous le croyions à l'époque, à
les repérer et les dépouiller : leur voler vêtements, argents et objets de valeurs.
Ce n'est que beaucoup plus tard,
lors de mes travaux sur le viol, lors d'une entrevue avec un homosexuel qui avait été
agressé à cette époque par les jeunes "des Batignolles", que j'ai réalisé
que "la chasse au pédés" consistait aussi, parfois, pour une part de la bande,
au viol collectif de ces derniers. Avouez qu'il y a de quoi s'y perdre. Des jeunes qui
agressent des homosexuels et qui, pour les punir de leur homosexualité, les violent.
L'homophobie particulière
s'intéresse aux homosexuels repérés, ceux qui sont assimilés à des pédés, à des
passifs, donc à des femmes. Dans le code homophobe, la sanction est logique : les traiter
comme des femmes et se les approprier sexuellement. Bien plus, le viol collectif des
homos, phénomène appartenant au secret collectif qui pour partie fonde la bande comme
mini-société masculine, permet de vivre son homosexualité de manière dégagée de
culpabilité.
De la même manière, j'ai pu
approcher le dossier d'instruction de cours d'assises d'un homme détenu, violeur et
meurtrier d'un jeune de 17 ans qui auparavant lui avait servi de main d'_uvre domestique
(l'adolescent était obligé sous la menace de coups, de laver son linge et de nettoyer la
cellule) et de main d'_uvre sexuelle. L'adolescent est mort des suites d'une nuit
d'horreur où il fut sodomisé par son codétenu avec différents objets. Quelles ont
été les premières déclarations du meurtrier ? Je ne suis pas un homosexuel. Pour un
homme dit hétérosexuel et actif, "un trou c'est un trou". Ce qu'on retrouve
dans une maxime lancée régulièrement par un groupe d'adolescents que j'avais rencontré
: "Pourvu qu'il y ait un trou, des poils et que ça pue ! "
L' homophobie et les femmes
Bien que la question des rapports
entre l'homophobie et les femmes n'ait pas été centrale au sein dans nos recherches sur
le thème, nous pouvons nous permettre quelques réflexions. Plusieurs éléments se
dégagent à travers le corpus d'interviews réalisées pendant plusieurs années auprès
de différentes femmes.
J'aimerais commencer par une
confidence. J'en sais la possible incongruité, mais elle me semble significative, en tous
cas elle m'a permis d'élaborer plusieurs hypothèses sur les rapports entre l'homophobie
et la virilité.
Alors que je dirigeais le tout
jeune centre d'accueil pour hommes violents de Lyon, nous avions à affronter le regard
critique de femmes. Notamment celles qui s'étaient battues pour obtenir des centres
d'accueil pour les femmes violentées. "Quoi ! des hommes qui osent parler de la
violence masculine ?" semblaient dire certaines. J'ai décrit par ailleurs ce que je
pense des critiques, tout à fait légitimes, des féministes, la question n'est pas là
(Welzer-Lang, 1992b : 209-211). Dans l'éventail politique, on pourrait dire le marché,
des professionnelles accueillant les victimes de violences masculines domestiques, toutes
-et de loin- ne sont pas féministes, ni même s'en réclament. Une association sise dans
la région Rhône-Alpes ne cache pas ses options antiféministes. Au cours d'une
conférence de presse, une journaliste demande aux responsables de la structure d'accueil
si elles collaborent, ou pas, avec le centre pour hommes violents. La responsable du
centre s'est alors laissé aller à une somme de diatribes verbales contre moi, à
l'époque figure emblématique du centre, sur la base : "Vous l'avez vu ? Il n'est
pas très viril. Comment voulez-vous que l'on travaille avec lui !". L'invective
paraissait tellement déplacée et grossière qu'une autre journaliste, présente ce jour
là, s'est sentie obligée de lui rappeler les effets de la virilité manifestée par des
hommes sur les femmes qu'elle était chargée d'accueillir. En particulier la violence
domestique, thème de la conférence de presse.
Tout homme qui ne manifeste pas
son homophobie, notamment en insultant les homosexuels-qui-ressemblent-à-des-femmes, peut
être suspecté d'appartenir au clan honni. Tout homme qui comme une femme, aime (ce qui
est mon cas) jouer avec le vêtement, la chevelure et le maquillage est aussi assimilable
à "un pédé". Il faut, ou il faudrait dans cette logique, montrer et remontrer
sans cesse qu'on en a, bref qu'on n'en est pas. Cet exemple montre que certaines femmes
reprennent à leur compte l'homophobie des hommes contre les hommes. Peut-on dire qu'elles
sont homophobes ?
Une
homophobie symétrique chez les hommes et chez les femmes ?
Ce dernier exemple peut choquer,
du moins surprendre. Après avoir disserté de longues pages sur les rapports entre
homophobie et construction du masculin, le premier exemple que je donne est encore par
rapport aux hommes. Pourtant, il ne s'agit nullement d'une erreur, au plus d'une légère
provocation.
Actuellement quand on aborde
l'étude et la description des rapports sociaux de sexe, tout se passe comme si les sexes
et les variables de genre (le fait d'être né et considéré comme un homme ou née et
considérée comme une femme) étaient choses égales et symétriques. On ne peut parler
des hommes violents sans être aussitôt assailli de questions sur les femmes violentes.
On décrit, comme on a pu le faire avec mon ami Jean Paul Filiod (Welzer-Lang, Filiod,
1993) le propre et le rangé dans la maison, et immédiatement, on nous dit que les hommes
en font moins ou le font mal (mâle). Et on pourrait multiplier les exemples où sexes et
genres sont considérés comme homologues par nature. Or, nous savons fort bien -et pour
les sceptiques je l'ai largement montré dans ce qui précède- que sexe et genre sont des
constructions sociales qui traduisent les rapports de domination en _uvre dans le
patriarcat et le viriarcat. Pourquoi en serait-il différemment pour l'homophobie ?
Pour comprendre les rapports
entre les femmes et l'homophobie, il faut faire un court détour par des analyses
théoriques. Actuellement, diverses représentations sous-tendent nos conceptions des
rapports entre sexe biologique et genre social. Certain-e-s assimilent purement et
simplement sexe et genre. Dans une vision naturaliste, on est homme ou femme et le sexe
biologique détermine le genre. D'autres représentations nous montrent que les
différences entre genres correspondent aux constructions culturelles que chaque société
créée à propos des garçons et des filles. Enfin une troisième représentation décrit
les rapports entre masculin et féminin (entre genres) comme des rapports politiques qui
marquent des relations de pouvoir et de domination et non des interactions dues aux
différences anatomiques. "Le genre est l'opérateur de pouvoir" dit Mathieu.
L'homophobie, sa perception et
ses différentes manifestations suivent ces trois représentations. Certaines agressions
contre les hommes qui ressemblent aux femmes, ou qui sont considérés comme tels, sont
rationalisées sous le drapeau de la nature. Etre homme, c'est être viril. Les hommes non
virils, les homosexuels désignés comme tels, sont des êtres qui sont "contre la
nature". Dans les deux autres conceptions, les hommes non-virils sont des insoumis
aux constructions culturelles, ou aux rapports politiques qui se donnent à voir comme
naturels. Leur présence démontre la non naturalité des rapports hommes/femmes, ils sont
donc à combattre et à punir.
Et les femmes ? Nicole Claude
Mathieu nous dit que dans la représentation naturaliste de la différence des sexes :
"Le sexe de la femme est surtout un non-sexe masculin. En fait la femme n'a pas de
sexe, elle est non-mâle." Et prenant le cas des transsexuel-le-s en exemple,
l'auteure ajoute : "Un homme sans pénis est donc forcément une femme, bien que le
sexe artificiel qu'on lui fabrique n'ait aucun rapport avec un sexe féminin. Une femme
sans vulve ni vagin ne peut être un homme parce que le pénis artificiel n'a aucun
rapport avec un sexe masculin". Dans l'homophobie, nous retrouvons cette asymétrie :
un homme qui ne donne pas tous les gages de la virilité est considéré et traité comme
une femme. Mais en aucun cas, une femme ne sera un homme même, si elle veut ressembler à
un homme ou si on pense qu'elle ressemble aux hommes.
Nos divisions sociales, nos
rapports politiques entre masculin et féminin édifient deux groupes : d'une part, les
hommes qui adhèrent aux schèmes masculins, notamment après leur apprentissage dans la
maison-des-hommes, et d'autre part, les autres, en général appelé le groupe des femmes.
