Les hommes à la conquête de l'espace domestique, du propre et du rangé - Daniel Welzer-Lang - Jean Paul Filiod


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D e u x i è m e    p a r t i e

  

Chapitre 8

"Tes désirs font désordre..."
Le propre et le rangé dans l'espace domestique

 

Dans les histoires de vie que nous venons de décrire, nous avons essayé de mettre en lien les itinéraires des un-e-s et des autres et les interactions qu'ils et elles vivent dans leurs espaces domestiques. Rien n'est anodin. Les événements qui jalonnent nos vies s'inscrivent à un moment ou à un autre dans nos logements. Ceux-ci sont les endroits les plus sûrs où nous pouvons déposer à loisir ce que l'extérieur ignorera. Chacune des six histoires nous décrit un fragment de quotidien autour de la question du propre, du rangé, de l'ordre et du désordre. Or, nous vivons tous et toutes des représentations du normal, du propre et du sale qui nous semblent "naturelles" ou "aller de soi".

Dans ce chapitre, à partir de l'ensemble des observations recueillies dans les espaces domestiques, nous allons essayer de nous/vous dépayser, de prendre de la distance avec nos/vos quotidiens. Nous proposons des éléments d'analyse du propre et du rangé et notamment une analyse anthropologique.

Dans un premier temps, nous reprendrons nos catégories de penser le propre, le sale, l'ordre et le désordre. Nous tenterons de les définir, de savoir ce qu'elles recouvrent, et de les mettre en perspective les unes par rapport aux autres. Puis, au vu de la force symbolique contenue dans chaque nomination de catégorie (propre, sale, ordre, désordre), nous serons amenés à nous interroger sur ce que représente l'entre-deux, le mélange des genres.

Nous interrogerons ensuite la notion même de désordre en essayant de classifier les différents types de désordre entrevus dans notre étude. Nous verrons qu'il y a désordre et désordre.

Dans un deuxième temps, les savoir-faire domestiques, l'action de nettoyer et/ou de ranger nous permettront d'examiner la sexuation de ces pratiques. Les pratiques masculines et féminines du propre et du rangé, non seulement se distinguent dans leurs mises en oeuvre, mais créent des marques d'appropriation dans les espaces considérés. Ces marques font seuils. Aussi, nous expliquerons pourquoi et comment les pratiques dites masculines et dites féminines du propre et du rangé créent des ordres symboliques contradictoires qui marquent spatialement les frontières des rapports hommes/femmes dans l'espace domestique et sont en constante négociation.

 

Propre, rangé, sale ? De quoi parle-t-on ?

Mais avant tout, nous allons vous proposer un détour. Notamment par les écrits d'une femme, anthropologue de son état. En effet, cette partie de notre analyse de l'émergence du masculin dans l'espace domestique doit beaucoup à l'anthropologue britannique Mary Douglas. Nos démonstrations sont largement alimentées par les travaux pionniers qu'elle a pu réaliser dans un remarquable ouvrage sur la souillure et la pollution .

Pour rendre intelligibles les limites internes ou externes des rapports sociaux structurant un système, Mary Douglas invite à s'intéresser à l'écart artificiel que crée chaque société entre saleté et propreté, pureté et impureté. Elle rappelle que le corps peut aussi être considéré comme le miroir de la société. Autrement dit, nos représentations du corps, nos croyances sur ce qui est normal ou anormal, donnent à voir et à penser les rapports sociaux qui les organisent.

Ainsi, la crainte de la souillure est un système de protection symbolique de l'ordre culturel existant. Sont alors analysables les rites positifs ou négatifs de purification, les interdits s'opposant à la contagion de la souillure, qui, à travers croyances, sorcellerie, morale (interdits alimentaires et sexuels...) viennent souligner les lignes de partage des groupes antagoniques, les rôles contradictoires plus ou moins ambigus. Les idées relatives à la souillure ne seraient qu'une variable de la structure sociale empirique .

Mary Douglas montre que la "saleté" profane et la "souillure" sacrée constituent un ordre symbolique, quel que soit l'arbitraire présidant à leurs définitions. La division des sexes, posée comme limite interne d'une société, va pouvoir alors être étudiée à travers les catégories de la pollution, de la saleté et de la souillure. Même si elles y sont intégrées, celles-ci dépassent de loin les pollutions sexuelles. Le corps humain est le lieu privilégié de toute conceptualisation de la souillure et de ses humeurs (sang, sperme) et les orifices corporels en sont des termes fortement marqués.

Pour notre étude sur la sexuation de l'espace domestique et ses évolutions - parmi lesquelles l'émergence du masculin devient une péripétie moderne -, la relecture de l'ouvrage de Mary Douglas fut un moment incontournable pour avancer dans une analyse mettant en ordre les différents éléments de notre enquête. Nous ne pouvions ici que nous appuyer sur les hypothèses que propose cette auteure en essayant modestement de les développer pour ces lieux particuliers que représentent la maison, le privé, l'intime dans nos sociétés modernes, bref ce que nous avons défini comme l'"espace domestique".

Etudier nos sociétés contemporaines, et tout particulièrement le privé avec les outils de l'anthropologie symbolique construits dans les sociétés primitives, offre des moyens pour avancer dans la compréhension de la grammaire domestique.

 

Des catégories exclusives l'une de l'autre : une logique binaire

Notre langue distingue propre/sale et ordre/désordre. Or, dans les faits, nos manières de considérer le propre en opposition au sale et l'ordre en opposition au désordre se mélangent et se conjuguent.

Nous verrons ci-après différents types de désordre, différentes manières de désigner ou de qualifier ce qui est propre ou sale, en ordre ou en désordre. La désignation du sale et/ou du désordre est stigmatisante. Sous couvert de normes "naturelles", les croyances sur la pollution et la souillure tendent à imposer les rapports sociaux qui les sous-tendent. Entre le propre et la sale, l'ordre et le désordre, le rangé et le dérangé, pas ou peu de place pour l'entre-deux. Ces catégories fonctionnent comme des couples en opposition absolue.

Essayons d'avancer dans la compréhension de la place de cet entre-deux impossible, de comprendre ce qui fonde symboliquement ce système binaire. Pourquoi un espace est-il considéré comme propre ou sale, rangé ou dérangé ?

Sur les catégories de penser, de distinguer, mais plus encore sur les frontières entre les catégories et les marges de notre système symbolique binaire, il y aurait, selon Douglas, un intérêt à interroger ce qui fonde symboliquement nos classifications et comment nous percevons l'entre-deux, le moitié-moitié, l'espace virtuel entre ces couples de catégories : propre/sale, rangé/désordre, pur/impur, mais aussi humain/animal, masculin/féminin... Reprenant l'analyse des interdictions alimentaires professées par l'Ancien Testament et les textes sacrés, l'anthropologue constate qu'aucune interprétation n'est valable pour nous expliquer les interdits : "Il faut oublier l'hygiène, l'esthétique, la morale, la répulsion constructive [...]. Il faut commencer par les textes" . Les injonctions incluses dans les commandements instituent la sainteté. Or, nous dit Douglas, "la sainteté est l'attribut de Dieu. Sa racine signifie séparer." "Au moyen de la bénédiction, l'oeuvre de Dieu consiste essentiellement à créer l'ordre grâce auquel prospèrent les affaires humaines. Dieu promet que les femmes, le bétail et les champs seront fertiles pour ceux qui respectent son alliance et observent tous les préceptes et les cérémonies. Quand Dieu retire sa bénédiction, quand se déchaîne la puissance de sa malédiction, il y a stérilité, pestilence et confusion."

Dans l'ensemble des injonctions, celle du lévitique XVIII-23 doit attirer notre attention sur la manière dont il fut traduit et nous est appris aujourd'hui : "Et à aucune bête tu ne donneras ton épanchement pour en devenir impur et une femme ne se donnera pas à une bête pour s'accoupler avec elle : c'est là une perversion". Le mot perversion est pour Douglas une "erreur significative du traducteur" ; l'original en hébreu est en fait " tebhel", ce qui signifie "mélange" ou "confusion".

L'ensemble des injonctions, précédées du commandement "Soyez saints, car je suis saint" vont définir des catégories de penser et d'agir. La complétude - opposée au mélange - est synonyme de sainteté. La frontière, le mélange, la confusion instituent l'ordre et le désordre, le pur et l'impur.

L'entre-deux (ici traduit par "perversion") n'a pas de place dans notre système binaire. S'agit-il, comme le dit Douglas, d'une "erreur", même significative du traducteur, de l'influence des perceptions morales du groupe social qui diffusa les textes sacrés, ou des deux ? Toujours est-il que l'assimilation mélange-perversion est, encore à l'heure actuelle, structurante de nos représentations et pratiques.

 

Du sale au propre, du désordre à l'ordre

Le sale fait désordre

Nos perceptions d'un espace domestique particulier sont globales. Le désordre est essentiellement assimilé à la saleté. Pour preuve les appréciations portées par certain-e-s de leurs proches sur les espaces domestiques que nous avons présentés. Celui d'Antoine par exemple va être tour à tour qualifié de "sale", de "désordre", ou de "bordel", de "foutoir", ces dernières nous rappelant les liens entre pollution et sexualité. Si nous suivons encore Douglas, "la saleté absolue n'existe pas : en faisant la chasse à la saleté, nous mettons simplement un nouvel ordre dans les lieux qui nous entourent". Ce qui est déclaré "sale" (autrement dit certaines pollutions) doit nous servir pour entendre l'ordre social que cette déclaration exprime.

Chacun-e a sa propre perception du sale et du désordre. On ne comprend rien à la pollution si on ne comprend pas la différence entre le comportement que l'individu approuve pour lui-même et celui qu'il approuve pour autrui.

Dans l'analyse que nous présentons ici, nous distinguerons différents niveaux du sale et du désordre. Mais quelle que soit la personne qui signifie le désordre, celui-ci est assimilé à pollution et à saleté, il représente un danger. Il vient troubler l'ordre organisé dans l'espace domestique. Nous avons vu apparaître plusieurs types de désignation et de qualification de désordre. Précisons d'abord ces notions :

- la désignation consiste en une signification externe à la personne qui organise le rangement. Désigner le désordre exprime la non-conformité avec l'ordre recherché ou attendu.

- la qualification de désordre représente la désignation par la personne qui vit dans l'espace considéré. Il représente une forme d'intériorisation de la norme externe et/ou la norme personnelle de l'individu.

Autrement dit, le désordre peut être défini par la personne elle-même, par les cohabitant-e-s ou par des personnes extérieures au logement.

D'une manière générale l'appartenance sociale semble se traduire dans les notions de désordre. A l'opposé d'un "doux désordre" accepté pour certaines professions intermédiaires , le milieu ouvrier et la grande bourgeoisie sont plus respectueux d'un ordre opaque où l'intime est entièrement dissimulé. De la même manière, respectant ces différenciations sociales, moins le couple ou le groupe vit des relations homme/femme traditionnelles, plus le désordre est toléré et montré.

Mais dans tous les cas, la désignation du désordre apparaît comme une lutte entre intérieur et extérieur. Pour ranger et remettre de l'ordre, Dominique, Jullien, Christophe, Didier ou Denis modifient non seulement leurs habitudes de nettoyage mais bel et bien l'ordre d'exposition de leurs affaires personnelles, l'agencement de leur cuisine, du salon et des espaces de circulation ; bref, ils modifient leur mode de vie et leur présentation de soi que donne à voir leur espace domestique.

Qui a dit désordre ?

Dans un premier temps, nous allons essayer de comprendre les enjeux qui se jouent entre désignation et qualification. Quels sens peut-on attribuer aux différents modes de désignation du désordre ?

Dans notre étude, mais plus généralement dans l'ensemble de la vie quotidienne, différents cas de figures apparaissent.

• Le désordre qualifié par son auteur-e

De nos différentes recherches deux situations différentes apparaissent.

Le désordre qualifié par son auteur-e peut exprimer une traduction de la limite, du seuil personnel de l'individu-e, au regard de lui-même ou elle-même. Et on entend : "c'est trop en fouillis, il faut que je nettoie", "c'est vraiment crado chez moi, j'en ai marre, je m'y retrouve plus". La personne ne supporte plus le dérangement, tout l'espace lui paraît pollué. En observant attentivement ce qui provoque le sentiment de désordre pour la personne, nous avons alors accès de manière projective à l'agencement idéal de l'espace domestique. Lorsqu'elle décrit les signes du sale, du non-rangé, elle dessine les lignes de l'espace dans lequel elle fonde son identité personnelle.

Mais cela peut aussi exprimer l'interaction entre le seuil personnel de pollution et la norme externe à la personne, véhiculée par les autres cohabitant-e-s. Quand l'individu-e nous explique : "il faut que je nettoie, elle ne supporte pas" ou "il va gueuler parce que c'est le bazar", il/elle intériorise la norme de l'autre ; il/elle se soumet au seuil de tolérance de l'autre ou des autres cohabitant-e-s.

Cette qualification nous donne alors à voir les relations qui sous-tendent l'organisation domestique. Personne ne sera surpris d'apprendre que de telles attitudes ont été repérées dans des couples où la peur du conjoint rôdait, notamment lorsque le conjoint utilisait la violence pour imposer son point de vue et son contrôle .

• Le désordre désigné par les cohabitant-e-s

Outre ces cas d'intériorisation des normes de l'autre, le désordre est plus souvent désigné par "l'autre" du couple ou un-e cohabitant-e.

Dans la grande majorité des couples ou des familles, le désordre est désigné par la personne qui contrôle tout ou partie du rangement (en général la femme) en direction de la personne qui n'effectue pas ou seulement pour partie les travaux de rangement (en général l'homme). Ceci est conforme à la division dite traditionnelle des espaces et des tâches. A l'homme, l'extérieur ; à la femme, l'intérieur et la gestion de l'ordre et du désordre.

Mais méfions-nous des généralisations abusives. Dans notre étude avec ces hommes qui changent, nous avons observé pour ceux et celles vivant en couple ou en groupe des cas non négligeables d'inversion : l'homme au foyer exprime son agacement du désordre continuel répandu par une/des femme/s ; il se plaint de ne pas être "respecté" dans son travail et d'être obligé de "passer continuellement après elle".