Mais dans le "groupe des femmes", celles-ci ne sont pas les seules. Sont aussi
rejetés dans le groupe des femmes, les hommes qui n'acceptent pas les règles de la
virilité, les enfants_Autrement dit, ce qui est appelé "groupe des femmes" est
souvent (pour les hommes) le groupe des dominées/és. La question centrale de
l'homophobie au masculin me semble être l'appartenance et l'adhésion au groupe des
dominants et par conséquence l'exclusion des dominants qui n'adhéreraient pas à
l'ensemble du modèle mâle. En aucun cas pour les dominants, une femme ne saurait être
admise dans ce cénacle qui ouvre sur les privilèges réservés aux hommes, aux
dominants.
On peut maintenant regarder
l'homophobie des femmes, qu'elle s'exerce contre les femmes ou contre les hommes. Quand on
considère l'ensemble des matériaux recueillis dans nos différentes recherches, on
retrouve plusieurs illustrations des principes énoncés plus haut. Je m'explique.
L'homophobie des femmes contre les hommes
Tout parait indiquer que le
modèle du Prince Charmant intègre la recherche pour les femmes d'un homme protecteur et
pourvoyeur, bon père de famille, bon mari et bon amant (un tout-en-un en quelque sorte),
et que cet homme doive être viril. Bien plus, que la virilité soit le gage de toutes ces
qualités recherchées. "Pour être protégées (sic), trouvons un homme, un
vrai" semblent dire certaines. On sait les résultats : les foyers pour femmes
battues sont plein de femmes qui ont adhéré à ce modèle.
Chez les femmes rencontrées au
cours de mes différentes recherches, même parmi celles qui adhèrent au mythe du Prince
Charmant, on ne trouve pas d'attitudes unilatérales contre les hommes entrevus comme pas
ou peu virils, voire contre les homosexuels masculins. Les explications généralement
entendues à ce propos sont diverses : la mère contente de garder pour elle le fils
homosexuel, de ne pas se le faire ravir par une femme, la certitude qu'un tel homme ne
sera pas agressif contre elle (et contre les femmes en général) du moins dans l'espace
public, la possibilité de débattre avec ceux-ci de phénomènes appartenant au monde
sensible, en général exclu du discours masculin, l'habitude enfin d'en côtoyer certains
dans le monde des femmes (coiffeurs, manucures, couturiers_).
De manière empirique, et
l'étude sur les représentations féminines serait à systématiser pour en savoir
l'étendue exacte, on entend des discours agressifs et homophobes contre les hommes chez
des femmes qui travaillent ou "appartiennent" de manière minoritaire à un
monde d'hommes : des policières, des sportives, des loubardes, des prostituées. Donc
dans des mondes à forte symbolique masculine. L'homophobie prend alors des formes
diverses, de la critique du peu de virilité sociale ou physique : '"Ca, c'est pas un
mec, il ne sait pas se défendre", "Celui-là, regarde le, il n'en a pas,
_" à un sexisme ouvertement anti-homosexuel. D'ailleurs, le discours homophobe se
jouxte, quelquefois de récriminations contre les femmes qui acceptent d'être opprimées.
"Les femmes battues ? Des connes, est-ce que je me fais battre moi ?" me disait
une policière française il y a quelques années. Comme si, pour entrer dans certains
mondes d'hommes, les femmes devaient faire allégeance aux valeurs masculines et
homophobes.
Mais une nouvelle tendance
paraît imprégner de plus en plus les discours féminins. Elle constitue une critique
plus ou moins radicale de la violence masculine, de la domination, du sexisme, et partant
des modèles virilisants enseignés aux hommes. D'où, au contraire de l'homophobie, une
nouvelle valorisation des hommes qui ne s'affichent pas hypervirils, machos et
dominateurs. Mais, méfions-nous, les modèles, les stéréotypes voire les archétypes
sexués (ou gendrés) sont tenaces. Comment se défaire définitivement de plusieurs
décennies d'oppression ? De représentations qui la légitiment et l'organisent, dans un
monde qui reste très largement dominé par les modèles virils et homophobes ?
L'homophobie des femmes contre les femmes
Une autre forme d'homophobie est
présente dans certains discours féminins. Je pense par exemple à la critique que font
souvent certaines femmes de leurs pairs qui, en France ou au Québec, tiennent à garder
intact leur système pileux. Poils sur les jambes, douces moustaches, poils sous les bras,
autant de détails qui horrifient certaines femmes (d'autant plus quand certains hommes
les apprécient). La guerre entre pairs n'est pas une particularité masculine, les femmes
la reproduisent aussi entre-elles.
Quand le dimorphisme sexuel [les
distinctions physiologiques entre hommes et femmes] ne s'avèrent pas suffisantes, le
social se charge de rajouter de la différence "naturelle". Le message devient :
nous sommes différent-e-s. Les femmes paient en séances d'épilation, en soins
esthétiques le prix de la différence. Pour avoir vu certaines de mes amies pratiquer ce
type d'entretiens corporels, on peut sans exagérer dire que la souffrance -voire la
torture- authentifient la différence des sexes. Il devient alors insupportable aux yeux
de certaines femmes de constater que certaines "femmes à poils" séduisent des
hommes. Et la critique n'est pas des plus tendre.
De la même façon, on entend
critiquer ça et là des femmes qui n'adoptent pas les critères esthétiques,
vestimentaires ou verbaux de la féminité. Ces femmes remettent en cause les modèles
sexués, poils ou esthétique vestimentaire, verbale, elles manifestent des signes
d'indépendance ou de révolte par rapport à leur assignation sociale, elles sont alors
perçues comme une véritable menace. Les quolibets, les agressions verbales, les
exclusions, sont des formes d'homophobie manifestées contre ces insoumises. Homophobie
qui vise à imposer l'adhésion aux modèles de féminité définis par les hommes et
généralement adoptés par des femmes.
Pour ce qui est des attitudes des
femmes à l'égard des amours entre femmes, l'homosexualité féminine, elles seront
abordées plus loin.
L'homophobie des hommes contre les femmes
Terminons cet étrange catalogue
des rapports entre l'homophobie et les femmes par l'homophobie des hommes contre les
femmes.
On peut aborder ce thème de deux
manières.
La première méthode consiste à
interroger les rapports qu'entretiennent les hommes envers les femmes qui veulent
échapper aux critères traditionnels de féminité. Cette façon de questionner
l'homophobie revient, on en conviendra facilement, à mettre en parallèle l'homophobie
contre les hommes et l'homophobie contre les femmes. Ce fut, je dois le dire, ma première
démarche.
On peut alors poser la question
suivante : avons-nous effectivement affaire à de l'homophobie ? Ou plus exactement : les
discriminations sexistes dont sont victimes toutes les femmes ne se compliquent-elles pas
pour certaines d'entres elles de spécificités liées à l'homophobie ?
Souvent, les réactions des
hommes varient suivant la manière dont les femmes contestent ou sont supposées contester
les places qui leur sont assignées. J'aborderai successivement deux formes de
contestations qui, nous allons le voir, produisent des réactions masculines différentes.
Toutes deux nous apportent aussi des éléments pour comprendre l'homophobie. Nous
aborderons tour à tour le paraître et le pouvoir.
Le
paraître
Dans la maison-des-hommes, p'tit
homme apprend qu'il a des droits. Du moins, il apprend que celui qui rejoint le groupe des
hommes et passe avec succès les épreuves de virilité acquiert par le fait même
certains droits. Notamment, à propos des femmes, le droit d'exprimer et de faire
aboutir ses désirs sexuels. L'érotisation de son regard, qu'on lui appris à exercer de
manière permanente considère que toute femme est, virtuellement, un objet sexuel à
séduire et/ou à prendre. Selon les critères que dans la tradition on apprend à p'tit
homme, la force d'érotisation maximale réside chez l'autre. Et l'autre c'est
"la" femme. La femme souvent réduite à ses attributs physiques : seins,
fesses, bouche, chevelure_ Plusieurs publications ont montré comment dans les discours
masculins, la femme est réduite à son sexe. La femme est sexe en elle-même.
L'esthétique masculine, au sens
où Michel Maffesoli la définit, à savoir le fait d'éprouver des passions, des
émotions communes (Maffesoli, 1990), nous montre les critères de désirs des hommes ; du
moins, ceux considérés comme légitimes et normaux. Selon ce code, les femmes
considérées comme les plus désirables sont celles qui ressemblent le moins aux hommes.
Celles qui ressemblent le plus à l'autre. Cet autre dont les discours masculins sont
remplis.
Ne nous y trompons pas, l'autre,
la femme, est plurielle selon les désirs masculins. Pour s'en rendre compte, il suffit de
fréquenter les salles de pornographies animées ou les trottoirs de la prostitution, de
pianoter sur le minitel rose ou de regarder dans la littérature les figures qui
apparaissaient dans les bordels : petite fille en jupe plissée, belle femme en jupe et
hauts talons, femmes aux seins siliconés bouches ouvertes, entre-jambes disponibles,
femmes tout en cuir, un fouet à la main, femmes opulentes et fortes_Toutes les figures
sont possibles. La seule et unique condition : que ce soit des figures de femmes, jeunes
ou moins jeunes, qui en rajoutent sur les aspects extérieurs de la féminité. Autrement
dit, les femmes les plus désirables pour les mâles sont celles qui montrent le plus les
critères de féminisation honnis et bannis chez les hommes. Les désirs masculins
dessinent en creux, en plein et en déliés, les critères de l'homophobie masculine.