• Le désordre désigné par les personnes extérieures au couple ou à la famille

Les exemples de désignation de désordre par des personnes extérieures, c'est-à-dire des personnes qui ne vivent pas leur quotidien dans l'espace considéré, sont nombreux. Dans notre besace à souvenirs, nous en avons des tas d'exemples. Que ce soit directement lorsque le chercheur vit un moment chez le-s sujet-s ou indirectement lorsque les personnes concernées narrent une scène vécue. Voisines ou voisins, parentèle, amis ou amies... l'extérieur prend de multiples formes.

Des lieux où sont reçu-e-s les visiteurs ou les visiteuses aux lieux de l'intime où seul-e-s quelques proches sont introduit-e-s, les normes de désordre varient. Mais l'effet est le même. Il faut, dans l'idéal, nettoyer et ranger de manière à ne pas s'exposer à une critique. L'extérieur identifie le désordre de l'espace domestique à la pollution des personnes qui dirigent le rangement et/ou qui vivent dans cet espace particulier. Dans les reproches du désordre, il y a assimilation entre l'intérieur du logement et l'intérieur de la personne. La désignation de désordre a des connotations dégradantes pour les résident-e-s. D'où le souci de faire apparaître un logement propre et rangé, en conformité avec l'image que l'on veut donner de soi.

Différents cas sont apparus, liés à l'ouverture sur l'extérieur de chaque espace domestique. Par exemple, dans les habitats à voisinage choisi, la norme de rangement est différente si l'on reçoit les voisin-e-s (ou lorsque les voisin-e-s s'invitent) ou si l'on reçoit des personnes extérieures au groupe. Plus généralement, moins les personnes invitées sont connues intimement, plus l'appartement doit être "rangé" et ne rien laisser voir de l'intimité de l'espace domestique.

Il y a désordre et désordre

Mais quelle que soit la forme de la désignation par les cohabitant-e-s, nous avons vu apparaître plusieurs types de désordre.

• Le désordre ponctuel

Le désordre ponctuel est un désordre limité à une partie d'une pièce, voire à un objet ou à un groupe d'objets. On le reconnaît aux reproches parfois exprimés de laisser traîner des affaires, de se coucher en laissant choir pantalon, chemise, slip et chaussettes sans prendre la peine de les ranger. De même, lorsqu'on décide de déplacer des objets d'une pièce à l'autre, sans les remettre "à leur place". Si ce type de reproche concerne un homme dans un couple particulier lié à un espace domestique donné, bien vite certaines interlocutrices généralisent ce type d'attitude à l'ensemble du genre masculin.

Dans notre enquête, les hommes valident eux-mêmes cette qualification de désordre pour leurs agissements. Autrement dit, l'un-e et l'autre s'accordent pour reconnaître la primauté de l'ordre féminin du rangé. De notre point de vue, l'acte de désordre peut être assimilé à de l'insoumission involontaire à l'ordre qui devrait régner dans cet univers. Nous parlerons alors de désordre d'insoumission et nous ferons l'hypothèse que ces actes de désordre sont des segments de révolte masculine contre l'ordre féminin.

Nous avons assisté à des scènes surprenantes, notamment des explications bruyantes où la compagne veut montrer l'incohérence entre une position masculine dite "pro-féministe" ou "anti-sexiste" et les agissements encore traditionnels de l'homme. Souvent, ce dernier ne sait que répondre. Pris en faute, il ne sait pas expliquer rationnellement ses attitudes : "Je sais, c'est con, mais j'y peux rien, c'est plus fort que moi", nous disait l'un d'eux. Nous avons souvent comparé cette attitude à la réaction d'un enfant pris en faute face aux reproches maternels.

• Le désordre circonscrit

Ce type de désordre est limité à une pièce ou deux de l'espace domestique, le "coin", ou la "pièce" de l'homme. Là encore, dans la plupart des espaces visités où l'homme vivait en couple avec une femme, hommes et femmes seront d'accord pour reconnaître le désordre du lieu. On ouvre la pièce au chercheur en disant : "Regarde le bordel... c'est mon coin". Pourtant, dans de nombreux appartements où nous avons vu ces exemples de désordre circonscrits chacun-e est responsable de l'ordre des lieux qui sont sous son contrôle, tandis que les parties communes sont sous la norme féminine.

La désignation et la qualification conjointes viennent nous montrer, que même dans les cas d'autonomies concertées, en dehors des parties communes où la question est réglée d'avance, la norme féminine prévaut aussi dans les parties attribuées au conjoint : "là... j'ai appris à faire attention" dit Denis. Car, à aucun moment, les hommes qui nous présentent les désordres de leurs lieux ne s'en sentent gênés pour vivre. Au pire, ils nous font savoir que ce désordre est leur marque, ce qui peut aussi s'entendre comme un ensemble de signes montrant leur appropriation.

• Le désordre total

Il est présenté ainsi par Antoine lorsque l'ensemble de son espace domestique est en "désordre ". Le désordre envahit tout, le visiteur ou la visiteuse devra enlever les journaux d'une chaise pour s'asseoir, se laver une tasse pour boire un café... Les multiples marques d'appropriation de l'espace signifient la non disponibilité du lieu à d'autres personnes que son occupant.

Aux regards du réseau amical qualifiant l'espace de "foutoir", de "bordel" de "merdier", Antoine répond timidement : "caverne d'Ali Baba", "grotte", "musée", pour rappeler qu'il s'agit d'un autre ordre, son ordre à lui.

Comme le désordre ponctuel, ce type de désordre peut être compris comme une insoumission volontaire, mais cette fois-ci, consacré à l'espace domestique tout entier.

• Le désordre ordonné

Nous avons vu aussi des espaces où ce qui pourrait être dans d'autres lieux désigné comme désordre, est ici qualifié comme un autre ordre. Chacun-e respecte les normes du rangé de l'autre et reconnaît un fonctionnement sensé au rangement accompli par l'autre. Dans ce type d'espace domestique, la différence de conception de l'ordre et du désordre est clairement posée. Il n'y a plus à proprement parler de désordre, mais deux ordres qui, suivant les cas, s'affrontent ou se conjuguent.

 

Pour conclure cette typologie, disons que la désignation ou la non-désignation de désordre, tout comme la qualification ou la non-qualification, vont être des indicateurs pour repérer les normes dominantes - ou qui se veulent dominantes - dans un couple ou un groupe.

 

Le propre et le rangé : une affaire de genre ?

Ordre lisse, ordre dynamique

Nous venons de présenter des cas flagrants où l'homme et la femme sont en désaccord dans la caractérisation de ce qui est en ordre et en désordre. Très vite nous nous sommes rendus compte que, outre l'appartenance sociale et la plus ou moins grande ouverture de l'unité familiale vers l'extérieur, les perceptions de l'ordre et du désordre nous donnaient à voir quelque chose qui référait aussi aux distinctions entre manières de faire des hommes et manières de faire des femmes.

En examinant attentivement ces catégories de désordre de manière transversale, nous ferons plusieurs remarques.

Dans de nombreux cas, nous avons pu observer des espaces domestiques où l'un-e et l'autre nettoient et prennent en charge la suppression du désordre. Les débats sur le thème sont l'occasion d'étudier les régulations observées.

Constatons d'abord que l'hypothèse de corrélation entre désordre et pollution ou souillure apparaît pertinente pour décrire le rejet, le dégoût, parfois la colère, et l'importance accordées à ces notions. Le désordre est pollution ou danger pour la personne qui le désigne ou le qualifie mais pas automatiquement pour l'autre.

La qualification de "désordre" ou d'"ordre" est liée à l'interaction entre la désignation (donc, la nomination) et le savoir-faire. Dans les débats quelquefois vifs auxquels nous avons assisté, il semble que transparaissent deux normes différentes de l'ordre, véhiculées d'un côté par les hommes et d'un autre par les femmes.

Nous avons vu ainsi apparaître ce que nous pourrions qualifier comme un ordre de façade. "Rien", c'est-à-dire peu d'objets personnels des habitant-e-s ne "traîne" ou n'est pas "à sa place". Tout est rangé derrière des placards ou des portes. Seuls quelques objets choisis sont montrés et jouent le rôle de médiateurs : fleurs, tableaux, souvenirs de voyage... Objets de distinction, ce sont autant de marques volontaires.

Pour la plupart des femmes, ranger, ordonner est assimilé à mettre en rang, à ne rien laisser dépasser d'un ordre indifférencié où toutes les choses d'une même classe d'objets doivent apparaître égales. On pense au rang d'oignons, à un ordre représenté par la bibliothèque où rien ne dépasse.

L'ordre de façade est un ordre stable, régulier ou lisse.

A l'opposé de cet ordre plus ou moins lisse, les hommes font valoir que "c'est rangé, parce que je sais où est chaque chose". Ils montrent alors, pour certains, des amas hétéroclites de papiers, des tas d'habits ou de linges (quelquefois cachés dans l'armoire), des piles de plats de grandeur et de nature différentes... Ils expliquent le rangement car là aussi chaque objet est à sa place et respecte leurs limites internes de l'espace domestique. La brosse à cheveux dans le séjour, le fer à repasser continuellement déplié dans un coin de la salle à manger, les draps en boule indifférenciée dans le placard du salon, appartiennent par exemple à l'ordre de Dominique. Les frontières habituelles de l'espace domestique (les séparations entre salle de bain, chambre, salon) n'étant pas respectées, cet ordre va être rapidement qualifié de désordre par d'autres. Plus les visiteurs ou les visiteuses ont intégré les hiérarchies ordinaires et les frontières de non-pollution considérées comme normales dans notre culture actuelle, plus cet ordre particulier représente un danger.

Nous parlerons d'ordre instable, irrégulier, ou dynamique .

L'ordre, le désordre et les seuils

Dans la majorité des espaces domestiques, la norme du propre et du rangé est exposée par la femme qui dirige le nettoyage, mais nous avons vu aussi apparaître - pensons à Dominique, Marc, Fred, Denis - des espaces domestiques où cohabitent deux normes de propre et de rangé. Dans ces espaces domestiques, il est admis que chacun et chacune prend en charge le désordre et la remise en ordre de son espace particulier. Cet espace personnel est suivant les cas plus ou moins important. Il peut être limité à la chambre seule, mais peut aussi la dépasser pour s'étendre au bureau, au salon ou à une chambre d'amis. L'ordre particulier du propre et du rangé vient marquer le territoire personnel et indique une limite interne au système. Le propre et le rangé créent des ordres matériels et symboliques.

Les limites territoriales des espaces régis par ces ordres particuliers du propre et du rangé constituent les seuils internes aux espaces domestiques. Le respect du désordre de chacun-e indique le respect des territoires de l'autre. Dans certains cas, on frappe à la porte - même ouverte - du territoire de l'autre, on appelle et on demande s'il est permis d'entrer.

Dans ces espaces, il y a négociation des normes du propre et du rangé dans les territoires réputés communs. Dans ce type d'espace domestique, les femmes, quoiqu'affichant des normes de désordre moins permissives que leurs amis semblent moins imprégnées des normes féminines héritées de leur mère. On peut faire des hypothèses de corrélation entre l'autonomie des femmes - des compagnes [épouses] ou des mères - et des normes plus permissives de désordre.

L'investissement social des femmes à l'extérieur de l'espace domestique souvent constaté et la cohabitation avec un certain désordre semble faire perdre cette notion de danger, de pollution que représente un ordre instable ou dynamique.

Les hommes, eux, expliquent qu'ils ont "appris" de leurs "amies-femmes" comment organiser l'intérieur, l'utilisation de couleurs, de fleurs... Bref, dans ce type d'espace domestique, nous avons l'impression qu'il y a interpénétration relative des deux normes du propre et du rangé, pour arriver à un état acceptable par les deux, du désordre personnel de chacun-e. Nous ne sommes plus dans l'ordre lisse, ni dans l'ordre dynamique, nous sommes dans deux ordres négociés, signifiés et admis.

Les observations réalisées dans d'autres espaces domestiques nous permettent de penser que cette analyse, construite à partir de couples pouvant paraître atypiques, peut être opératoire et utile pour comprendre la gestion de l'espace domestique dans la société française contemporaine.

Quels que soient les territoires masculins et féminins, que l'homme soit présent physiquement dans l'ensemble de l'espace domestique ou qu'il ait investi les annexes ou les périphériques de l'espace domestique (garage, atelier, bureau...), nous allons retrouver cette manière de marquer ses territoires par le recours au propre et au rangé. Nous y reviendrons, nous pouvons souvent voir un parallèle entre la cuisine appropriée par la femme, organisée par elle, et les normes de désordre de l'atelier ou du bureau du compagnon. Chacun-e peut limiter l'accès à l'autre sous prétexte qu'il ou elle va dé-ranger ou créer le désordre.

Dans l'ensemble des espaces, quelles que soient les présences masculines, les seuils de territoires sont donnés par les normes de désordre qui constituent des seuils matériels et symboliques.

 

Propre et rangé : le préventif et le curatif

Mettre de l'ordre : le nettoyage

Nous pouvons considérer le nettoyage comme un rite séculier de purification qui permet de remettre de l'ordre, extirper ce qui n'est pas à sa place, ce qui est sale, impur, en désordre. Le but du rite n'est pas de montrer un ordre différent de l'agencement des rapports sociaux en oeuvre, mais bel et bien de "reformuler une expérience passée" . Dans l'espace domestique, nous analyserons le rite de nettoyage ou de rangement comme une pratique symbolique permettant de définir et de contrôler sans cesse l'ordre symbolique qu'il met en place.

Dans cette perspective nous verrons apparaître différents types de rites : les rites de renouvellement : le nettoyage de printemps ou le déménagement et les rites de confirmation et de contrôle : le nettoyage ordinaire régulier qui permet de continuellement redessiner les frontières du foyer ; de re-placer les objets, de séparer les différents lieux constitutifs de l'espace domestique.

Au delà des explications hygiénistes ou magiques pour légitimer le rite (contre la maladie ou son irruption symbolisée par la souillure, pour purifier un espace), le rite exceptionnel (renouvellement) ou régulier (confirmation) permet de préciser l'avant et l'après ; il crée un lien entre passé et avenir. Il est un moment de la négociation du pur et de l'impur, du propre et du rangé dans l'espace domestique. Cette approche des représentations collectives qui fondent le rite nous permet de saisir l'inter-relation entre nos catégories du propre et du sale et les rapports sociaux qui les sous-tendent .