Que dire de celles qui échappent
aux critères du paraître féminin ? Celles que p'tit homme traite de "cageot"
de "grosse" de "pas belles" de "boudins", de
"laiderons" ? Ou celles qui, comme on vient de le décrire, refusent les
critères de la féminité ? Elles subissent, par les comparaisons aux modèles, une
pression permanente pour être conforme à l'image de la femme. Il s'agit à n'en point
douter d'une forme d'homophobie. Une sorte de peur qu'ont les hommes que soit remise en
cause leur esthétique du désir ; ou du moins la hiérarchie de pouvoir que structure
leur esthétique du désir. Elles mettent en évidence la transgression facile de la
pseudo-naturalité des genres.
Pourtant, malgré les insultes
que leur lancent les p'tits hommes en bandes, elles restent envers et contre tout des
objets sexuels disponibles . "Quant il n'y a rien d'autre à se mettre" m'a dit
dernièrement un usager du minitel rose. Elles représentent une forme du principe de
réalité des hommes. Il y a les belles femmes, les très belles, et les autres. Et, hors
le rêve ou le fantasme, tout homme sait qu'il n'est pas forcément Casanova, Alain Delon
ou Patrick Bruel. Les femmes qui, consciemment ou pas, pensent échapper aux critères du
paraître féminin définis par les hommes, n'échappent pas pour autant à leurs désirs
et/ou à leurs agressions. Bien au contraire, certains violeurs m'ont expliqué que
"Moche comme elle était, elle aurait dû considérer cela comme une chance
inouïe". Pour la majorité des hommes qui appartiennent au groupe des dominants, une
femme reste une femme, i.e. un sexe. Le sexisme ordinaire se contente de stratifier le
groupe des femmes entre les plus désirables et les moins désirables, entre les plus
accessibles et les moins accessibles.
Le pouvoir
D'autres femmes subissent une
forme de sexisme qui n'est pas sans rapport avec l'homophobie. Je pense ici à toutes les
femmes qui dans les structures de pouvoir, universitaire, culturel, scientifique ou
politique, veulent faire "comme" les hommes. Autrement dit, celles qui refusent
le sexisme quotidien et se situent comme sujets parlant et pensant. Comme des personnes à
part entière.
Là, le prix à payer pour
l'insoumission est élevé. Pour preuve le nombre restreint de femmes députées,
ministres, responsables de recherche_Là se conjugue le sexisme ordinaire, la pseudo
nature supérieure des hommes et l'homophobie qui fait qu'une femme restera envers et
contre tout une femme. Du moins qu'elle ne sera jamais comme un homme. Les hommes, quelles
que soient les promesses avant les élections (repensons au quorum minimum de femmes du
Parti Socialiste, ou à la parité hommes/femmes des Verts, les écologistes)
s'entre-déchirent entre eux. Les femmes n'ont pas droit aux places de choix. Et quand par
hasard ou par calcul électoral, elles ont un poste de responsabilité, elles doivent
manifester bien vite leur adhésion aux valeurs homophobes. Repensons aux propos sexistes
et homophobes d'Edith Cresson, alors première ministre en France, sur les Anglais.
Dans les sphères de pouvoir, les
hommes sont homophobes avec celles qui osent se comparer à eux. Et ce, toutes tendances
politiques confondues.
Mais toutes ne contestent pas le
pouvoir masculin de la même manière. Parmi les insoumises aux normes masculines du
pouvoir, on trouve aussi celles qui déclarent préférer les amours au féminin : les
homosexuelles, les lesbiennes.
Les
hommes et les lesbiennes
Les rapports entre femmes et
homophobie concernent aussi l'homophobie particulière. Les rapports à l'homosexualité
des femmes que celle-ci soit revendiquée ou repérée.
Constatons d'abord, comme je l'ai
indiqué plus haut, que les critères de repérabilité des homosexuels ne s'appliquent
pas aux femmes homosexuelles. D'autres auteures ont montré à juste titre
l'invisibilisation de l'homosexualité féminine. Celle-ci est sans conteste une forme
majeure de l'homophobie masculine qui tend à dénier l'existence de formes autres que la
sexualité hétérosexuelle (Vincinus, 1989). Comme si, hors des rapports hétérosexuels,
n'existait aucun espace social pour les femmes. La femme est "sexe pour l'homme"
ou n'existe pas.
Cette forme de déni n'est pas
seulement historique. A partir de mes recherches précédentes j'ai acquis la certitude
que pour de nombreux hommes, l'homosexualité féminine n'existe pas. Il n'y a pas de
sexualité, car il n'y a pas pénétration masculine, "Elles se font
guili-guili" me disait un homme violeur en 1987 (Welzer-Lang, 1988). Ceci explique
sans doute que les soupçons d'homosexualité soient beaucoup moins forts chez les femmes
que chez les hommes. Deux femmes qui vivent ensemble ne sont pas, en général, vues comme
lesbiennes. Alors que deux hommes...
Comment les hommes entrevoient-ils les amours entre
femmes ?
On en lira un exemple en annexe.
Il s'agit du résumé d'un livre de salle de gare que, lors d'une conférence, j'avais
trouvé par hasard dans une école d'éducateurs et d'éducatrices Ecrit par Gérard de
Villiers, un auteur français d'extrême droite, la collection Brigade Mondaine, comme les
autres productions de cet auteur (notamment SAS), met en scène du sexe, en général des
viols commis par d'autres hommes et des descriptions des amours sexuels du Héros ;
du sang, des meurtres décrits avec force détails ; un Héros, beau, guerrier,
félin_ et des femmes prêtes à lui succomber. Le tout enrobé d'une vague intrigue
policière dans un cas et d'espionnage dans l'autre. Le succès est garanti. La vente se
fait à des millions d'exemplaires (un million d'exemplaires annuel environ pour Brigades
Mondaines et dans les quinze millions annuels pour SAS). Ce n'est donc ni de la grande
littérature, ni des _uvres marginales. Tous les livres présentent des mises en scènes
sexistes souvent "fascisantes" de la différence des sexes. Si le but premier
est l'excitation sexuelle du lecteur, il ne fait aucun doute que ces livres sont aussi des
messages de réassurances produits par la maison-des-hommes.
Ce livre, et le résumé en donne
plusieurs exemples, est en fait un livre très politique. Il prouve bien aux hommes que
l'homosexualité féminine n'existe pas. Résistantes à la domination des hommes, les
homosexuelles attendent les sauveurs et les rédempteurs. Qu'on se le tienne pour dit. En
gros, les femmes lesbiennes sont, pour la majorité des hommes, des femmes qui n'ont pas
encore eu "la chance" de rencontrer leur maître. A savoir, un homme, un vrai,
qui sache les éveiller aux joies de la sexualité (entendre de l'hétérosexualité).
Mâle, tel que tout homme pense pouvoir être. Les lesbiennes, comme les célibataires
sans enfants, sont symboliquement des vierges à conquérir, des membres d'une réserve
disponible pour qui sait y accéder. A écouter les hommes ou à lire la pornographie, le
défi les intéresse vivement !
Quant aux attitudes homophobes des femmes face aux
autres femmes...
Je n'en dirai rien, ou presque,
le sujet reste à traiter dans toute sa complexité.
Les témoignages des femmes sur
les amours saphiques semblent hétéroclites et diversifiés. Certaines femmes ne
manifestent aucun sentiment particulier vis à vis des homosexuelles. Elles ne sont pas
inquiètes de l'homosexualité féminine, elles ne se sentent pas menacées. Pour
d'autres, la vue -ou plutôt la connaissance- de femmes homosexuelles pose question dans
un autre ordre d'idées. Le fait que ces femmes manifestent indépendance et autonomie par
rapport aux hommes semble inquiéter. Qu'elles soient physiquement la preuve qu'il est
possible de vivre des relations humaines en dehors du cadre du mariage ou de l'union
hétérosexuelle, d'être libres d'une domination quotidienne par un homme, dérange. Et
cela est d'autant plus vrai, quand elles n'ont pas d'enfant, qu'elles n'en veulent pas ou
qu'elles semblent suggérer que la maternité n'est pas le seul objectif des femmes. Ou
pire, quand elles veulent des enfants sans mari, quand elles ont la prétention de
pouvoir, notamment par insémination, se libérer du joug conjugal et en même temps
profiter des avantages de la maternité.