Nous avons profité de notre forme d'enquête particulière, pour observer particulièrement ce qui provoque le nettoyage.

Quelle que soit la forme du désordre que la personne souhaite supprimer, qu'il ait été désigné ou non, nous nous sommes penchés sur ce qui provoque chez l'acteur ou l'actrice la mise en action du nettoyage. Avec des variations, liées au milieu social d'appartenance ou à la pression normative de ce milieu, nous avons observé que les femmes ont des actions préventives du désordre là où les hommes ont des actions curatives.

Nous allons essayer de l'expliquer.

Nous avons questionné des femmes et des hommes en train de faire le nettoyage, de remettre de l'ordre. Nous les avons interrogé-e-s sur le pourquoi. Qu'est-ce qui les incitent à nettoyer ? Nous exclurons ici le nettoyage de renouvellement ou le nettoyage dû à une cause exceptionnelle : par exemple après une soirée de fête ou pour la visite d'un parent ou d'un collègue hiérarchiquement plus élevé. Nous nous sommes centrés sur le ménage ordinaire, le rite de confirmation et de contrôle "banal".

Les femmes, dans leur grande majorité, invoquent soit un nettoyage régulier : "je le fais tous les samedi matin, ça permet que la maison ne soit jamais vraiment sale" ; soit un risque de pollution : "ça commençait à ne plus être propre, j'aime bien quand c'est clean ici". Elles nettoient avant que ce ne soit trop sale, avant que le désordre envahisse. Elles ont une action préventive. Elles expriment de manière plus ou moins formelle une identification entre un espace domestique particulier et la personne qui nettoie : "Ça fait quand même pas bien quand c'est pas propre". Elles montrent que l'action préventive est liée au désir de conformité au modèle social de la "bonne épouse" ou de la "bonne mère", combiné à la pression normative du milieu.

Dans d'autres cas, elles font intervenir l'irruption des humeurs corporelles et ceci dans les deux sens du terme. Que l'humeur soit physique : "Souvent, quand j'ai mes règles, il faut que je nettoie", dit une femme de 30 ans ; ou que l'humeur soit prise dans son sens figuré :" J'étais pas contente, de mauvais humeur quoi... de toute façon, je sais que je ne me supporterais pas si je nettoie pas, alors...".  En dehors du symbolisme corporel que nous verrons ci-après, l'association sang-pollution-mauvaise humeur a d'ailleurs déjà été étudiée par d'autres anthropologues . Là encore cette action de nettoyer est associée à une action préventive.

Notons que l'association humeur corporelle et dépollution-nettoyage a été observée dans des espaces domestiques où la femme semblait ne pas adopter de positions préventives pour le ménage régulier.

Les hommes évoquent aussi d'une manière ou d'une autre les humeurs, mais celles-ci sont ici seulement métaphoriques. Plusieurs hommes nous ont dit associer "mauvaise humeur" et nettoyage. "Je ne me sens pas bien, alors je nettoie", explique Denis. "C'est toujours pareil, quand ça va, je m'en fous... quand j'ai pas la forme, je suis de mauvaise humeur, alors je nettoie", dit Dominique. "J'ai les boules, je nettoie", dit encore Christophe.

Mais pour les hommes, qu'ils vivent seuls ou non, le constat est unanime. Chaque fois, ceux qui cumulent prises de décisions de nettoyage et nettoyage, ont pu nous montrer pourquoi ils dépolluaient : "C'est sale, ça se voit...". Et l'homme de désigner tel rouleau de poussière près d'un meuble, telle trace sur le plancher ou tel rangement particulier. C'est-à-dire qu'il peut montrer concrètement la trace tangible qui lui permet de qualifier le désordre. Le nettoyage s'effectue généralement après ce "repérage". L'homme nettoie quand c'est déjà sale : il a une action curative .

Selon son histoire personnelle, son appartenance sociale ou l'utilisation qu'il fait de son espace domestique (éventuellement comme lieu de travail et de réception), chacun a des seuils différents de tolérance au désordre. Mais la trace de désordre reste un invariant.

Préventive ou curative, la mise en ordre reprend une division sexuée des savoir-faire et des faire dans l'espace domestique.

Nous avons pour l'instant abordé le désordre comme une caractérisation générale de l'espace domestique. Nous avons évoqué le nettoyage sans tenir compte de quelques aires particulières de l'espace domestique. Nous reprenons maintenant trois formes particulières de dépollution : la vaisselle, le linge et le nettoyage du corps.

La vaisselle

Dans les espaces domestiques où cohabitent norme masculine et norme féminine ou dans ceux entièrement contrôlés par des hommes, le nettoyage de la vaisselle obéit à de grandes orientations.

Les femmes nettoient la vaisselle au fur et à mesure de l'écoulement du temps ménager. Fréquemment sous des prétextes d'hygiène, la vaisselle est faite repas après repas. De nombreuses femmes nous ont expliqué qu'elles ne veulent pas être envahies par la vaisselle sale. Celle-ci est alors entrevue comme un des éléments composant le désordre général de l'espace domestique. Le lave-vaisselle est alors sollicité pour résoudre ce problème de désordre. Dans tous les cas observés, l'acquisition de cet appareil ménager est l'objet d'une pression féminine, même dans des cas d'inversion : ainsi Claude se consacre depuis six ans aux tâches culinaires et c'est Morgane, sa compagne, qui insiste régulièrement pour que cet achat se réalise. "Mais c'est moi qui ai insisté... Six ans de négociation", dira-t-elle. "Elle obtient ce qu'elle veut", ajoutera Claude.

Lorsqu'ils font la vaisselle, les hommes font valoir la souillure et ses effets (odeurs, mouches). Beaucoup expriment la pression de la norme féminine ou de la norme dite alors "commune" : "J'étais plus bordélique avant, quand je vivais seul. Depuis, avec Suzanne, on fait attention tous les deux". Ils lavent eux aussi la vaisselle au fur et à mesure.

Mais une autre attitude sur la vaisselle a été observée, reprenant une attitude curative : l'homme empile la vaisselle dans l'évier et la lave "quand j'ai le temps", "quand ça déborde" ou "quand il n'y a plus de vaisselle propre disponible". Dans nos observations, le nettoyage de la vaisselle obéit alors aux règles générales déjà expliquées.

On se souvient du débat de Dominique avec sa fille sur le lave-vaisselle. Celle-ci, fatiguée de voir la vaisselle attendre le nettoyage de son père, a réussi à "négocier". L'achat du lave-vaisselle après des sollicitations répétées des femmes a été observé dans la plupart des unités domestiques. Chez les hommes étudiés qui vivent seuls, nous n'avons pas rencontré de lave-vaisselle. Chez ceux qui vivent en couple ou en groupe, la gestion du lave-vaisselle obéit à des logiques différentes : entre ceux-celles qui le font fonctionner à chaque repas ou qui attendent que la machine soit pleine, nous retrouvons la même logique que le lavage dans l'évier. La porte fermée de la machine permet cependant de maintenir une façade propre tout en économisant eau et énergie, ce qui se traduit alors par une mise en marche irrégulière de la machine.

Les hommes en couple expliquent aussi l'intérêt d'articuler pratiques ménagères et savoir-faire techniques. Ils mentionnent souvent "l'oubli" par les femmes du nettoyage régulier du filtre. Selon eux, de manière très curative, leur compagne attend "que ça déborde pour nettoyer les filtres", alors que eux sont fiers d'affirmer, pour cette question, une pratique préventive.

Le linge

Le lavage du linge s'effectue par l'utilisation d'une machine individuelle ou collective (nous avons observé ce dernier cas dans certains habitats collectifs à voisinage choisi). Nous avons voulu savoir à partir de quels faits une affaire est considérée sale et doit être nettoyée.

Les hommes définissent généralement le propre et le sale de visu ou à l'odeur. Les observations sont concordantes. On change les draps "parce qu'ils sentent" ou "à cause des taches". On sent un T-shirt ou un sweat-shirt pour savoir s'il est encore propre. On lave tel élément du vêtement parce qu'il est souillé par la poussière ou tel produit particulier. Les sous-vêtements font aussi l'objet d'un lavage circonstancié. Leurs compagnes, sans considération particulière, nettoient relativement systématiquement les linges.

Quand la gestion du linge est assumée par tous les cohabitants ou toutes les cohabitantes, nous n'avons pas noté de problématisation particulière de ce domaine, excepté les "erreurs" de teinture... Certains hommes nous ont signalé des problèmes de teintures mal fixées et aux couleurs qui se transforment. Ils ont dû apprendre, souvent de la part de femmes, le respect des catégories de lavage. Dans certains couples, suite à des conflits successifs sur ce thème, chacun-e lave ses propres affaires.

En revanche, dans d'autres couples où la femme a mission de s'occuper du linge, nous avons entendu des hommes s'étonner du lavage de certaines affaires : "Pourquoi t'as mis mon jean au sale ? il était encore propre...". Nous retrouvons dans le traitement du linge, le double-standard préventif/curatif et nous assistons aussi à une place particulière laissée aux effets des humeurs corporelles. Odeurs de sueur, traces de sang, de sperme sont pour les hommes et les femmes des signes de pollution, donc de saleté.

Le nettoyage du corps

Terminons cette brève revue de détails par le corps.

Si la majorité des femmes justifient leur douche journalière, quelques hommes se douchent "quand je suis sale, quand ça sent". On retrouve une attitude similaire au traitement du linge. Parmi ceux qui lavent leur corps systématiquement tous les jours, beaucoup d'hommes nous décrivent les luttes successives qu'ont dû mener leur compagne concernant leur hygiène corporelle. Ainsi Lætitia tient "à ce qu'il se lave tous les jours. T'as beaucoup d'hommes qui se passeraient fort bien de se laver. C'est un truc, je me suis battue, ça y est, ça marche !" ; " Je crois que c'est les femmes qui poussent plus", rétorque Alain, son compagnon.

Il en va de même pour le rasage du visage. Mais cette pression relative est assez bien intégrée par les hommes. Ils disent alors avoir découvert le "plaisir de prendre soin de leur corps", "de faire attention à soi". L'évolution du traitement social du corps des hommes (l'apparition massive des parfums, des eaux de toilette) semble concomitante avec la découverte de ce corps et sa propre prise en charge.

Préventif / curatif et modèles sexués

Ainsi, que cela concerne le désordre général de l'espace domestique ou telle aire particulière, le propre et le rangé structurent des ordres symboliques distinctifs : la femme apparaît préventive et l'homme curatif.

Bien entendu, il s'agit ici de grandes tendances. A chaque cas son exception.

Nous n'avons pas pour l'instant évoqué ici d'espace domestique masculin où l'ordre est minutieux, par exemple lorsque l'homme vit seul. Nous y observons ainsi un rangement de façade. Nous n'en avons pas directement rencontré dans les espaces domestiques étudiés, mais nous avons visité de tels intérieurs dans la périphérie des réseaux étudiés. L'homme explique alors un malaise au regard de signes minimes du désordre et manifeste le souci d'un espace lisse. Il présente aussi une action préventive sur le désordre.

Dans le même ordre d'idées, à la lecture des articles que nous avons déjà publiés sur ce thème, ou après certaines conférences, certaines femmes sont heureuses et fières de nous dire que cette conceptualisation est fausse et, prenant leur cas particulier, nous expliquent qu'elles sont plus curatives que préventives .

De tels cas, qu'il faudrait étudier plus précisément, semblent montrer des inversions de position sociale de genre . Et ainsi, dans d'autres segments du social, ces hommes manifestent une sensibilité exacerbée tandis que les femmes qu'ils côtoient vivent des ascensions sociales. Celles-ci font valoir qu'elles nettoient quand c'est sale. Ces cas semblent aussi corrélatifs à des mobilités sociales de sexe où hommes et femmes, ont vécu des ruptures de modèles sexués. Ces exceptions à la bipartition préventif/curatif montrent comment les ordres symboliques du propre et du rangé ne sont en rien des divisions liées aux natures masculine et féminine, mais bel et bien des produits de nos constructions sociales et culturelles.

Elles ouvrent ainsi à des réflexions sur les processus identitaires qui se créent dans l'espace domestique.

Il reste que - même en intégrant ces cas d'inversion plus ou moins partielles - les catégories préventif/curatif paraissent pouvoir déborder les quelques espaces domestiques que nous avons visités.

Des savoir-faire contradictoires : la négociation

Ces catégories nous permettent alors de comprendre que dans des positions stéréotypales, les ordres symboliques du propre et du rangé sont liés à des savoir-faire contradictoires. Le propre et le rangé appartiennent aux modes de régulation des rapports sociaux hommes/femmes en oeuvre dans l'espace domestique.

Quand l'homme rentre dans l'espace domestique, veut y vivre en couple - ou en groupe -, souhaite prendre en charge tout ou partie des tâches domestiques ou aider sa compagne, il y a négociation permanente sur le propre et le rangé. Dans de nombreux cas, héritage de nos sociétés patriarcales, la norme est féminine. Ce sont l'ordre lisse et le rangement préventif qui priment, et l'homme s'y conforme. Quitte pour certains hommes à accentuer encore le contrôle du propre et du rangé, d'exiger que "sa" femme, "son" épouse, la mère de "ses" enfants, soit une "ménagère parfaite", que rien ne traîne, ne soit en désordre .

L'action préventive de la femme est bien souvent expliquée comme une réponse à l'attente des voisin-e-s, des parents ou du mari. Parfois, l'éducation familiale ou sociale suffit à imposer par elle-même les modèles.

Dans d'autres cas, dont certains ont été entrevus dans notre recherche, il y a négociation sur les formes du propre et du rangé et sur les seuils de désordre admissibles par l'un-e et l'autre. L'utilisation de territoires différenciés est alors un des modèles envisageables, avec pour fondement le respect de l'autonomie de chacun-e.

Le modèle à double autonomie, ce que nous qualifions dans le chapitre final de "modèle à autonomie concertées", n'est qu'une phase de l'évolution des couples. Ici, pour les couples étudiés, c'est souvent d'ailleurs la phase terminale. Chaque stade préalable que nous détaillerons à la lumière des itinéraires de vie (fusion/indifférenciation, bi-catégorisation ou autonomie) trouve une correspondance dans la gestion du propre et du rangé, dans les normes de désordre.

Au regard de ce que nous avons montré, on comprend pourquoi dans le stade de la fusion, quand l'un-e et l'autre au vu d'une éthique égalitariste veulent gommer les apprentissages sexués, la gestion conjointe d'une même norme de désordre est un modèle impossible. On aura beau compter le nombre de tâches réalisées par chacun-e, mettre en place des plannings de distribution du travail domestique, toutes formes aperçues dans notre recherche, les symboliques du propre et du rangé sont a priori contradictoires pour l'homme et la femme, sans qu'il ou elle n'en aient conscience. Au mieux, on arrive à un modus vivendi insatisfaisant pour l'un-e et l'autre puisqu'il y a renoncement ou imposition d'une norme. On comprend alors la chaussette qui traîne et qui fait désordre.

Le propre, le rangé et le désordre sont tout à la fois supports et objets visibles de la négociation des rapports sociaux de sexe. Ils montrent les limites spatiales de la sexuation de l'espace domestique et les effets de la division sociale et sexuelle du travail.

 

 

 

Chapitre 9

Quand l'espace domestique parle

Territoires, ouvertures, circulations et symbolisme corporel

Les analyses du propre et du rangé que nous venons de proposer n'ont pas été produites au hasard. Nous n'avons pu les développer que grâce à l'intérêt que nous portions à l'espace domestique. C'est en effet ici, dans ces territoires banalisés - car quotidiens - que subtilement s'expriment le désordre, le sale, le rangé, le propre. Dans ce chapitre, nous voulons vous emmener plus loin. Nous vous invitons à une exploration de ces territoires, souvent ignorés par les hommes.

L'expérience de l'espace

L'espace domestique : entre hommes et femmes

Nous traversons tous et toutes des espaces. Chaque jour, chaque instant nous est offert dans un espace donné. Il y a des espaces que l'on traverse, il y a ceux où l'on reste, il y a ceux qui ne changent pas, il y a ceux qui se transforment. L'espace domestique est un espace parmi d'autres, mais c'est celui dans lequel évoluent les ménages . Certain-e-s connaîtront un ou deux logements, d'autres une multitude, et parfois pas toujours dans le même pays.

L'espace domestique constitue l'abri fondamental, dans lequel évoluent des hommes, des femmes, des enfants. C'est le lieu où les personnes se retrouvent et où se jouent des interactions ordinaires qui participent intensivement à la construction de la personnalité.

Depuis de nombreuses années, les sciences humaines et sociales se sont préoccupées de la notion d'espace. Elles montrent que les usages et les significations de l'espace structurent des territoires et articulent l'intime, le privé, le collectif, le public, selon des critères variables d'une culture à l'autre .

Mais l'espace domestique est aussi le lieu où se structurent ce que les sociologues et les anthropologues appellent les rapports sociaux de sexes. Outre le fait que la différence des sexes est une donnée fondamentale des sociétés , une approche spatiale permet d'apprécier les fonctions assignées et/ou identifiées dont nous sommes culturellement dépendant-e-s. En effet, selon le statut social, selon le sexe, selon le cycle de vie, il y aura un type d'assignation particulier à un espace. La maison renferme un sens symbolique, dont la division entre hommes et femmes est une des composantes.

Notre société possède également ses règles. La révolution industrielle a laissé ses marques. Souvenons-nous qu'elle a produit des bouleversements dans la vie quotidienne : la sphère domestique et la sphère publique, jusque-là confondues dans l'entreprise familiale ou la propriété agricole, se séparent. La répartition sexuée ne se fait pas attendre : les hommes travailleront dans les usines, tandis que les femmes seront les gardiennes de l'intérieur domestique. Mais qu'en est-il aujourd'hui ?

Parmi les faits marquants de ces dernières décennies, les historien-ne-s retiendront sans nul doute l'influence du féminisme. Celui-ci s'est diffusé de manière particulièrement intense. Dans les années 1960-70, les modèles de la société industrielle, qualifiés alors de "traditionnels" (c'est-à-dire, selon cette terminologie de sens commun : hérités et reproduits à l'identique, sans réflexion sur le mode de vie alors subi), irritent une large frange de la société. Aujourd'hui, la médiatisation accrue de la "femme-sujet" secondant la "femme-objet" témoigne de cette évolution. Les femmes travaillent plus qu'auparavant. Mieux, depuis 1982, nous savons grâce aux grandes enquêtes des instituts nationaux de statistiques que le nombre de couples où les deux conjoints ont un travail rémunéré est un peu plus élevé que ceux où c'est le cas du seul conjoint. Le modèle traditionnel est devenu en quelque sorte minoritaire.

Parallèlement, on voit les hommes s'occuper des enfants, faire parfois la vaisselle, étendre le linge, sans toutefois devenir de véritables "responsables" de foyer ou des "maîtres" de maison. Les dernières données sociales de l'Insee nous renseignent sur ce faux équilibre entre hommes et femmes qui consisterait à dire que l'égalité des sexes est bien acquis. Considérant quatre types de temps (le physiologique, le professionnel, le domestique et le libre ), on observe entre 1975 et 1985 une augmentation du travail domestique chez les hommes et une stagnation chez les femmes. Toutefois, comme nous l'avons déjà mentionné, le temps de travail domestique reste plus élevé chez la femme que l'homme, même quand celle-ci a un travail professionnel .

On arrive ainsi à une situation dans laquelle le rapport intérieur-extérieur se modifie. Les temps post-industriels de l'espace domestique sont ceux de la tension entre intérieur et extérieur. Si plus de femmes travaillent, si même les hommes cautionnent positivement cette évolution, ce n'est pas pour autant que l'intérieur est négligé. Face à ces transformations sociales qui n'épargnent personne, les ménages s'organisent, négocient leurs temps et leurs espaces, organisent la gestion commune des enfants, interviennent sur l'espace domestique, aménagent, décorent, distinguent les espaces, génèrent des frontières.

Notre point de vue, comme nous l'avons déjà précisé, se fonde sur des comportements masculins et sur leur relation à l'espace domestique. Nous ne prétendons pas isoler ces comportements du reste de la vie domestique : l'interaction avec les cohabitant-e-s (lorsqu'ils/elles existent) est prise en compte dans la gestion des espaces de la vie domestique. Aussi, d'autres éléments, tels l'idéologie et ses transformations, l'itinéraire singulier, nous permettront une analyse des représentations que les hommes ont de ces espaces. Mais ces interactions sont déterminées à la fois par les représentations du sujet (son lien à l'espace) et d'une certaine transformation de l'architecture intérieure.

Ouverture et fonctionnalité : la liaison cuisine-séjour

Les logements contemporains sont marqués par des signes de fonctionnalité et d'ouverture. La fonctionnalité trouve son avènement dans l'utilisation accrue d'équipements domestiques, dans les facilités de rangement que procurent des meubles "pratiques" et dans l'attribution de fonctions à chacune des pièces composant le logement. L'ouverture se traduit notamment dans la liaison de pièces comme la cuisine et le séjour, mais aussi, dans une certaine mesure, par le développement de types de logement "tout-en-un", comme le studio ou le loft.

Dans un ouvrage à présent célèbre, "Le système des objets", Jean Baudrillard nous sensibilisait déjà à la fin des années 1960 à certaines caractéristiques de l'habitant contemporain. Son environnement n'est pas simplement consommé, il est aussi maîtrisé, contrôlé, ordonné. Cette mutation du résident fait de lui non plus un simple usager, mais ce qu'il appelle un "informateur actif de l'ambiance" . Le rangement, l'organisation spatiale, la recherche de fonctionnalité marquent la seconde moitié de notre siècle ; n'oublions pas que l'après-guerre a été marquée par l'avènement de l'électro-ménager.

C'est ainsi que l'espace domestique devient un ensemble de zones liées fonctionnellement. Les territoires domestiques sont reliés entre eux par des espaces qu'on peut qualifier d'"espaces de circulation". Roderick Lawrence, architecte et anthropologue, nous invite à une analyse des seuils : "les relations entre les espaces construits peuvent être comprises en étudiant les seuils et les espaces de transition." Plus précisément, l'auteur nous dit : "Toute relation entre deux espaces, entre deux lieux, procède de deux aspects indispensables et dépendants. Elle est à la fois séparation et liaison, ou, en d'autres termes, différenciation et transition, interruption et continuité, limite et seuil."

Ainsi, l'accroissement des circulations dans le logement, l'aspect flexible et bon marché de meubles de rangement (étagères, support à vêtements sur roulettes...) rendent les logements plus transparents. Pensez à la manière dont nous choisissons nos logements : y a-t-il assez de lumière ? assez de fenêtres ? peut-on circuler facilement ? Telles sont aujourd'hui les aspirations des résident-e-s.

On peut voir ainsi des étagères sans fond installées dans les cuisines, sur lesquelles se trouvent des bocaux transparents contenant céréales ou féculents. D'ailleurs, dans aucun des cas observés, nous ne trouverons de bocaux enfermés dans des placards. Il y a là une double transparence (l'étagère, puis le verre), ce qui accentue la visibilité des biens de consommation par les résident-e-s ou les personnes visiteuses. L'ouverture des espaces s'accompagne ainsi d'une plus grande portée du regard : la glace, la vitre, l'absence de cloison ouvrent les angles, donnent l'impression d'être dans un logement plus grand en surface ou/et en volume. Toutefois, si cette tendance à l'ouverture est un constat de notre époque moderne, le mobilier qui cache résiste parfois à cette mise à nu du domestique. Les placards n'ont pas disparu .

Dans presque tous les logements que nous avons étudiés, la cuisine est liée à la salle de séjour par une circulation fluide. Ce n'est que chez Denis que les contraintes du bâti excluent cette possibilité. Si parfois, une porte sépare ces deux pièces, elle reste "toujours ouverte", comme chez Claude et Morgane. Le passage du lieu de préparation du repas au lieu de consommation se fait dans une circulation facile : la cuisine et le séjour bien reliés forment le couple idéal de la convivialité. Seul-e-s ou en couple, et quelles que soient les propositions des architectes consultés, les résident-e-s ont repensé cette libre circulation. Notamment, les hommes ont réfléchi à l'aménagement de la cuisine en y intégrant leur place et celle de leur corps.

Après aménagement, la cuisine sera jugée "très fonctionnelle" par Christophe. Ailleurs, lors d'un emménagement, Claude nous mentionnera que "le gros du travail aura été d'aménager la cuisine", tandis que Denis rehausse l'évier pour ses propres besoins. Encore, lorsque Claudine et Gilbert font construire leur logement, l'architecte propose une cloison complète entre cuisine et séjour, laissant un passage sur un côté, permettant la liaison. Le couple interviendra pour que cette cloison ne soit présente que jusqu'à mi-hauteur. Et lorsque Claudine proposera d'entreposer une table dans l'espace-cuisine, Gilbert s'y opposera, jugeant que celle-ci le dérangera lorsqu'il se consacrera aux travaux culinaires. Enfin, chez Fred et Jacqueline, la séparation de la cuisine et de la salle-à-manger prévue par l'architecte ne verra jamais le jour.

 

La cuisine et le bricolage : deux pôles qu'on cherche à transformer

L'homme à la cuisine : une présence revendiquée

Cette place de l'homme dans la cuisine a été clairement observée. Toutefois, une ambiguïté persiste : le terme "cuisine" désigne à la fois un lieu de l'espace domestique et une pratique de la vie domestique. On peut convenir de l'intérêt tout à fait particulier de la cuisine en raison du "rôle central qu'elle tient dans la vie quotidienne de la plupart des gens, indépendamment de leur situation sociale et de leur rapport à la "culture cultivée" ou à l'industrie culturelle de masse" . Mais que ce soit un lieu ou une pratique, la cuisine est particulièrement sensible du point de vue de l'évolution des rapports hommes/femmes, principalement pour deux raisons :

- d'une part, les femmes résistent plus ou moins à une position sociale qui les assignerait à la cuisine ; les hommes, symétriquement, peuvent parfois revendiquer une place dans ce lieu où leur père était absent. L'époque que nous traversons se trouve être celle où chacun et chacune doit assumer l'historicité de cette transformation, ce qui s'exprime parfois sous forme de tension du point de vue des individus, qu'ils partagent ou non un logement.

- d'autre part, la taille souvent réduite de la pièce limite parfois l'accès collectif aux pratiques culinaires.

La plupart des conjointes rencontrées dans notre enquête ont un travail professionnel. Leurs itinéraires sont empreints d'une revendication féministe, ou tout simplement féminine (la caractérisation dépendant du lien créé avec le mouvements des femmes après les années 70). Les conditions de vie domestique sont évoquées, réfléchies, que ce soit du point de vue de la gestion de la cuisine, du soin aux enfants, du nettoyage des lieux, etc. Les conjoints, mis en contact avec ces femmes, prennent en compte la revendication et, en rupture avec le modèle stéréotypique du père, sont soucieux de promouvoir une image domestique plus "positive" de l'homme. Dans certains cas, ils réclament la primauté sur l'intérieur.

On a pu ainsi observer des couples ayant intégré, au fil du temps et des expériences, cette redistribution des attributs domestiques.