Les lesbiennes remettent en cause
les certitudes que confère aux femmes l'adhésion aux normes dominantes. En cela les
modèles féminins apparaissent aussi totalitaires et prégnants que les modèles
masculins.
Et l'homophobie des femmes contre
les femmes n'est pas limitée aux milieux de femmes réactionnaires ou antiféministes. A
partir de mes seules expériences personnelles, j'ai pu voir à plusieurs occasions des
femmes féministes demander à des lesbiennes d'invisibiliser leur présence lors
d'actions militantes, leur demander de cacher leur appartenance à un groupe lesbien.
Comme si leur orientation sexuelle discréditait le discours féministe auprès_ des
hommes ou des médias. Les réactions semblaient suggérer qu'une lesbienne -et d'autant
plus une lesbienne féministe- représente une menace permanente pour les autres femmes. Y
compris pour les féministes dites hétérosexuelles ou affichées comme telles.
Le fait de montrer que l'on peut
vivre sans homme, sans être une femme appropriée ou appropriable par des hommes,
représente sans conteste, une peur et une menace. Refuser que des femmes s'affirment
libres de certaines contraintes réservées aux dominées est une forme d'homophobie. La
recherche sur cet aspect de l'homophobie, comme sur les aspects plus généraux de
l'homophobie contre les femmes, sont à poursuivre.
Homophobie et hétérosexisme
L'homophobie est un mode de
gestion des rapports entre hommes, et dans une mesure différente entre femmes. Partant,
puisque les personnes homosexuelles sont des hommes ou des femmes, c'est aussi un mode de
gestion de l'homosexualité masculine ou féminine. L'homophobie particulière n'est donc
qu'une conséquence de l'homophobie générale apprise à tous les hommes et à toutes les
femmes, indépendamment de leur orientation sexuelle.
Les gais et les lesbiennes
subissent pourtant une discrimination spécifique. Au vu des témoignages recueillis, on
serait même tenté de dire des discriminations. Refus d'embauche, de baux de location,
rejet par les ami-e-s ou la famille, agressions_ Bref les exemples ne manquent pas.
Dès qu'une personne est repérée ou désignée comme homosexuelle, dès qu'elle le
revendique, elle est menacée. Et cette violence, qu'elle soit physique (agressions),
psychologique, verbale ou sexuelle (viols) est partout omniprésente. Elles obligent les
gais et les lesbiennes à d'astucieuses stratégies de défense. Bien entendu, cette
violence s'exerce à l'égard de toutes les personnes homosexuelles, désignées ou pas,
repérées ou non.
Cette oppression peut-être
qualifiée d'homophobie. "L'homophobie décrit toute attitude ou tout comportement
négatif face à l'homosexualité" explicite un superbe document pédagogique publié
par la Société Canadienne du sida intitulé L'homophobie, l'hétérosexisme et le sida.
J'espère avoir montré comment cette définition est erronée car incomplète. Elle
représente, je l'ai dit, une synecdoque. Cette définition s'applique à l'homophobie
particulière et ne concerne que les homosexuel-le-s repérés ou revendiqués. D'ailleurs
la brochure canadienne en donne elle-même deux exemples flagrants. S'adressant à ceux et
celles qui pourraient être sceptiques devant l'oppression anti-homosexuelle, elle
explique :"Lorsque vous vous servirez du guide, pourquoi ne pas essayer certains
choses qui rendraient cette analyse plus réelle ? Par exemple, si vous n'êtes pas
lesbienne ou gai, essayez de vivre pendant une semaine comme une personne reconnue comme
lesbienne ou gaie : vous comprendrez mieux l'oppression que ressentent les gais et les
lesbiennes. " (p. 9). Plus loin, elle explique que l'homophobie s'adresse
"autant aux gaies et lesbiennes, qu'à celles perçues comme telles" (p. 48).
Alors, me direz-vous comment
définir l'oppression spécifique que vivent les personnes homosexuelles ? Qu'elles soient
connues comme telles ou pas ? Qu'elles aient décidé de se cacher ou non ? Peut-être
même que certain-e-s vont penser que les explications précédentes sur l'homophobie
brouillent les cartes. Au lieu de simplifier un concept, je serais en train de
l'embrouiller. Après tout, puisque la plupart des autres textes ont défini l'homophobie
par rapport à l'homosexualité, pourquoi veut-on changer tout ça?
Quand il s'est agi d'oppression
contre des personnes d'autres races, on a nommé le racisme. Les racistes sont ceux et
celles qui pensent d'abord en races, qui les classent et qui ensuite sont persuadé-e-s
que leur race à eux/elles est supérieure. Quand, d'autre part nous avons affaire à des
oppressions qui stigmatisent le sexe biologique d'une personne, on utilise le terme de
sexisme. Sexistes sont les personnes qui pensent d'abord en fonction du sexe biologique ou
social et qui estiment que le leur est supérieur. Dans le cas qui nous préoccupe ici,
l'oppression des personnes homosexuel-le-s découle de la certitude qu'ont leurs
détracteurs et leurs détractrices, que l'hétérosexualité est supérieure. Ce
phénomène est l'hétérosexisme.
On ne fait, me direz-vous, que
rajouter un "isme" de plus à la liste déjà fourni des néologismes. A qui la
faute ? Certainement pas aux personnes homosexuelles qui elles vivent cette oppression
comme étant très spécifique. L'hétérosexisme -et ici, nous adopterons les
définitions américaines- est la discrimination et l'oppression basées sur une
distinction faite à propos de l'orientation sexuelle. L'hétérosexisme est donc aussi la
"promotion incessante, par les institutions et/ou les individus, de la supériorité
de l'hétérosexualité et de la subordination simultanée de l'homosexualité.
L'hétérosexisme prend comme acquis que tout le monde est hétérosexuel, sauf avis
contraire".
Bien que cet essai s'intéresse
prioritairement à l'homophobie, il apparaît utile de poursuivre un peu dans la
description de l'hétérosexisme. L'objectif est de montrer brièvement les différences
qu'il y a entre l'homophobie et l'hétérosexisme, montrer qu'ils sont deux paradigmes de
pensée imbriqués mais différents. Bref au lieu de brouiller les cartes, les
définitions fournies par la sociologie et l'anthropologie des sexualités permettent
d'interroger nos systèmes de penser et de vivre le monde et ceci, bien au-delà de la
sexualité elle-même. Si on accepte la définition la plus courante de l'hétérosexisme,
on constate que ce terme peut caractériser ainsi toute attitude, ou tout raisonnement,
qui fait de l'orientation sexuelle un discriminant central. En d'autres termes, le fait de
distinguer dans la pensée les homosexuel-le-s des autres, en faire une catégorie
particulière, voilà qui est hétérosexiste. Ne pas intégrer dans nos représentations
courantes les gais et les lesbiennes, les hommes qui font l'amour avec d'autres hommes,
les femmes qui font l'amour avec d'autres femmes, constitue aussi une forme
d'hétérosexisme.
Arrêtons-nous deux minutes :
combien de nos manuels scolaires présentent les amours entre hommes et/ou entre femmes ?
Combien de discours d'hommes ou de femmes politiques incluent les couples où les
partenaires sont du même sexe ? Où sont les lois qui donnent aux conjoint-e-s
homosexuel-le-s les mêmes droits que les conjoint-e-s hétérosexuel-le-s ? Quels sont
les hôpitaux qui offrent un lit à côté du/de la malade quand le conjoint ou la
conjointe est homosexuel-le comme on le fait parfois pour les couples hétérosexuels ?
Mais allons plus loin. Peut-on aujourd'hui faire un reportage sur l'Afrique du Sud sans
parler de l'apartheid ? Expliquer la misère des pays du tiers-monde sans parler du
colonialisme qui les a épuisés, spoliés, ruinés ? Parler des noirs américains, de
leurs luttes pour l'égalité des droits, sans parler de racisme ? Bien sûr que non. Dans
nos sociétés démocratiques, une fois un problème comme l'apartheid ou le racisme
identifié, ne pas le mentionner revient à en être complice. Les homosexuel-le-s vivent
pourtant des formes quotidiennes d'oppression. Comment les aider et nous aider à vivre
mieux ? A dépasser ces caricatures de catégorisation sociale ? Ne pas mentionner les
discriminations vécues par les homosexuel-le-s revient à les cautionner. Faire comme si
le problème n'existait pas. Continuer à faire de l'hétérosexualité la norme dominante
; c'est de l'hétérosexisme.
J'imagine déjà les réactions,
les insultes, voire la menace. Certain-e-s vont penser que le fait de parler librement de
l'homosexualité constitue une forme de prosélytisme, une sorte de publicité gratuite.
Il faut alors se poser deux questions :
- L'hétérosexualité est-elle
si fragile que la mention d'autres sexualités la fasse vaciller ?
- Pensons-nous sérieusement que
rendre publique l'homosexualité d'une partie de nos concitoyen-ne-s va venir changer le
nombre d'hommes et de femmes qui préféreront les relations avec des personnes du même
sexe ?
Pour l'instant il y a problème :
justement parce que l'attirance pour une personne de son sexe n'est ni une maladie, ni un
quelconque problème, mais bien un choix personnel, permanent ou non, un désir non
répressible mais qui doit pourtant être vécu dans le secret, Si la société force les
gens à vivre une telle attirance dans le secret, bien des hommes et des femmes, vont se
croire obligés de tout faire pour mimer l'hétérosexualité, y compris se marier, faire
des enfants, les élever en famille nucléaire. Quand ils/elles découvrent leur
véritable attirance sexuelle, c'est souvent la catastrophe pour eux/elles et leurs
proches. Qui a intérêt à voir une sexualité bafouée, une sensibilité cachée ?
A l'époque des droits de la
personne, le modèle hétérosexiste -relativement récent, structuré sur l'oppression
d'une partie de la population paraît bien dépassé. Non seulement il constitue un frein
à la prévention du sida, une véritable atteinte à nos libertés collectives, mais le
modèle hétérosexiste est une survivance d'un régime de terreur et d'ordre moral où
tout pouvait se faire (y compris les abus multiples) à condition que ce soit bien enrobé
dans le secret.
Tant que l'homosexualité sera
réprimée, ne pas avoir d'attitudes hétérosexistes passe par faire de la
sensibilisation aux formes d'oppressions que vivent les hommes et les femmes qui
choisissent de vivre leur sexualité avec des partenaires du même sexe.
L'homophobie masculine contestée
Cette dernière partie examine
comment se modifient nos représentations collectives actuelles de l'homophobie masculine.
Je laisse à d'autres le soin d'expliquer les transformations de l'homophobie au féminin.
J'aimerais inscrire cette question au sein des débats auxquels je participe depuis
plusieurs années sur l'évolution des hommes reconnus comme antisexistes ou
proféministes.
Les luttes menées par les
mouvements gais, l'apparition du sida, le brouillage des codes provoqués par la
modernité et la diffusion du féminisme, voilà autant de facteurs qui bouleversent
quelque peu les cartes de cette homophobie collective. Tout se passe comme si plusieurs
processus venaient agir en superposition. D'un côté, on assiste depuis près d'un quart
de siècle à des luttes égalitaristes d'hommes et de femmes qui, à l'instar d'autres
"minorités" (les noirs, les beurs_) réclament des droits. Les gais
s'organisent en lobbies pour les obtenir. Mais on voit aussi plus récemment apparaître
de nouvelles tendances modernistes au sein des états industrialisés ; tendances qui
prônent certaines formes de gratitude envers les mouvements homosexuels pour
l'efficacité de leur lutte contre le sida. "Ils ont payé à la maladie un tribut si
élevé" entend-on quelquefois. De plus, compte tenu de la forme majoritaire de
contamination au sein des sociétés industrialisées, ainsi que la nécessaire
collaboration des homosexuels (qu'ils soient ou non désignés, repérés ou
revendiqués), les pressions sont fortes pour que les Etats modernes facilitent
l'intégration normative de ce mode de vie. On en mesurera sans doute les effets dans
quelques années.
De l'autre côté, on ne peut
nier qu'on subit les effets du féminisme et de la post-modernité. Non seulement les
catégories usuelles pour penser le monde, du moins celles héritées de l'époque
moderne, commencent-elles à perdre leurs sens, mais le modèle de l'homme viril et
homophobe est de plus en plus dénoncé en tant qu'expression du machisme et de la
domination masculine à l'égard les femmes.
L'homophobie, qu'elle soit ou non
particulière, devient donc un obstacle à l'évolution des hommes. Et partant, à
l'évolution des rapports hommes/femmes. Elle représente un anachronisme dans la marche
vers l'égalité des sexes voulu par les féministes et les hommes antisexistes, qu'ils
soient gais ou non.
On voit alors se développer
différents discours qui transforment l'homophobie.
L'homophobie libérale :
L'homophobie libérale a à voir
avec l'acceptation croissante de l'homosexualité. A condition qu'elle soit enrobée d'un
discours -on pourrait dire une sauce- sur la différence. C'est un peu le même genre de
discours que l'on retrouve dans l'ensemble des propos racistes, antisémites ou
xénophobes_ D'une part, souvent, on affirme en connaître, avoir de très bon-ne-s
ami-e-s homosexuel-le-s, ou "ne pas être géné-e-s" par l'homosexualité ; de
l'autre l'accent est mis sur la différence. D'autre part, la différence d'orientation
sexuelle est érigée en différence ontologique et téléologique. Elle résume tout.
Elle explique et justifie tout. Le "monde" homosexuel est alors décrit comme
une partie "différente" du social, un monde composé de personnes qui par
essence sont différentes du locuteur ou de la locutrice. Ce style de propos tenus
sur la différence d'orientation sexuelle, ne relève ni de l'indifférence, ni de la
déférence, mais consiste plutôt en une classification normative où le modèle du
locuteur ou de la locutrice est considéré comme normal/général/ordinaire. Les
pratiques homosexuelles apparaissent alors comme un sous-produit minoritaire de ce
monde-là. Les personnes homosexuelles sont acceptées à la condition qu'elles aussi
acceptent d'entrer dans la partition du social que propose le discours homophobe sur la
différence.
Bien évidemment l'homophobie
libérale, parce qu'elle est construite sur la différence, ne propose aucun lien entre
homosexualité et construction hiérarchisée des genres. Aucune articulation entre
homophobie et domination des femmes. Aucune passerelle entre virilité obligatoire et
homophobie particulière. Bien au contraire, l'homophobie libérale affirme dans ses
prémisses que l'homophobie est une question limitée à la sexualité et que la nature
demeure tout de même fondamentalement hétérosexuelle.
Réduire l'homophobie à la
sexualité des gais et des homosexuelles, quelles que soient les positions idéologiques
sur le patriarcat et la domination des femmes (cette homophobie libérale se retrouve
souvent dans le discours antisexiste) ne permet pas de déconstruire la hiérarchisation
des genres. Au contraire cela limite la prise de conscience et les changements des hommes
et des femmes.
Homophobie et domination masculine
Nous avons vu jusqu'à quel point
homophobie et domination des hommes envers les femmes sont intimement liées. L'homophobie
est le garant, chez les hommes, de la domination sur les femmes en structurant les
rapports homme-s/homme-s à l'image hiérarchisée des rapports homme-s/femme-s. On a pu
entrevoir dans cet article, le prix que doivent payer les hommes pour obtenir les
privilèges inhérents aux rapports sociaux de sexe actuels.
Déconstruire les rapports de
domination hommes/femmes, supprimer les prisons du genre (Hurtig, Pichevin, 1986) passe
par dévoiler l'ensemble de ses composantes, y compris l'homophobie. Mais encore faut-il
pour ce faire, que les hommes et notamment les hommes-chercheurs que nous sommes,
acceptent de rompre avec l'androcentrisme. Et faut-il aussi, collectivement tant hommes
que femmes, dépasser l'éternel débat sur l'aliénation des hommes, débat qui traîne
comme un vieux serpent de mer dans la littérature féministe et proféministe. Que
celle-ci soit produite par les femmes ou par les hommes.
Nous allons reprendre ces
questions une à une.
L'androcentrisme
Je sais qu'à la lecture de ce
qui précède de nombreuses femmes seront étonnées. La plupart d'entre-elles n'ont
jamais eu connaissance des mécanismes de construction du masculin. Elles n'ont jamais
imaginé que les agressions fréquentes qu'elles subissent de la part de certains hommes
ont d'abord été vécues et expérimentées au sein même de la communauté masculine, et
ce, par les hommes eux-mêmes. Car même de nature différente, les violences homophobes
et les violences contre les femmes sont complémentaires. Quant aux hommes, plusieurs
découvrent également avec stupéfaction, qu'ils ne furent pas les seuls à subir les
abus liés à l'éducation masculine.
Les rapports de domination sont
fondés sur l'existence d'un secret collectif que partagent à des degrés divers les
dominants. Secret dont la révélation dans nos contrées, contrairement à d'autres
ethnies (Godelier, 82), n'entraîne pas de mise à mort, mais une somme de représailles
diverses. Dans L'Arraisonnement des Femmes (1985 : 212), Nicole-Claude Mathieu note avec
raison que, dans bon nombre de sociétés, la connaissance des faits et des idées sur la
domination n'est pas partagée : "hommes et femmes ne reçoivent en partage [_] ni la
même quantité, ni la même qualité d'informations sur les connaissances, les
représentations et les valeurs [_] De plus, l'information serait-elle théoriquement
"la même", l'expérience vécue n'en est pas la même de part et d'autre de la
barrière."