Lors d'une enquête, Gilbert nous dit combien il est important pour lui d'"avoir de la place" pour cuisiner. Sa conjointe "a de la difficulté à faire le gâteau quand je fais de la vraie cuisine". Il insiste sur la différence entre "FAIRE la cuisine" et "faire à bouffer". "Réchauffer du congelé" s'oppose à "prendre le temps" de faire la cuisine. L'usage des termes (la "vraie" cuisine, l'accentuation du "faire" en opposition au "bouffer") marque une distinction entre la cuisine comme répondant à un besoin physiologique et la cuisine comme travail ou art. Nous remarquons que l'évocation de la cuisine par un homme implique souvent un recours au discours exalté : "C'est tout un art, la cuisine !". Même lorsqu'il est relégué à l’extérieur de la cuisine, l'homme pourra prendre un certain plaisir à annoncer qu'il affectionne certaines préparations de plats : "Il n'y a pas longtemps, on a fait une tarte aux champignons. C'est une collègue de travail qui m'a fait goûter ça. Alors immédiatement, ça m'a donné envie, ce week-end, je l'ai fait." Parfois même, l'homme fabrique ses propres produits. C'est le cas de Fred, qui préfère faire lui-même de la confiture d'oranges "car celle du commerce n'a pas de goût". Il déclare également qu'il "suit une souche de bacilles lactiques qui font des yaourts depuis une dizaine d’années". Dans notre enquête, nous n'avons jamais entendu de conjointes tenir de tels discours. Probablement parce que généralement, on s'accorde à dire que la tâche culinaire lui revient : elle n'a donc aucun besoin de le préciser. La sociologie féministe nous éclaire sur ce point, en faisant observer que les représentations mentales de notre société confondent compétence des femmes et nature féminine .

Chez d'autres ménages, lorsque cette nouvelle distribution homme/femme n'est pas tout à fait intégrée, il peut arriver à la femme d'agir de manière décisive pour rétablir l'équilibre. C'est le cas de Sophie et Didier. Lors de leur mise en ménage, aucun problème de répartition des tâches ne s'est posé. Sophie se rappelle seulement que ça avait failli basculer : "Je me suis assez vite trouvée à la bouffe... j'ai un peu gueulé... Didier l'a bien pris, il a assumé." Chez les couples où la gestion culinaire est particulièrement organisée, "on peut se disputer pour savoir qui prépare la cuisine", notamment lorsqu'il s'agit d'une réception d'invité-e-s. Ne jamais faire le même plat ensemble devient une règle ; on reconnaît à l'autre un savoir-faire différent : "on fait la bouffe de manière différente. Je compose sur le tas, avec ce que j'ai... Marc, lui, prévoit les choses."

On en arrive ainsi à une présence revendiquée de l'homme vis-à-vis de la cuisine. Mais elle prend différents degrés. Dans notre population, nous avons pu observer des hommes en couple (partageant le même espace domestique ou à logements séparés avec ou sans cuisine commune) qui prévoient, organisent et font la cuisine, tandis que d'autres investissent peu. Même si auparavant ils se sont essayés à des essais de distribution égalitariste. Un seul homme de cette enquête se consacre presque entièrement aux tâches domestiques (excepté le repassage), tandis que sa conjointe, très occupée par son travail professionnel, revendique franchement sa non-assignation à la maison. On pourra parler ici, bien que cela reste rare, de " couple inversé ".

Quoi qu'il en soit, dans cette revendication apparaît, y compris dans le discours des femmes, la conscience d'un changement social important, voire historique. Dans les entrevues, les personnes décrivent un "Avant" et un "Maintenant".

 

La charge mentale masculine existe-t-elle ?

La présence des hommes dans la cuisine questionne cette prise en charge : est-elle effective ou ponctuelle ? Le concept de "charge mentale" élaboré par la recherche féministe nous a permis de proposer l'idée d'une charge mentale masculine dans l'espace domestique. A travers un exemple tiré de nos données de terrain, nous pouvons observer que cette charge est relative et inhérente aux interactions familiales.

Lundi soir : Fred et Jacqueline mangent ensemble :

"Jacqueline : - Tu fais quoi demain soir ?

Fred : - Peut-être que j'irai au ciné...

Jacqueline : - Je vais faire cuire le chou-fleur, comme ça Stéphanie (leur première fille) pourra le faire réchauffer.

Fred : - Non... je le ferai demain matin."

Mardi matin : Fabien, leur fils, est malade. A 6h45, il sort de la salle de bain, il vient de prendre sa température. "J'ai 38° 1". Il repose le thermomètre... (depuis la veille, son teint pâle et des frissons faisaient craindre un début de maladie).

"Le chercheur : - Tu vas rester ici ?

Fabien : - ... oui... je la reprendrai vers midi... ce matin, ça va, j'ai dessin... (il réfléchit) allemand... ça va je ne suis pas bon en allemand... mais cet après-midi, j'ai histoire-géo, et on a commencé un chapitre très compliqué, j'ai pas envie de rater... je vais le dire à maman... ", et il descend. Jacqueline est debout, prépare le déjeuner, déjeune, va se préparer. Fred la succède à table, puis elle réapparaît, prête à partir.

"Jacqueline : - (à Fred) T'oublies pas de dire à Stéphanie pour les choux-fleurs..."

Fred déjeune.

"Fred : - (à Stéphanie) Stéphanie, à midi je ferai cuire du chou-fleur pour ce soir..."

8h30 : Fred, seul à la cuisine, prépare les choux-fleurs, béchamel comprise, les dispose sur un plat, le goûte et l'installe au réfrigérateur.

Le soir vers 18h00 :

"Le chercheur : - Faut-il faire quelque chose pour ce soir ?

Isabelle (leur deuxième fille): - Pas de choux-fleurs pour moi, j'en ai mangé à midi.

Stéphanie : - Si, du chou-fleur et puis papa a dit qu'il rentrerai tôt aujourd'hui."

18h50 : Jacqueline rentre, demande qu'on éteigne la télé, s'inquiète des devoirs.

"Jacqueline : - Stéphanie, ton interro [travail demandé par le professeur]?

Stéphanie : - Je l'ai pas faite...

Jacqueline n'insiste pas et part faire de la sculpture.

19h00 : Les enfants éteignent la télé et montent dans leurs chambres.

19h40 : Retour de Fred. Il fait réchauffer les choux-fleurs. Les enfants mangent. Isabelle, ne voulant pas de choux-fleurs, mangera du riz. Les enfants vont se coucher.

A travers cette scène, on peut percevoir toute la complexité de la gestion domestique entre hommes et femmes. On a affaire à une double charge mentale : d’un côté, une femme, soucieuse des repas du lendemain ; d’un autre, un homme qui propose de se consacrer à la préparation du plat, et le prépare effectivement le matin. Mais on remarquera surtout que cet événement culinaire prend place dans un ensemble d’événements imbriqués les uns les autres dans les interactions familiales. Chacune de celles-ci est alors un moment possible pour rappeler tel ou tel événement futur concernant un ou plusieurs membres de la famille ou la famille tout entière.

On notera enfin que cette double charge mentale est inefficace pour rassembler les membres de la famille autour d’un plat commun, et que la perte d’énergie est sûrement plus élevée que celle qu’il aurait fallu si une seule personne s’en était chargée. Cette gestion double des pratiques domestiques se remarque dans d’autres unités où les deux représentants du couple travaillent à l’extérieur. La charge mentale masculine nous paraît donc intéressante à examiner, notamment dès lors que le couple est composé de deux personnes travaillant à l’extérieur ou d’un homme vivant seul, avec ou sans enfant.

Le régime alimentaire : bio-diététique... et viandes

Mais comment s'intéresser à la cuisine sans s'intéresser aux plats et à leurs ingrédients ? Dans les itinéraires des sujets de cette recherche, il existe toujours une séquence de vie où l'alimentation est bio-diététique . "On a suivi la mode... manger des céréales... le pilpil... les petits déjeuners, on se faisait des müesli...". Présentée comme une mode, il s'agit en fait d'un mouvement social auquel ont appartenu ces hommes, et leurs femmes, compagnes ou "copines". Cette adhésion nécessite une certaine rigueur en temps :"on prenait le temps de les préparer : les noisettes coupées en petits morceaux, grillées, trempées la veille..." ; mais aussi en argent, les produits bio-diététiques étant réputés à la fois pour leur salubrité et leur coût.

En analysant un peu plus les itinéraires de vie, nous observons une régression de ce régime alimentaire. En effet, une telle pratique semble incompatible en temps avec des rythmes professionnels denses, et difficilement cumulable en argent avec l'équipement de la maison, la venue d'enfants. Dans notre enquête, la naissance d'un enfant est une de ces "grandes décisions" , qui engendre un déclin relatif de la pratique bio-diététique.

Il ne s'agit pas là de pratiques marginales. La manière dont notre société a modifié le rapport à la nourriture doit nous inciter à prendre en compte plus largement le rapport au régime diététique . La "nouvelle cuisine" a fait son apparition dans la vie domestique. Les procédés de conservation des produits combinés à l'image idéale du corps affiné, allégés de leurs graisses et sucres, touchent à présent la majorité des individus. Roland Barthes faisait remarquer que "la diffusion de cette nouvelle valeur, la diététique, dans les masses semble avoir produit un phénomène nouveau dont il faudrait inscrire l'étude en tête de toute psycho-sociologie de l'alimentation : la nourriture dans les pays développés est désormais pensée, non par des spécialistes, mais par le public tout entier" .

Il semble intéressant à présent de voir ce qui reste de cette pratique et comment les hommes se la sont appropriée. D'une part, il y a ceux qui suivent un régime pour être "bien" dans leur corps. L’adhésion à une coopérative de produits biologiques peut servir de support à cet apprentissage alimentaire. Les valeurs associées au régime bio-diététique sont celles de "qualité", de "goût" et aussi de "non pollution". Du petit déjeuner aux repas de midi et du soir, les légumes, les céréales, les fruits et les laitages (y compris le fromage) sont de règle. Le mélange varié et inventif l’emporte sur le répétitif. Pour ceux qui ont pratiqué ou pratiquent la bio-diététique d’une manière rigoureusement quotidienne, le corps devient central. La conscience physique du corps appartient désormais aussi à l'homme. Ce n'est plus à l'épouse qu'on reproche d'avoir préparé un repas trop lourd, la responsabilité lui incombe aussi : "Si je sens un déséquilibre dans mon corps, je peux être très draconien pour rétablir."

D'autre part, il y a ceux pour qui la diététique est calquée sur le régime alimentaire de leur compagne, notamment lorsque le premier enfant arrive. Considérant qu'il mange "mal", Paul s'était investi dans un "groupe diététique" lié à un ensemble d'activités innovantes d'une association de médecins. "C'est intéressant pour l'équilibre", dit-il. Ailleurs, Céline raconte : "Au début, Marc, il lui fallait une viande à chaque repas, des flageolets, des pâtes, du riz... jamais de salades, de crudités... j'ai commencé à faire attention quand j'étais enceinte de Cédric". L'homme accompagne alors le mouvement : "on a plus fait gaffe à ce qu'on donnait à manger aux gamins, donc à nous aussi", nous dit Christophe.

Cette conscience peut également être présente chez une femme sans enfant. Morgane dira comment elle fut scandalisée par une mère qui donna pendant trois jours, soit six repas, la même nourriture à son bébé : une soupe de riz avec des pommes de terre ; "un bébé tout gros, qui ne pouvait pas bouger".

En fait, que cette prise en compte de la diététique soit un fait individuel ou influencé par leur compagne ou par la maternité de celle-ci, le résultat est le même : le corps masculin devient élément de centralité dans une recherche de bien-être plus global, dosant le professionnel, le conjugal, le relationnel, l'individuel, et parfois le politique.

Mais sans doute faut-il voir dans cette période bio-diététique un ré-apprentissage de l'alimentation. Beaucoup d'hommes nous ont déclaré leurs résistances à une diététique "intégriste" et aux individus "trop intolérants" qui en vantent systématiquement les mérites. Peu de temps après la période diététique "radicale", l'homme retrouve les bons plats en sauce d'antan. Apparaît donc, en fin de compte, un modèle associant le bio-diététique et la nourriture qualifiée de "assez traditionnelle", le maître-mot de ce modèle gigogne étant "équilibre". L'intérêt est de manger "sans trop d'excès" : "on va pas abandonner le demi-verre de Beaujolais tous les trois jours pour boire de l'eau tout le temps". Une place importante est accordée aux "bonnes bouffes", composées de plats de viande en sauce, de gratins de légumes, de fromage, de pain et de vin .

On assiste alors à une diversification des produits de consommation : du boeuf en sauce au dernier plat exotique qu'on a appris d'une amie "du pays", de la salade niçoise au riz complet-poisson... l'"équilibre" alimentaire se conjugue au "bon goût".

Ainsi, cette mixité des pratiques alimentaires, conjuguée à l'ouverture de l'espace-cuisine fait du culinaire un domaine inépuisable de la vie domestique, où il fait bon piocher, innover, homme ou femme.

Les femmes vers les espaces périphériques

Les modèles de la société industrielle offraient à l'homme une place périphérique à la vie domestique. Le garage, la cave, l'atelier, le bureau sont ses lieux. Avec les transformations déjà énoncées, on peut s'interroger sur le devenir de ces espaces périphériques. Outre le fait que ces espaces sont de moins en moins présents (d'autant plus dans les logements urbains), on assiste à une modification des représentations masculines du bricolage. Notamment, on observe certaines résistances aux souhaits du père de transmettre son savoir-faire de bricoleur. S'il s'agit parfois de résistances d'ordre idéologique, elles sont aussi inhérentes au développement des loisirs, qui offrent au garçon de multiples occasions de s'évader du domicile parental.

Pour les hommes étudiés ici, le bricolage ne concerne pas forcément le gros ouvrage (mécanique, fabrication de mobilier...), mais aussi le petit bricolage d'intérieur. Plus encore, ils englobent dans le même registre la fabrication des meubles, la couture des boutons, la confection de coussins pour le salon, et parfois même, le reprisage des vêtements de la compagne.

Dans le même ordre d'idées, on observe que l'espace consacré à cette activité se modifie. Parfois, l'espace-bricolage pourra être une chambre-à-coucher, un hall d'entrée ou encore un salon.

Mais ce qui reste intéressant, c'est que, si la cuisine s'accepte comme lieu d'investissement masculin, l'espace périphérique peut également devenir un lieu féminin. Céline, la compagne de Marc, est particulièrement active dans une coopérative de production de meubles. Elle confectionne, dans un atelier proche du domicile, des meubles qui sont en bonne place dans l'espace domestique. Une étagère basse en bois massif sépare notamment son lit de celui de son conjoint. Véronique, elle, a choisi d'installer un atelier de couture dans un logement à part. D'autres compagnes nous annoncèrent aussi avec une fierté non dissimulée les quelques fois où elles "plongeaient la tête dans le moteur" de la voiture.

Ces déplacements notoires nous font assister à un brouillage des assignations classiques hommes-femmes.