Qui donc, à part les hommes et
les hommes-chercheurs en particulier (qui composent la majorité de la communauté
scientifique), peut permettre de rompre ce secret collectif et d'en approfondir les termes
? Encore faut-il, pour ce faire, quitter l'androcentrisme.
L'androcentrisme, a été
partiellement défini par Molineux en 1985 comme "la tendance à exclure les femmes
des études historiques et à accorder une attention inadéquate aux rapports sociaux dans
lesquels elles sont insérées". En 1992, dans l'introduction au numéro spécial du
Bulletin d'information et d'Etudes Féminines consacré aux hommes et au masculin, nous
étendions avec Marie France Pichevin cette définition :" L'autre face de
l'androcentrisme est la tendance qui consiste à participer d'une mystification collective
visant pour les hommes à se centrer sur les activités extérieures, les luttes de
pouvoir, la concurrence, les lieux, places et activités où ils sont en interaction
(réelle, virtuelle ou imaginaire) avec des femmes, en minorant, ou en cachant, les modes
de construction du masculin entre hommes."
Or, effets de l'androcentrisme,
antisexisme et dénonciation de l'homophobie ne sont pas encore forcément lié-e-s. J'en
donnerai un exemple pour essayer ensuite de comprendre les effets que produit cette
dissociation.
Des hommes antisexistes et homophobes
Les luttes féministes ont permis
que des hommes commencent à prendre leurs distances face aux idées et préjugés
sexistes qui forment le corpus des informations reçues dans la maison-des-hommes. Et
ceci, tant dans leurs réflexions intellectuelles, dans les interventions sociales, que
dans leur vie quotidienne.
Certains, dès 1975 en France et
1979 au Québec, ont forgé parallèlement aux groupes de conscience féministes, des
"groupes d'hommes" pour réfléchir "avec leurs mots à eux" aux
effets de la domination masculine sur eux-mêmes et sur leurs proches. Si quelques-uns ont
expérimenté des contraceptions masculines, d'autres -la plupart- ont approfondi ce que
pouvaient être de nouveaux rapports entre hommes, entre hommes et femmes. Des relations
où ils ont découvert tout à la fois la tendresse entre hommes et des rapports qui leur
montraient qu'il est possible, en dehors des luttes permanentes pour être le meilleur, de
vivre autre chose entre hommes, comme entre hommes et femmes. J'ai qualifié, après
d'autres, ce mouvement de masculinisme, (Pierre, 1980 : 8 ; Welzer-Lang, 1986 ; Dorais,
1988, 1991) en refusant de laisser la primeur de ce terme aux groupes d'hommes
réactionnaires et sexistes, aux pères divorcés revanchards qui étendent un conflit non
résolu avec leur ex-conjointe à l'ensemble des femmes.
Par la suite, délaissant un peu
l'intimité des groupes d'hommes, quelques pionniers ont ouvert des centres pour hommes
violents. "Puisque nous, hommes ordinaires, nous avons pu grâce à des ruptures de
modèles, changer et vivre un questionnement féministe et masculiniste, pourquoi d'autres
hommes ne le pourraient-il pas ?" semblaient dire ces intervenants. A la même
époque ou un peu avant, mais dans des lieux distincts, des hommes et des femmes,
revendiquaient leur homosexualité et créaient le "mouvement gai". Dès 1970,
en France, le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire essayait de sensibiliser les
hommes et les femmes sur l'hétérosexisme.
Par la suite, mais sans en
déployer l'intégralité du sens que je développe ici, témoignages et écrits ont
dénoncé ce que l'on peut qualifier d'homophobie particulière. Mais l'analyse critique
de l'homophobie et de la domination des hommes ont rarement été liées dans les analyses
produites par les hommes qui se réclamaient de l'antisexisme. Au mieux, devant la
pression que représentait le mouvement gai, l'homophobie libérale a pu voir le jour.
Comme je l'ai décrit précédemment, on soutenait les revendications des homosexuels,
mais en s'arrangeant pour montrer qu'on n'était pas concerné. Qu'on n'en est pas.
L'homophobie est le problème des gais. Point. Fermez le ban.
Par exemple, dans certains
groupes d'accueil pour hommes violents, ou bien on refuse d'accueillir des hommes
homosexuels qui ont des problèmes à régler avec leurs violences sous prétexte de
spécificité, ou bien on les isole. "Tu comprends, les hommes violents ne
comprendraient pas" ai-je pu entendre. Et dans tous les cas, on semble limiter
l'intervention sur les hommes violents à la reprise des thèmes féministes. En aucun
cas, on ne lie homophobie et domination masculine. Pire, il arrive qu'on (re)joue la
"guerre des hommes" entre intervenants en s'invectivant publiquement -entre
hommes- à propos des positions "correctes" ou "incorrectes" vis à
vis des femmes.
Certaines questions doivent être
posées clairement. Qu'en est-il dans les programmes pour hommes violents, et pour les
intervenants de manière personnelle, des positions, des attitudes, des comportements vis
à vis des hommes ? Des attitudes homophobes dont la première semble être de (se)
prouver qu'on est le meilleur, le plus proféministe ? On n'en parle pas. On a même
l'impression que les hommes ont trouvé une nouvelle manière de continuer à parler
-entre eux- des femmes sans jamais s'impliquer personnellement dans le discours. Loin de
moi, j'espère qu'on l'a compris, un quelconque procès d'intention ou l'idée d'opposer
aliénation des hommes et oppression des femmes. Ce sont les deux faces de la même
médaille, celle où un genre domine l'autre. Quel crédit peut-on en effet accorder à
des hommes qui changent, ou prétendent changer, uniquement par rapport aux femmes ? Dans
la mesure où la construction du masculin n'est pas remise en cause de manière
fondamentale, je serais tenté d'y voir des changements cosmétiques, des variations
discursives. Des discours qui alimentent des luttes de pouvoir. "Chassez le naturel,
il revient au galop" écrivait Destouches.
Pour en comprendre le sens, il
faut établir un parallèle avec le féminisme. Le discours sur la domination des femmes
tel que produit par le mouvement féministe, contrairement à une vision simpliste et
réductrice, a souvent été difficile à accepter par de nombreuses femmes. En mettant
parfois en exergue des éléments centraux qui structurent et constituent le quotidien des
femmes, des féministes ont pu même paraître menaçantes aux yeux de certaines femmes.
N'oublions pas que chaque rapport de domination consent des bénéfices secondaires aux
personnes dominées. Remettre en cause leur propre situation de personne dominée a
nécessité, pour bien des femmes, de perdre leurs illusions sur leur pouvoir dans la
maison, d'abandonner les "bénéfices" de la protection des hommes, d'accepter
de se vivre comme êtres autonomes. Du côté des hommes, tout semble se passer
aujourd'hui comme si certains d'entre eux acceptaient -sous la pression- de
"perdre" pour partie leurs privilèges par rapport aux femmes, et donc de gagner
d'autres modes de relations possibles. Mais en même temps, tout se passe comme si
certains voulaient quand même garder les privilèges conférés par l'homophobie. Les
discours de déférence ou d'allégeance aux femmes et/ou au féminisme ne suffisent pas
pour changer le rapport au monde.
Aliénation des hommes et oppression des femmes
Certains débats paraissent
tenaces. Je lisais encore dernièrement un article américain, écrit par un homme, qui
essayait de prouver que les hommes ne sont pas dominés. D'autres vont rechercher
désespérément des extraits de textes liés à la petite histoire des groupes d'hommes
antisexistes pour nous montrer que les hommes incriminés (accusés ?) ont -un jour-
parlé de domination des hommes. La cause est entendue, les hommes dominent les femmes et
ceux-ci sont aliénés par les effets de leur propre domination. La sociologie académique
commence même, très timidement il est vrai, à reprendre ces thèmes (Bourdieu, 1990).
Nous l'avons vu, la
maison-des-hommes enseigne une logique de gestionnaire, une échelle coûts/bénéfices
pour visionner et appréhender le social. La domination des femmes accorde au groupe des
hommes des privilèges collectifs, et le groupe rétrocède à chaque homme des
privilèges individuels : être servi et avoir une compagne soumise, avoir pour ses
enfants une mère qui veille à leur éducation, bénéficier des emplois les mieux
payés, pouvoir disposer sexuellement des femmes à sa guise -les culpabilisant même
parfois individuellement pour chaque situation d'abus qu'elles subissent-, utiliser à son
service les hommes considérés comme plus faibles. Bref, dominer et contrôler le monde,
femmes et enfants compris.
Une telle situation possède sa
propre contrepartie. Rien n'est gratuit en ce bas monde, tout se paye et interagit. Pour
être détenteur des privilèges masculins, l'homme doit prouver et réaffirmer sans cesse
son appartenance au groupe. Il doit montrer qu'il est capable de veiller sur les
intérêts masculins, de les capitaliser et de les faire fructifier. Cela passe, en grande
partie, par l'homophobie que l'on peut alors comparer au rejet des hommes-traîtres.
L'évolution
des hommes
Les processus par lesquels les
hommes évoluent méritent un temps d'analyse. Certains le font par obligation. Quand par
exemple un tribunal les oblige à suivre une thérapie dans un centre pour hommes
violents, ou quant ils sont envoyé en prison ; lors d'une période de chômage, quand
l'homme perd son statut de pourvoyeur, lors d'une longue maladie. Dans ces moments, les
relations conjugales doivent s'adapter aux nouvelles réalités sociales vécues par
l'homme et la femme. Lorsque la menace cesse (peut-on mettre un-e policier-e derrière
chaque homme ?), quand les conditions économiques redonnent à l'homme son statut central
dans la famille, si les ruptures de modèles sexués ne sont que superficiels, il y a de
fortes chances que les changements s'estompent.
On mesure ici les limites des
interventions répressives.
D'autres hommes changent parce
qu'ils sentent que les conditions sociales et journalières de la domination deviennent
dépassées. Quand les femmes qu'ils aiment sont autonomes, affirmatives et
revendicatrices -et c'est souvent parce qu'elles sont ainsi qu'ils les aiment- il devient
alors difficile d'exiger les privilèges de la domination domestique. Cela paraît
antagonique avec la relation. Dans d'autres cas, les hommes décident de vivre seul,
d'assumer entièrement leur autonomie.
Certains de ces hommes, en
critiquant une partie du modèle masculin appris dans la maison-des-hommes, ont
-homophobie oblige- réalisés qu'ils sont amenés à remettre en cause l'entièreté du
modèle dominant. Tout porte à croire, dans l'état actuel des travaux effectués dans
par notre groupe de recherche à Lyon, que le masculin apparaît comme un genre
totalitaire. Qu'un début de remise en cause des injonctions sociales, dans les
répercussions négatives qu'elle produit, pousse les hommes concernés à étendre leurs
remises en causes à d'autres prescriptions de genre , ce que certain-e-s appellent
rôles. Parmi les hommes que j'ai rencontrés, il en est ainsi pour ceux qui ont critiqué
le militarisme (notamment en France), le sexisme de l'église, également pour ces hommes
qui ont voulu vivre leur homosexualité.
Comment faut-il comprendre ces
évolutions ? Pourquoi surgissent-elles précisément aujourd'hui ? Quand on perd en
partie les privilèges liés à la domination des femmes, on a tendance à en
comptabiliser les coûts, d'abord pour soi, ensuite pour les autres. Face à l'évolution
des femmes, face aussi aux remises en cause des modèles masculins homophobes par les
gais, les hommes s'adaptent. Une nouvelle esthétique du masculin semble alors se faire
jour. Et dans cette dynamique, certains traits caractéristiques du masculin deviennent
autant d'obstacles qu'il faut franchir pour vivre selon sa nouvelle éthique. Pensons à
la solitude des hommes : le fait de ne pas parler de soi et de ses émotions alors qu'on
vit avec ses proches une relation basée sur l'échange interpersonnel permanent. Le fait
d'avoir une sexualité limitée à un axe "tête-queue", quand on découvre que
toutes les parties du corps peuvent devenir sources de plaisirs. Etre obligé de faire un
travail ennuyant et harassant pour des bénéfices mineurs; de ne pas pouvoir passer
suffisamment de temps avec ses enfants.
D'ailleurs, ils sont de plus en
plus nombreux les hommes qui se rendent compte aujourd'hui de l'intérêt qu'il y a à
changer. Devant l'évolution des rapports sociaux de sexe, les hommes adultes sensibles,
fins et délicats sont recherchés par une frange croissante de personnes. Des femmes qui
veulent vivre différemment et des hommes qui ont vécu des ruptures de modèles. Bien
sûr, dans un système patriarcal et viriarcal, tant que la domination masculine perdure,
l'homme reste un dominant -et ce n'est pas un jugement moral- . Le genre masculin demeure
qu'on le veuille ou non, celui qui bénéficie des privilèges. Preuve en est l'écart
permanent qui demeure entre les salaires. Qu'on pense aussi au risque d'être agressé-e
dans la rue, qu'on soit ou non maquillé-e, ou habillé-e de manière classique. La
question n'est pas là. Mon propos n'est pas ici de vouloir symétriser entre hommes et
femmes une situation qui est structurellement différente.
Mais tous les hommes ne changent
pas de cette façon. Il en reste encore beaucoup qui n'ont pas -encore- eu la chance
d'être confrontés à une rupture de modèles. Ceux-là ne semblent pas avoir remarqué
l'intérêt personnel et collectif qu'il y a à changer leurs perceptions du sensible. Ce
sont précisément ceux que mon ami Michel Dorais qualifie d'hommes désemparés (1989).
D'autres ne veulent tout simplement pas perdre les privilèges conférés au masculin.
Sexistes et homophobes, ils s'en portent très bien. Certains d'entre-eux, arguent sur le
parallèle hommes/femmes. Ils prennent à témoin les taux de mortalité masculine (âge
moyen de la vie), les taux de suicide masculins, les accidents de travail_ pour prétendre
une pseudo-symétrie entre la situation des hommes et celle des femmes. Certains vont
même jusqu'à en déduire qu'entre hommes et femmes, ce sont les hommes qui sont les plus
malmenés. Ils opposent oppression des femmes et aliénation des hommes. Comme si les
premières étaient responsables de l'état des seconds.
Autrement dit, les hommes
changent. Ne pas l'admettre relève de la myopie sociale, Toutefois les analyses des
changements masculins ne sont pas aussi simplistes que ne le pensent certain-e-s
auteur-e-s. Notamment, j'espère l'avoir montré, nous devons aujourd'hui intégrer la
critique de l'homophobie dans la déconstruction du masculin.
L'homophobie, un gisement pour penser les rapports sociaux
de sexe du côté des hommes
J'aimerais conclure par une
métaphore. Du côté des hommes, l'homophobie, sa compréhension, sa critique,
représente certainement un lieu très privilégié, un gisement sans précédent pour
comprendre et penser notre état et nos changements.
En effet, la plupart du temps il
y a un cloisonnement étanche, une barrière, entre les réflexions sur les rapports
hommes/femmes et les réflexions sur les rapports hommes/hommes. D'un côté, les hommes
ne se situent que par rapport aux revendications et aux aspirations des femmes et/ou des
féministes ; de l'autre, le questionnement face à l'homophobie est souvent limité à se
positionner par rapport à l'homosexualité. Produits par des mouvements sociaux
différents, les groupes antisexistes et les groupes gais, les critiques des attitudes
oppressives des hommes ne sont pas articulées autour de l'identité masculine ou de la
construction du masculin. Elles sont plutôt centrées sur un segment des représentations
et des pratiques masculines. L'analyse de l'homophobie ouvre des nouvelles perspectives.
Par exemple, il est remarquable
de voir les différences d'attitudes qu'adoptent les hommes dans les conférences sur le
masculin. Tant que celles-ci traitent de la violence domestique, de l'analyse
anthropologique du masculin, des rapports hommes/femmes, les hommes viennent et posent des
questions, mais leur attitude demeure souvent centrée sur des préoccupations qui
semblent extérieures à eux-mêmes. Bien évidemment, les hommes modernes et
progressistes sont contre les violences faites aux femmes, contre le sexisme. Mais ces
thèmes ne vont pas "chercher les hommes" dans leur intimité. La plupart du
temps les hommes adoptent à leur égard des attitudes défensives. Ils se définissent
par la négative : "Je ne suis pas un macho - Je ne suis pas sexiste" peut-on
entendre entre les phrases. Le discours des hommes, même entre eux, paraît encore
médiatisé à travers le discours sur les femmes.
Quand on intègre l'homophobie et
les questions que je viens de développer, les réactions sont alors bien différentes.
Les hommes se sentent touchés. Les exemples leur rappellent à tous des souvenirs
douloureux, des formes enfouies, oubliées par lesquelles ils sont passés. La critique de
l'homophobie leur donne des clefs pour comprendre comment on a fait d'eux des hommes. Pour
leur faire réaliser le prix des renoncements auxquels il a fallu s'habituer. Pour saisir
comment nos sociétés structurent les rapports hommes/hommes à l'image hiérarchisée
des rapports hommes/femmes.
Il nous reste donc à exploiter
ce gisement, à étayer les planches et les galeries qui nous permettront d'approfondir
notre compréhension de la construction du masculin et des changements qui sont en cours
du côté des femmes, et du côté des hommes. Les recherches empiriques doivent se
poursuivre.