Cependant, nos enquêtes montrent qu'il reste un outil technique dont l'homme semble avoir une maîtrise quasi-totale : la chaîne hi-fi. De même, à l'opposé, les femmes ont un rapport intense avec les plantes d'intérieur.

Les résidus : la chaîne hi-fi et la plante verte

Marc écoute beaucoup de musique. Le matin, c'est "son fauteuil, son casque, sa pipe, sa tasse de café", dit Céline, sa compagne. Toutefois, celle-ci avait conçu une installation particulière lorsqu'elle vivait avec des ami-e-s dans une autre région : de chaque côté du matelas sur lequel elle s'étendait étaient dressés deux blocs de polystyrène expansé, sur lesquels reposaient les enceintes. Ainsi gagnait-elle en qualité acoustique. Mais depuis qu'elle est en ménage, c'est le matériel de Marc (matériel jugé par elle "plus performant") qui est utilisé par le couple ; le sien, Céline l'a donné à un ami : "Avant, j'avais une chaîne, mais elle était tellement moins bien !..."

Même si la compagne "aime beaucoup la musique", l'homme est généralement moteur de l'achat et principal utilisateur du matériel. Aussi, il peut arriver que l'homme écoute la musique tandis que sa conjointe se consacre à un "gros ménage"... :

"Paul : - Oui, je crois que je l'emmerde avec ma musique.

Martine : - C'est pas la musique qu'il entend qui m'énerve, ni qu'il apprécie de l'écouter fort (...). Il n'y a que le dimanche matin qu'on est ensemble et le dimanche matin, il descend, il s'occupe des jumelles (deux de leurs enfants), il met la musique et c'est vrai que ça doit souvent me rappeler des choses... et au bout d'un moment, ça m'énerve. Chez moi, c'était le dimanche où mon père était là. Mes parents, ils aménageaient leur journée du dimanche et on était obligés de suivre leur emploi du temps. Mais la musique, ça me dérange pas en soi."

Gilbert, lui, lorsque le climat le permet, s'installe souvent sur la terrasse de la maison, assis dans son fauteuil, avec des écouteurs sur les oreilles. La chaîne hi-fi, située dans la salle de séjour, n'est pas très éloignée. Le fil du casque chevauche la fenêtre : l'homme est ainsi relié à son domicile, ce qui transforme la terrasse un espace extérieur privatif.

L'homme semble ainsi s'approprier un espace sonore. On peut comprendre cette régularité, frappante au beau milieu de ce métissage sexué ambiant, comme une emprise sonore de l'espace domestique. Le rangement du matériel hi-fi et des objets de consommation attenants (cassettes, disques...) est souvent périphérique, lié aux cloisons. Les cassettes et les disques, microsillons ou compacts, sont rangés, parfois ordonnés scrupuleusement (selon l'alphabet ou le genre musical), décrivant alors une collection. La présence excentrée de ces appareils techniques et masculins, la collection comme marque personnalisée et l'emprise de l'espace sonore peuvent être analysés comme la compensation d'une absence de l'homme dans l'histoire contemporaine de l'espace domestique.

L'envers de cette face technique est l'aspect "naturel" que représente la plante verte. Dans aucun des ménages rencontrés, la plante verte n'est achetée, entreposée et entretenue par l'homme. Même lorsque l'homme vit seul, qu'il essaie d'agrémenter son logement, il abandonne très vite : "l'entretien, c'est chiant", déclare Didier. Parfois l'homme "adore tout ce qui est fait dans ce sens", mais il est "réduit à zéro quand il s'agit d'en motiver la création". S'agit-il d'une aversion à la plante verte ou d'une donnée historique assignant celle-ci aux femmes de la même manière que la chaîne hi-fi est assignée à l'homme ?

La plante verte au domicile, c'est l'extérieur qui pénètre l'intérieur. Elle "réintègre la nature : la diversité des essences et de ces plantes qui grimpent ou tombent, diaphanes ou vernissées, reconstitue une forêt en réduction, propre, sans inquiétude, sans parasite" . Introduire des plantes dans la maison, c'est recréer une ambiance naturelle, comme pour contrebalancer une possible tristesse de l'intérieur. N'oublions pas qu'elle renferme une symbolique : la plante, c'est la nature, la croissance, la fécondation. On dit d'une jolie fille que c'est "une belle plante", elle peut être "plantureuse" . Tandis que l'homme sera plutôt "une bête", ou une "armoire" s'il est vraiment très costaud.

Mais aussi, la plante verte féminine exprime une pénétration d'un extérieur dans un intérieur, intérieur dont elle est la détentrice au regard de l'histoire contemporaine.

A la conquête d'un territoire personnel

A propos d'intimité

Nous avons vu qu'une des volontés affichées par les hommes (et leurs compagnes, copines, épouses, conjointes, amies ou concubines) est de transformer les assignations à des espaces comme la cuisine et l'espace périphérique. Même si la chaîne hi-fi et la plante verte nous rappellent les symboliques de la différence. Une autre manière d'appréhender les changements des rapports hommes-femmes dans l'espace domestique est l'étude des territoires personnels. 

Si, à différentes époques, les espaces habitables durent laisser une place à l'exercice de l'intimité personnelle, la notion d'"intimité" est récente. En remontant quelque peu le temps, on peut comprendre l'héritage de ce besoin d'intimité, de recours au territoire.

Selon Monique Eleb, psychologue connue pour ses nombreux travaux sur l'histoire de l'architecture, "les historiens s'accordent à décrire la vie quotidienne à l'intérieur des habitations, jusqu'à la fin du XVIème siècle et une bonne partie du XVIIème siècle, comme étant sous le signe de la promiscuité et de la confusion des genres". Mais elle précise que l'expression "vie privée" signifiait davantage pour cette époque "vie avec les familiers, qui sont nombreux à partager le même espace" . A cette époque, le retrait personnel est peu prévu, même si d'autres auteurs nous informent de l'existence de l'alcôve, mais aussi de la ruelle, cet espace situé entre le mur et le lit et où l'on déposait des objets personnels et intimes .

Toujours selon Monique Eleb, la recherche du retrait a été initiée par "les gens de culture et d'argent" vers les XVIIIème et XIXème siècles. La garde-robe, lieu de toilette intime et de déjections, et le cabinet de lecture où l'on se retire pour se retrouver ou recevoir des amis seront les premières réelles pièces où s'exprime l'intimité personnelle. Assez vite, des territoires sexués se distinguent : pour l'homme le cabinet de lecture (ou l'étude), pour la femme le boudoir. Au fil du temps, les lieux de retrait se précisent et se diffusent dans toutes les couches de la populations. La notion d'intimité est cependant devenue plus délicate à définir. Plus exactement, elle s'exprime à plusieurs niveaux. La célèbre étude de Nicole Haumont sur l'habitat pavillonnaire le montre bien. Les entretiens réalisés auprès de résidents pavillonnaires permettent de distinguer trois niveaux d'intimité : l'intimité familiale, l'intimité conjugale, l'intimité personnelle . Selon d'autres, l'intimité n'est pas traduisible dans un espace particulier, mais est plutôt liée à des moments .

Si nous revenons à notre espace domestique, nous remarquons que la production de l'architecture domestique d'aujourd'hui s'inspire pleinement de cette composante "intimité" : "Réfléchir à un dispositif spatial qui permette à la fois la retraite, l'indépendance et la rencontre, la vie familiale et sociale, a été, depuis que la réflexion sur l'architecture domestique s'est développée, un but, qu'il soit explicité ou qu'il se lise sur les plans."

Aujourd'hui, si ces lieux de retrait existent encore, leur expression n'est pas toujours rigoureusement délimitée dans l'espace. D'un point de vue culturel, il est admis que les lieux intimes du logement français sont la chambre (personnelle ou conjugale), le cabinet de toilette, la salle de bains. Ces tendances sont présentes dans cette enquête, mais nous ne manquerons pas de les nuancer, ou parfois d'en ajouter : nous pensons notamment au bureau, qui semble s'inscrire dans une continuité historique avec le cabinet de lecture ou le boudoir.

La chambre à coucher

Dans son "Ethnologie de la chambre à coucher", Pascal Dibie, après de nombreuses évocations des chambres à coucher de tous les temps et de tous les coins de la planète, nous ramène à la place qu'elle prend dans notre société. Les chambres, nous dit-il, sont des "nids aménagés au coeur de nos repères, ce sont les pièces où nous faisons des séjours intérieurs constants et prolongés" . L'auteur ne manque pas d'ajouter : "Ironie du sort, salles de bains, cabinets d'aisances et chauffage équipent aujourd'hui environ 60 % de nos intérieurs, mais l'espace de nos chambres s'est rétréci à 3,70 m2 en moyenne en 1985, presque trois fois moins qu'il y a vingt ans." Cette réduction en ferait-elle un lieu encore plus intime ? Quoi qu'il en soit, lorsqu'on nous fait visiter un logement, la chambre à coucher est un lieu où l'on ne s'arrête pas longtemps. Dans la série de photographies que nous avons réalisées auprès des unités domestiques de notre recherche, cette pièce n’est pas toujours accessible, contrairement à toutes les autres pièces du logement (y compris le wc). On passe vite, on peut parfois s'excuser du désordre, c'est un lieu à la limite du présentable. D'autres fois, on laisse le chercheur la visiter en lui faisant largement remarquer qu'il s'agit d'une "faveur", un événement exceptionnel.

Une équipe de psychologues italiens a montré que cette pièce était une "propriété exclusive, revendiquée même par les enfants les plus petits", un "espace exclusivement nocturne" lorsqu'il s'agit d'une chambre conjugale. Mais lorsque la famille est monoparentale, la chambre à coucher se transforme. Elle devient dans certains cas le "lieu d'élection de la relation familiale", et plus souvent encore un lieu ouvert à d'autres activités : lire, écrire, écouter de la musique .

Nous remarquons la même multiplicité d'usages (polyfonctionnalité) pour la chambre - quand ce n'est pas de l'espace domestique entier - chez des hommes vivant seuls. Le mini-atelier de bricolage côtoie le lit, qui peut lui-même devenir un espace de réception. L'homme fait corps avec son environnement domestique, les seuils ne sont plus aussi apparents, excepté pour les espaces de réception. La chambre-à-coucher se transforme en chambre-à-vivre.

Pour ce qui concerne les chambres conjugales, si le lieu reste de l'ordre du privé, il nous faut mentionner quelques aspects relatifs.

Tout d'abord, le "lit à soi" a fait des adeptes. C'est le cas dans un des ménages rencontrés. Un meuble, fabriqué par la conjointe, sépare les deux lits situés dans la même pièce. Tous deux parallèles et face aux fenêtres, ils ont chacun dans leur prolongement des objets significatifs de cette distinction d'espace. Pour Céline, une guitare et une plante verte de taille moyenne. Pour Marc, une télévision et un magnétoscope, dont les télécommandes sont déposées sur la couche, tout près de la pipe et du paquet de tabac.

Il arrive aussi fréquemment que certains sujets ne supportent pas de lire au lit lorsque l'autre est présent-e, qu'il/elle lise ou qu'elle/il dorme. Le retrait peut donc être vivement souhaité parfois par un des conjoints. De même, on ressentira mal les visites des amis du conjoint dans cette pièce hybride que peut être la chambre-à-coucher, lorsqu'elle sert aussi de bureau à l'homme, comme chez Christophe et Monique.

Le bureau

Dans son étude sur le mode de vie des concubins et concubines, Sabine Chalvon-Demersay remarque certaines transformations quant au travail. "Le travail rentre dans la maison. Par deux portes. D'une part, l'économie domestique change de statut, les tâches ménagères étant de plus en plus reconnues comme un travail ; d'autre part, on travaille beaucoup chez soi : une planche posée sur deux tréteaux, des bibliothèques, des murs couverts de livres, un tabouret haut, une lampe d'architecte, des tables surchargées de dossiers sont des éléments du décor." .

Les métiers du tertiaire, où les femmes sont majoritaires, donnent l'occasion d'importer le travail professionnel au domicile. La féminisation du travail professionnel étant un phénomène récent, les femmes prolongent le lieu de travail au domicile.

Dans la tension entre intérieur/extérieur déjà évoquée comme centrale des rapports sociaux de sexe, le bureau - traditionnellement, pièce masculine - est un lieu de plus en plus personnalisé. Lors de nos entrevues, nous avons pu remarquer que le/la conjoint-e ironise souvent quand il/elle parle du bureau de l'autre. On plaisante en décrivant l'amas de papiers, la pile de documents ou d'objets divers qui obstruent l'entrée de ce bureau. Nous avons pu toutefois observer différents cas de figure. Les bureaux ne sont pas gérés de la même manière d'un couple à l'autre, et dans l'histoire d'un même couple, il y a pu avoir plusieurs phases. Nous présentons ici ces différents types.

• Les bureaux séparés

Certains conjoints, lorsqu'ils ont trouvé un logement suffisamment grand, décident de s'attribuer une pièce chacun-e.

Au début de leur exercice professionnel, Christophe et Monique, instituteur et institutrice, se trouvent dans la même école, partagent la même cour et certaines classes d'élèves. Ils installeront un bureau commun dans leur premier logement. Aujourd'hui, dans leur duplex , le bureau de Christophe est au niveau supérieur du logement, celui de Monique au niveau inférieur. Cette séparation correspond à un "désir d'individualisation de l'espace", bien que Monique "aimait bien quand on travaillait à deux". La particularité du bureau de Christophe est qu'il se trouve dans la chambre conjugale. La pièce est ainsi divisée en deux zones : le lit d'un côté et le bureau de l'autre. Entre ces deux espaces se trouve un meuble contenant des objets qui appartiennent à Christophe pour la plupart. Le bureau de Monique, quant à lui, se situe dans une pièce adjacente au salon. Il se sépare de celui-ci par une étagère ne laissant qu'un étroit passage. Sur le bord de l'étagère peuvent se trouver les vêtements de Monique accrochés à un cintre. Le passage peut parfois être obstrué par quelques documents.

L'organisation des deux bureaux est assez similaire, rappelant alors l'existence passée du bureau unique.