Ainsi, il faut maintenant
analyser comment fonctionne l'homophobie dans les institutions masculines, affiner de
manière ethnographique les connaissances sur les structures de la maison-des-hommes_ Nous
n'en sommes encore qu'à l'aube des recherches sur le masculin.
Les hommes ne parlent pas. Ou si
peu. Nos études sont encore exploratoires. Il faut connaître davantage les rapports
qu'il y a entre les abus vécus par les hommes au sein de la maison-des-hommes et la
reproduction de ces abus sur les femmes et les hommes. Il faut situer les places de
l'homosexualité et de l'homosocialité dans l'homophobie. Quelles sont les articulations
précises entre ces trois réalités ? Le moment est venu de commencer à faire l'histoire
des hommes, pour abandonner l'histoire de l'Homme où sont effacé-e-s le genre des
personnes et les remises en cause des assignations de rôles. De la même façon, comment
faire l'économie de l'étude de l'homophobie politique et de l'homophobie en politique.
On le voit, la route est longue et le gisement est riche de sens à approfondir.
Ensuite il faudra penser à
l'intervention sociale. Que faire contre l'homophobie ? Quelles politiques mettre en place
? Quelles interventions sociales produire ?
Difficile pour un chercheur de se
faire conseiller. Je ne cesse de le répéter à travers les différents thèmes que j'ai
pu aborder dans mes travaux. J'ai déjà maintes fois décrit les difficultés de la
tâche. Au mieux pouvons-nous essayer de tirer quelques pistes que d'autres spécialistes,
intervenant-e-s de terrain ou militant-e-s pourront approfondir.
L'homophobie est un problème
politique. Au sens le plus profond que peut prendre ce terme. Quel prix sommes-nous prêts
à payer pour éradiquer la domination des femmes et l'aliénation des hommes ? On
comprend l'étendue de la question. A moins qu'on doive la formuler autrement : quelles
devront être les luttes sociales des femmes, des hommes, homosexuel-le-s ou non, qui nous
obligeront à changer profondément dans les décennies à venir ?
Annexe
un
exemple de littérature masculine sur le lesbianisme
ou
Comment les Mâles -les vrais-
guérissent les lesbiennes
Dans le numéro 41 de la série
brigades mondaines, écrite par Gérard de Villiers, intitulé La princesse des
catacombes, l'inspecteur Boris Corentin mène l'enquête sur le meurtre
particulièrement sadique perpétré contre deux jeunes et jolies femmes dont l'auteur
nous avait décrit auparavant les ébats sexuels. En compagnie de l'amie (fidèle) de
l'une des deux, il cherche à identifier les assassins. Après divers détours et contours
dans les catacombes de Paris, il les trouve, en tue certain-e-s et envoie les autres en
prison. On le voit, l'intrigue est des plus classique. Merci la police !
Au départ, on vous offre une
description du héros idéal : "Deux yeux très noirs, brûlants d'intelligence,
de force, de bonté [_] une mâchoire virile aux maxillaires parfaitement symétriques qui
aurait pu paraître dure si l'ensemble du visage n'avait pas été baigné, en fait, par
une intense expression de bonté et de tendresse. [_] Un athlète qui avait passé depuis
longtemps le cap des 35 ans [_] Un parfait sosie d'Alain Delon. [_] quatre-vingt-cinq
kilos de muscles, un mètre quatre-vingt-cinq. Un grand fauve toujours en chasse_(pp
55-56) Un physique de Dieu grec (p.86) ." En chemin, vous avez droit
à une dizaine de descriptions de scènes de viols de femmes réalisés par les
"méchants" (pp 50, 115, 121, 135, 147, 196) à l'aide d'objets contondants et
énormes (pp. 48, 49, 120, 135), voire réalisé par une femme (pp 119, 135). Le tout
agrémenté de scènes de tortures sur les femmes (pp 49, 135).
Les rapports au lesbianisme ?
C'est que l'amie de la victime est lesbienne. Nous avons donc droit au départ de
"l'_uvre" à une description d'amours lesbiens (pp 28-29) et par la suite
l'ensemble du livre porte sur la "rédemption" de ce "garçon
manqué" (p.88) qu'est Marianne. Après qu'elle eût avoué (p. 89) son
lesbianisme, l'auteur nous en explique les raisons. Si elle est homosexuelle, c'est
qu'elle n'a jamais rencontré d'homme comme le héros : "Vous n'êtes pas comme
les autres, dit Marianne d'une voix lourde de regrets. Pourquoi les autres hommes ne vous
ressemblent pas ? Pourquoi n'ai-je jamais rencontré que des_ que des_" (p.92).
L'inspecteur principal Boris Corentin comprend. Il comprend tout et la prend sous sa
protection, chez lui. D'ailleurs ça tombe très bien, lui vieux célibataire endurci,
correct, différent des images mythiques des violeurs ["Les femmes ne sont pas un
problème pour moi. Autrement dit, je ne suis pas en manque [_] je ne vais pas me
transformer, sur les douze coups de minuit, en violeur_ " p. 93]. Il manque
seulement de femme d'intérieur. Elle, comme toutes les femmes, aime ça : "Je me
sens brusquement une vocation de femme d'intérieur, laissa-t-elle tomber
rêveusement" (p.94). Vingt pages plus tard, et quelques attouchements en plus,
elle commence à guérir :
- "Tu n'es pas trop déçu ?
murmura-t-elle. C'est tout ce que je peux faire pour le moment, tu sais. Peut-être que je
finirai par <<guérir>> avec toi. Qui sait ?
-"Boris repensa à la
fellation merveilleuse qu'elle venait de pratiquer. Toute en virtuosité. Pour une novice
de l'hétérosexualité, elle était douée_" (p.112).
Après des efforts désespérés ("Il
comprit tout de suite les efforts désespérés qu'elle faisait pour se rapprocher de lui.
Pour le désirer autant qu'elle avait pu désirer des femmes, jusqu'à présent_" p.134),
elle arrive à dépasser ce qui créait son homosexualité, à savoir la haine des hommes
("Sa vieille méfiance, sa sourde haine pour les hommes s'en allaient lentement
jour après jour, grâce à Boris" p. 136). Et alors, à son tour, elle comprend.
Elle comprend tout. La sexualité et les hommes et les rapports qui les lient ("Elle
ne comprenait pas qu'une femme puisse <<s'abaisser>> à des caresses qui, à
ses yeux, représentaient le comble de l'humiliation. Maintenant elle comprenait. Et
même, elle comprenait qu'elle avait perdu énormément de temps à considérer tous les
hommes comme d'abominables brutes, des ennemis héréditaires" p. 137).
Et la guérison progresse. Au
même rythme que la soumission de Marianne à ce beau mâle : "Mon corps est à
toi _ [_] Tu sais, dit-elle, je sens que je suis presque complètement guérie.
Bientôt, tu pourras faire de moi ce que tu veux" (p. 138). La Rédemption arrive
avec la première pénétration :
" Viens dit-elle, tout de
suite. N'aie pas peur. J'ai besoin que tu me_
Elle prononça le mot. Un mot qui
lui avait fait longtemps horreur, qui lui semblait être le signe éclatant et scandaleux
de la domination de l'homme sur la femme. Mais qui lui apparaissait plus, à présent,
comme le symbole d'une merveilleuse soumission voulue et consentie"
(p. 170).
Une fois "convertie" ("convertie
lentement à la sexualité de la majorité des hommes et des femmes" p. 178), à
l'aide du Super-Professeur-Héros, elle progresse très vite ("Elle refaisait
toute son éducation sexuelle en accéléré" p. 187). A travers le danger, les
scènes de tortures, de viol (qu'elle subit elle aussi), il/elle profitent de leurs
quelques moments de liberté pour faire l'amour.
Puis vient le temps de la
séparation, des bilans, cet homme de qui "elle avait peu à peu appris l'amour' (p.216),
avec qui elle avait vécu "le bonheur, le vrai, le normal" (p.217), cet
homme, elle devait le quitter.
"Tu vas me dire si j'ai
été une bonne élève" murmura-t-elle à la dernière page du livre avant de
faire une dernière fois l'amour.
Je dis "faire l'amour",
mais les descriptions feraient plutôt penser à l'installation d'un chapiteau de cirque,
quand il faut cogner, frapper les pics pour monter et tendre la toile. Jugez-en par vous
même : "un épieu de chair se cabrait en forçant l'anneau brûlant et étroit
qu'elle lui offrait", "du bélier qui la perforait" (p.62). "Les
coups de boutoir _qui la transperçait" (p.83) ; "En le sentant entrer,
gonflé à éclater comme un bélier" (p.104)_
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