Chez Gilbert et Claudine, la situation est actuellement la même, mais le bureau commun n'a jamais existé. Il a été possible de créer deux bureaux séparés dès la construction d'un étage dans le logement en installant les chambres d'enfants à cet étage. Les bureaux se situent au rez-de-chaussée, à la place où étaient ces mêmes chambres.

Dans le bureau de Claudine, on trouve un piano et quelques dessins d'enfant en décoration murale. Dans cette pièce on découvre également du linge domestique (nappes, serviettes de table...) dans un des placards de l'armoire. A sa proximité, des objets personnels de Claudine. Par ailleurs, une série de dossiers, courriers administratifs et livres occupent le reste de la petite pièce. Quand elle rentre de son lieu du travail, elle dit : "les enfants ont goûté, je pose mon cartable à un endroit où personne ne va mettre des coups de pied dedans, derrière une porte ou dans mon bureau". Le bureau sert alors ici de lieu de protection d'un outil personnel, ce qui permet à Claudine d'affirmer l'importance de sa vie professionnelle.

Le bureau de Gilbert, d'une taille similaire, comporte une étagère qui couvre toute une cloison. On y trouve des livres, quelques cassettes vidéo et à droite, un bureau (le meuble) en bois massif particulièrement oeuvré. Au-dessus de celui-ci s'étale une planisphère : "Comme j'ai beaucoup voyagé, Pierre (leur fils) me sollicite, alors je lui montre".

• Le bureau qui disparaît

Nous avons vu que lorsqu'il y a un bureau commun, il peut se scinder en deux bureaux personnels. Mais il arrive aussi qu'il devienne à usage d'un seul des deux conjoints.

Le style "tréteaux-planche" convient très bien pour ce genre de situation : la taille des planches disponibles sur le marché peut être effectuée à la demande. Le bureau "où on devait travailler tous les deux", chacun-e ayant sa partie, devient un enjeu territorial important. C'est le cas d'un épisode de la vie d'Eric et Marianne, dont nous avons déjà rendu compte. Le bureau commun devient un seul, celui de l'homme, et se trouve relégué dans un coin du salon. Nous pourrions supposer que ceci résulte de la taille réduite du logement. Il n'en est rien : la famille a déménagé dans un logement plus grand et la forme du bureau unique persiste. Dans ce nouveau logement, il ne prend pas place dans une pièce à part entière, mais est toujours situé dans le coin d'une pièce, au rez-de-chaussée.

Nous pouvons confirmer ici des travaux réalisés dans d'autres aires géographiques. Parlant du bureau, Giuliani, Rullo et Bacaro nous disent : "Souvent, c'est la première pièce que l'on sacrifie, soit dans la réalité (au moment par exemple où l'on juge que les enfants qui avaient une chambre en commun ont désormais le droit d'avoir une chambre individuelle) soit dans l'hypothèse d'une réduction du nombre de pièces. (...) Il n'est donc pas surprenant que les plus grands conflits territoriaux se déclenchent au sujet de cette pièce, en particulier chez les couples avec enfants."

• Le bureau du travailleur indépendant

Parfois, lorsque ce bureau est à usage personnel exclusif, il arrive qu'il fasse l'objet de protections symboliques.

Claude effectue une bonne partie du travail à son domicile, principalement dans son bureau. Bien qu'il considère cela comme du temps professionnel, il déclare qu'il aimerait bien y accueillir de temps en temps des gens. Quelquefois, il arrive que des voisin-e-s de la communauté où il réside passent à proximité de cette pièce ; mais, dit-il, "ils ont peur de déranger", et de fait, évitent de lui rendre visite. Lui, pourtant, serait "ravi". La porte n'est pourtant pas fermée. Toutefois, Claude agrémente son travail de réflexion et de concentration en écoutant de la musique classique sous un casque à écouteurs. Toute l'ambiguïté du seuil du territoire est inscrite dans ses propos : "Je m'enferme dans mon bureau, je laisse la porte ouverte." Ainsi, il parvient à faire de ce bureau un lieu de retrait et d'intimité. On comprend ainsi pourquoi les voisin-e-s hésitent à le rencontrer dans cette pièce.

• Le bureau : un lieu d'isolement

Mais le bureau est principalement un lieu d'isolement. Cette pièce sert lorsque l'un des membres au moins a une activité professionnelle qui nécessite un travail supplémentaire à domicile. C'est généralement le cas des professionnels de l'enseignement et du travail social, des responsables d'associations, et plus généralement des professions dites "intellectuelles diverses". Il n'est pas pour autant réservé uniquement à ce travail. En effet, il est aussi le lieu d'autres activités. Un piano peut s'y trouver, une confidence à un enfant peut s'y produire. C'est également le lieu de production du courrier amical ou intime. C'est à Claudine que nous laissons le soin d'exprimer l'essence de ce retrait. "On n'a jamais eu de bureau commun. Le bureau, c'est le lieu où on se retire... ça s'appelle un bureau mais en fait, c'est un espace personnel. On souhaite pas la transparence."

Ainsi, il semble que la distinction nette des territoires se rencontre avec le bureau comme avec aucune autre pièce de l'espace domestique. C'est le lieu symboliquement fort de l'évolution des rapports conjugaux.

Les marques personnelles du décor

Jusqu'à présent, nous avons parlé du territoire personnel comme d'une pièce où l'intimité peut s'exprimer. Mais nous devons dépasser cette analyse peut-être trop architecturale. Par exemple, et nous nous en sommes largement expliqués, le recours au désordre et à la saleté permet de signifier encore des territoires personnels. Mais aussi, ceux-ci se traduisent dans la décoration.

Même si la décoration intérieure est parfois l'objet d'une concertation sur le poster ou l'image encadrée qu'on mettra sur tel ou tel mur de telle pièce, elle reste souvent un souci et un fait féminin. Du poster à la photographie évocatrice, en passant par l’importance de telle couleur de rideau pour une fenêtre de cuisine, on observe fréquemment une attention particulière des femmes pour le domaine décoratif. Ou alors, l'homme explique que "C'est grâce aux femmes, et notamment à Sylvie que j'ai pu apprendre les goûts et les couleurs". On remarque aussi, plus souvent, des documents - écrits ou iconographiques - dont la pose est initiée par l'homme.

Les documents écrits peuvent être des poèmes, des textes de remise en cause des rôles masculins et des attitudes qui y sont liées, un courrier personnel, une idée spontanée qu'on écrit au crayon délébile sur un frigidaire ou sur un tableau prévu à cet effet. Nous avons été amenés à observer ces pratiques plus fréquemment chez des hommes vivant seul que chez des hommes vivant en couple.

Comme nous avions déjà pu l’observer en évoquant la prédominance masculine sur la musique et la chaîne hi-fi, ce que nous analysions comme l’emprise de l’espace sonore, nous pouvons analyser ces marques comme une compensation à la place assignée historiquement à l’homme dans l’espace domestique, à savoir à sa périphérie. Par ailleurs, visuellement accessible par les visiteurs et les visiteuses, ces marques découvrent l'hôte et certains traits de sa personnalité. Cette présence fréquente des marques personnelles vient ainsi renforcer le souci de l’homme de revendiquer sa sensibilité, phénomène que nous avons déjà analysé dans d’autres domaines domestiques.

propre et rangé, espaces et circulations

Le wc : la dernière pièce du puzzle

Après avoir traité du propre et du rangé, de la transformation des espaces qui portent historiquement des assignations masculines et féminines, et enfin du territoire personnel et de ses différentes expressions, essayons d'aller plus loin. Comment lire, derrière les gestes et ce qui fonde telle organisation domestique des pièces et des circulations, les représentations symboliques qui structurent, légitiment et organisent ces pratiques. Bref donnons-nous l'occasion d'ouvrir l'interprétation à des explications qui permettent de dépasser nos simples points de vue rationnels et cartésiens.

Comment ne pas parler du wc ? Curieusement, cette pièce est particulièrement absente des ethnographies sur l'espace domestique . Ceci peut être un signe évident de pudeur, qui touche aussi les chercheur-e-s. Mais si nous voulons être rigoureux, nous devons nous intéresser à toutes les pièces et à l'ensemble des témoignages sur les pièces de la maison. Or, de nombreux propos montrent l'importance du wc dans l'organisation domestique des couples, mais aussi un rapport plus symbolique de l'homme avec le wc.

Outre leur fonction hygiénique, les wc peuvent être aussi un lieu de retrait, un endroit où personne ne vient déranger ; beaucoup de témoignages l'attestent. D'abord un premier constat : ce lieu dans la forme individuelle que nous lui connaissons, est récent historiquement. Roger-Henri Guerrand a montré l'évolution historique des "lieux" par l'avènement de l'hygiène aux XIXè et XXè siècles. Petit à petit, on cherche le moyen de juguler les conséquences néfastes de la publicisation des déjections diverses. Maladies, odeurs... la voie publique empeste. Ce n'est que récemment que les wc individuels ont une existence plus largement répandue : seulement 35 % des ménages français en possédaient en 1968 contre 85 % en 1986.

Dans nos enquêtes, nombreux sont les hommes qui déclarent rester longtemps aux wc. C'est généralement avec un livre ou un programme de télévision qu'ils s'y rendent. Que les hommes y passent du temps - et souvent plus de temps que leurs conjointes - demande une analyse particulière. Moment régulier et ritualisé (par exemple, Christophe déclare y passer un quart d'heure à chaque début de journée) ou moment occasionnel, le passage au wc n'est pas seulement ce moment anodin que l'on peut réduire à une réponse à un besoin physiologique .

Le symbolisme corporel

Pour comprendre un peu mieux ce rapport particulier, écoutons encore Mary Douglas :

"Le symbolisme corporel fait partie du fond commun des symboles - symboles qui bouleversent profondément parce qu'ils relèvent de l'expérience individuelle. Mais si les rites puisent leurs symboles dans ce fonds commun, ils les sélectionnent aussi. Certains symboles se développent à tel endroit, d'autres ailleurs. De par leur nature même, les analyses psychologiques ne peuvent expliquer ce qui, dans une culture à l'autre, diffère.

Par ailleurs, toutes les marges sont dangereuses. En les tirant dans tel ou tel sens, on modifie la forme de l'expérience fondamentale. Toute structure d'idées est vulnérable à ses confins. Il est logique que les orifices du corps symbolisent les points les plus vulnérables. La matière issue de ces orifices est de toute évidence marginale. Crachat, sang, lait, urine, excréments, larmes dépassent les limites du corps du fait même de leur sécrétion. De même les déchets corporels comme la peau, les ongles, les cheveux coupés et la sueur. L'erreur serait de considérer les confins du corps comme différents des autres marges. Il n'y a pas de raison de supposer que l'expérience corporelle et émotionnelle de l'individu l'emporte sur son expérience culturelle et sociale. C'est cet indice qui nous permet de comprendre pourquoi les différents rites célébrés dans le monde mettent en valeur différentes parties du corps. Dans certaines sociétés, la pollution menstruelle est considérée comme un danger mortel ; ailleurs, pas du tout. Dans d'autres sociétés, la pollution de la mort est un sujet de préoccupation quotidienne ; ailleurs, il n'en est rien. Ici, les excréments sont dangereux ; là, ils sont matière à plaisanterie. En Inde, les aliments cuits et la salive sont aisément pollués, mais les Boschiman entreposent les graines de melon dans leur bouche avant de les griller et de les manger."

Si pour les psychologues, le symbolisme est centripète, c'est-à-dire qu'ils/elles ramènent toujours à l'expérience que le moi fait de son corps, le symbolisme est centrifuge pour les sociologues, qui cherchent à savoir ce que le corps peut nous apprendre sur les rapports entre le moi et la société. Dans cette optique, nous accorderons une attention particulière aux limites corporelles et en particulier aux orifices corporels.

"Le système [social] entier peut être représenté par un corps qui fonctionne grâce à la division du travail", disait encore Douglas . Et d'illustrer son hypothèse par l'exemple des castes indiennes, où la hiérarchie reprend la division entre ceux-celles qui pensent (la tête) et ceux-celles (les castes inférieures) qui s'occupent des déchets, qui nettoient la souillure : "La pollution symbolise la descente dans la structure des castes, par le contact avec les excréments, le sang, les cadavres", dit-elle.


A sa suite, nous formulerons l'hypothèse que le rapport individuel aux orifices corporels vient souligner les frontières internes ou externes du système organisé par les rapports sociaux en oeuvre dans l'espace domestique. Et nous allons essayer de l'illustrer pour les espaces que nous avons étudiés.

L'axe cuisine/wc

Un élément de repérage de ces rapports aux orifices corporels est l'axe cuisine/wc Dans notre enquête ou lors des recherches précédentes, nous avons vu cet axe utilisé comme un axe refuge dans un certain nombre de couples.

La femme utilise la cuisine comme un espace de refuge ; refuge contre le regard, l'intrusion ou le contact physique avec son mari.

Elle invoque alors des prétextes d'hygiène : "la cuisine ouverte, à l'américaine comme ils disent, ça pue" ; d'esthétisme : "comme je ne fais pas toujours ma vaisselle après le repas, ça fait pas bien, alors je préfère fermer la porte et aller avec nos invités au salon". Nous avons entendu plusieurs fois cette phrase lancée, suivant les cas à l'attention du mari ou des enfants : "Laisse-moi faire...", "Sors de là... tu vas tout déranger" , "tu ne sais pas où sont les choses" ou "de toute façon, faut toujours que je passe derrière lui...".

Dans ce type d'espaces domestiques, consciemment ou non, l'ordre de l'agencement de la cuisine (outils ménagers, produits, couverts...) ne semble obéir à aucune logique rationnelle (par exemple deux cuisines appartenant à des femmes de catégories sociales semblables, dans des lieux proches, peuvent être très différentes). Il ne semble pas exister de places culturellement déterminées pour chaque outil ou pour chaque agencement. Au fil du hasard des occasions d'achats mobiliers, des déménagements successifs les cuisines se structurent et se transforment.

Le seul point commun de ces organisations spécifiques de la cuisine semble être que seule son auteure peut en retrouver les sens et fonctionner aisément dans l'univers de la cuisine. Ce qui n'est d'ailleurs pas remis en cause par leurs compagnons ou maris. Pour avoir entendu lors d'autres enquêtes des femmes expliquer que "au moins à la cuisine, quand il est devant la télé, j'ai la paix", nous ferons l'hypothèse que l'ordonnancement spécifique du propre et du rangé dans la cuisine, la gestion du risque de pollution par la présence ou l'introduction des autres membres de l'espace domestique, permet l'établissement des frontières internes à la famille et, en cela, structure l'espace refuge des femmes dans ce type d'espaces domestiques.

Dans les familles où la compagne se réfugie dans la cuisine, l'homme s'isole aux wc, accompagné de lectures diverses (journaux, livres). Il explique alors que : "là-bas au moins, je suis tranquille", "Dans notre organisation il est convenu qu'elle ne m'emmerde pas quand je suis aux chiottes", "comme ça pue, elle me fout la paix". La référence est clairement la pollution : pollution des produits du corps, pollution des orifices corporels, ici l'anus.

Dans certains espaces domestiques, l'homme - le père - n'est pas le seul à trouver refuge au wc. Certains enfants, voire l'épouse, amènent aussi des lectures diverses dans ce lieu, faisant ainsi de cette pratique-refuge une habitude familiale. Les témoignages et nos observations concordent : en général, le père passe plus de temps dans le lieu, comparé aux autres membres de l'espace domestique ; mais surtout la mère, le père ou les enfants, sous des prétextes divers (travaux à faire pour la famille, besoins physiologiques de disposer du lieu) somment les occupant-e-s de "se dépêcher", "de libérer" la place... Tout se passe comme si seul le père pouvait légitimement utiliser aux wc tout l'espace et le temps qu'il désire.

On reprendra le parallèle de Douglas sur les castes de l'Inde : la division sexuée dans l'espace domestique trouve une inscription corporelle. Les espaces-refuges utilisent la bouche (les repas) et l'anus pour s'inscrire spatialement. La hiérarchie, présente dans l'espace domestique, la prépondérance fournie dans l'agencement et le contrôle de l'agencement, utilisent symboliquement nos divisions entre faire/bouche - tâche noble - et expurger/anus - tâche moins noble (ignoble ?) et dégradante - dont l'échelle de valeurs est celle de la pollution.

Fermeture/ouverture de la cuisine et des wc : circulation des corps et agencement

Ce type d'organisation à double espace-refuge est particulièrement présent dans le couple fortement bi-catégorisé où l'homme est absent et/ou exclu de l'espace domestique. Dans notre recherche, nous avons vu évoluer ces espaces par l'ouverture, et la circulation des corps.

Disons le tout de suite, certains hommes, quelle que soit leur forme de mode de vie (couple ou seul), vont maintenir cette pratique d'enfermement et de refuge dans les wc tout au long de leur vie. Appris dans l'enfance, ce modèle de sexuation de l'espace domestique reste prégnant, même lorsqu'ils contrôlent l'entièreté de l'espace domestique :"Même quand je suis seul, je m'enferme dans les chiottes avec un journal", dit Jullien (homme célibataire, 28 ans). Pour d'autres, nous assistons à l'ouverture de ces espaces de refuge.

Dans le modèle à autonomies concertées, les différents modes d'accès de l'homme ou de l'enfant à la cuisine sont acquis, et pour imaginer, préparer et servir les repas, la cuisine s'ouvre. La porte, lorsqu'elle existe, va être ouverte ou plus fréquemment déposée. Parallèlement à cette ouverture, l'organisation interne de la cuisine, la disposition des outils ménagers et des produits, est plus ou moins exposée à la vue des hôtes de la maison. Nous verrons aussi l'utilisation de bocaux de verre, d'étagères ouvertes.

Ainsi, chaque habitant-e de l'espace domestique va à tour de rôle pouvoir s'approprier la cuisine et ses éléments. Cette disposition est concomitante avec le fait que l'ensemble des habitant-e-s nettoient la vaisselle et que la femme perd sa spécificité culinaire ou ménagère. Lorsque la topographie domestique le permet, une étagère où sont déposé-e-s assiettes, bocaux, produits... matérialise la frontière entre cuisine et salle-à-manger.

Dans les couples à faible bicatégorisation, à l'opposé de l'espace refuge, les corps (celui des adultes ou des enfants), les odeurs, les plats circulent aisément du lieu de préparation au lieu de consommation. Cette observation a été faite dans des milieux sociaux très différents. A ce moment là, seule la différence en équipement ou en mobilier voire l'utilisation de personnel marque la différence de l'appartenance sociale.

Les wc s'ouvrent aussi et excepté les cas déjà signalés, nous pouvons observer, avec des gradations diverses, l'ouverture permanente de la porte ou son absence. Et pour des wc construits dans la salle de bains, nous assistons à l'utilisation conjointe des wc pendant qu'une autre personne (homme, femme, enfant) se lave.

Mais les wc s'ouvrent symboliquement d'autres façons. Lorsque l'homme continue une conversation avec un habitant-e de la maison ou le/la visiteur-euse pendant qu'il urine ou va à la selle. Ou alors, par l'iconographie exposée sur les murs des wc. L'affichage de documents personnels (poèmes, citations, photos) ou d'images (cartes, posters...) est fréquent. Même la porte fermée ou entrouverte, l'autre, les autres sont présent-e-s.

Dans certains lieux comme chez Antoine, les wc sont posés dans l'immense espace qui sert d'appartement, sans cloison d'aucune sorte.

Tout au long de notre étude, l'axe wc/cuisine nous a servi d'indicateur pour mesurer l'interpénétration des territoires masculins et féminins dans l'espace domestique, et nous permet de comprendre quels rapports sociaux s'exercent entre hommes et femmes dans tel espace particulier.

Douglas nous dit que lorsque les rites, les coutumes ou les croyances traduisent une anxiété à l'égard des orifices corporels, la contrepartie sociologique de cette anxiété est le souci de défendre l'unité politique et culturelle d'un groupe menacé. Et l'auteure de citer les croyances des Juifs sur les sécrétions corporelles (sang, pus, sperme) et de les relier aux craintes vécues à l'endroit des limites de leur corps politique. De même, l'exemple de l'Inde, et les appréhensions des castes supérieures au regard de la défécation et des larmes. Fi d'un quelconque érotisme oral ou anal, les multiples exemples cités par Douglas montrent que la question de la pollution des orifices corporels renvoie à un système symbolique qui repose sur les représentations du corps dont le but essentiel est d'ordonner une hiérarchie sociale.

La peur de l'intrusion du monde étranger dans le corps politique et dans la hiérarchie sociale interne caractérise les peurs sur les orifices corporels. Ceux-ci deviennent des frontières externes et internes au système social.

Si nous reprenons l'axe cuisine/wc, le choix des aliments, leur cuisson, les croyances hygiénistes sur la pollution alimentaire vont être des indicateurs de pratiques sociales qui se conjuguent à l'ouverture ou la fermeture du lieu de préparation. Et nous en trouverons trace dans le formalisme ou pas de l'invitation, l'utilisation abondante du cru ou au contraire la dépollution par la cuisson, l'ouverture automatique, facile ou réservée de la table commune... Nous observons une gradation de pratiques possibles ayant trait à la bouche et au danger de pollution par contact direct ou indirect avec l'extérieur.

Remarquons toutefois, qu'en ce qui concerne les wc, informations et analyses issues de l'anthropologie sont moins prolixes. On peut, et Douglas en donne maints exemples, parler des humeurs ou des matières qui s'évacuent dans les wc mais il existe très peu d'écrits concernant la protection de l'orifice anal et son rapport à la sodomie par exemple .

Désir de protéger les rites vécus dans les maisons des hommes à l'abri du regard des femmes ? On peut le penser. Godelier explique comment mythes et rites masculins chez les Baruya doivent être dissimulés aux femmes, pour préserver la domination, sous peine de punition capitale .

Des travaux complémentaires sont nécessaires pour approfondir cette question. Nous pourrions dès lors questionner le sens symbolique exprimé par cette surprotection des orifices corporels dans les couples fortement bi-catégorisés. Que cache leur intimité pour qu'il faille tant la protéger ? Est-ce une peur de la déstabilisation ou un désir de cacher des pratiques sociales que sous-tendent bi-catégorisation et domination. Notamment une volonté de cacher la violence ?

Dans nos schèmes de valeurs culturelles, l'assimilation symbolique de l'homme à l'anus et la défécation dévalorise l'homme dans l'espace domestique. Elle l'invite à rechercher ailleurs des gratifications : dans les annexes de l'espace domestique, là où son savoir-faire professionnel est utile (atelier, garage) ou dans l'espace public où l'homme et le masculin sont valorisés.

Quant à la valorisation de la femme par la cuisine, il s'agit d'une gratification, non pour la femme mais pour la mère nourricière. Plus l'appropriation de la cuisine va être prégnante ou plus l'ingestion d'aliments va être importante, plus son corps se distinguera des idéaux érotiques masculins. Dans un système où la valorisation des femmes est dans le regard de l'autre (pour sa beauté et/ou pour l'aide "désintéressée" qu'elle doit apporter à mari, enfants ou descendants ), la perte du corps mythique de "femme de papier glacé" , de "femmes anorexiques de catalogue" la pousse à privilégier l'autre mode de gratification : l'aide, l'assistance, autrement dit, les fonctions maternelles.

Ainsi les frontières internes des rapports sociaux de sexe que montre cette pratique spatiale du refuge dans l'axe cuisine/wc incitent à un double effet : elles tendent à légitimer symboliquement l'absence de l'homme de l'espace domestique et à prioritariser les rôles maternels de la femme.

Nous pouvons alors considérer cet axe d'analyse comme utile pour des recherches ultérieures sur l'espace domestique ; du moins pour les recherches qui questionneraient la problématique des rapports hommes/femmes.

 

Chapitre 10

Les hommes aujourd'hui...

Entre culpabilité et autonomie

 

    Si le mot conclusion ne figure pas en tête de ce chapitre final, c'est que ce terme implique en lui-même une fermeture. Or, nous n'aurons pas cette prétention, tant cette recherche traduit une "histoire en train de se faire". Nous ne nous hasarderons pas, non plus, à résumer, tant cet acte paraît parfois réducteur et trop globalisant .

C'est donc pour un temps, et parce que la rédaction d'un ouvrage l'exige, que nous proposons ici de "terminer". Au-delà des descriptions singulières et des analyses que nous avons proposées dans les chapitres précédents, nous proposons des réflexions sur l'identité masculine et ses transformations. Que dire des changements masculins et qu'apportent-ils pour une réflexion plus large sur les rapports sociaux de sexe et ses évolutions en cette fin de XXème siècle dont on ne cesse de dépeindre les "crises", les "troubles" et autres "bouleversements" .

Les hommes que nous avons entrevus dans cette étude, notamment quand on les compare à leurs pères, ont changé. Ces changements sont sous-tendus par une transformation des rapports hommes/femmes, une renégociation des relations à ses proches, des confrontations aux modèles sexués, aux positions de père, de mère, de conjoint (ou mari), d'amant... Les différentes monographies, les extraits de récits de vie, nous ont fourni l'occasion de présenter quelques itinéraires individuels, à partir du quotidien et de ses avatars.

Nous pouvons maintenant, hors l'histoire individuelle de chacun, essayer de comprendre les régularités observées chez ces hommes, et chez d'autres. L’étude des nouveaux comportements dans l'espace domestique nous permet d'appréhender les modalités selon lesquelles se négocient les rapports sociaux de sexe.

Dans ce chapitre, nous analyserons d'abord cette question en terme de modèles d'union, c'est-à-dire la manière dont chaque mode d'habiter correspond à une forme particulière d'union avec une ou des femmes. Nous examinerons ensuite la dynamique temporaire et séquentielle de ces modèles. Enfin, nous essayerons d'intégrer ces modifications dans une problématique identitaire. Qu'en est-il de l'identité masculine à travers les remises en cause des rapports sociaux de sexe ? Comment les différents modèles d'union et l'éventail des possibles structurent-ils cette identité ?

 

Les modèles d'union avec les femmes : l'arrangement

Habiter seul : nouvelle manière d’habiter ou rite de rupture ?

Nous n'oublions pas quelle fut la surprise des sociologues lorsque les chiffres du logement parisien nous ont appris qu'un logement sur deux était occupé par une personne seule . Notre surprise n'en fut pas moins grande d'apprendre qu'un des effets de l'évolution des rapports hommes/femmes était l'apparition d'un nouveau type de ménage : les hommes seuls.

Dominique, Jean-Philippe, Antoine, Didier vivent aujourd’hui seuls. Sans doute, cette manière d’habiter traduit-elle des situations très différentes. Habiter seul en étant inséré dans un habitat à voisinage choisi, habiter seul dans une union à double résidence ou habiter seul sans union stabilisée présentent des caractéristiques fort différentes. Pour les hommes étudiés, c'est souvent un "moyen d'affirmer son autonomie" et "ne pas être obligé de négocier sans cesse avec une autre". Mais ce n'est pas systématique : certains n'apprécient pas toujours ce mode d'habiter et préféreraient être installés avec leurs conjointes, ce qu'elles ne désirent pas toujours.

Quoiqu'il en soit de ces différences, habiter seul est différent du "célibat" ou du "non-mariage" . Cette forme de vie résidentielle, sans qu’elle soit présentée comme irrémédiable, augmente les capacités de choix concernant l'ensemble de son mode de vie, que ces choix concernent le travail salarié, la création, la sexualité ou l'éducation des enfants. Quoique les femmes soient présentes - dans le discours ou physiquement - ceci relativise aussitôt l'analyse des rapports hommes/femmes décrits généralement pour les seuls couples. D'une manière ou d'une autre, il s'agit pour eux d'assumer son quotidien. Nous avons vu que ce mode de vie trouve une inscription spatiale prégnante, notamment dans le propre et le rangé.

Si au moment de l'enquête près du quart des hommes étudiés habitaient seuls, les autres, dans leurs itinéraires de remise en cause des relations hommes/femmes, peuvent aussi citer des périodes plus ou moins longues où ils ont occupé un espace domestique de manière solitaire. Que ce soit après une rupture amoureuse, une vie collective ou plus simplement pour répondre à un malaise. L'aspect formel de notre recherche décrit assez mal cet enchevêtrement de situations, où l'homme, à un moment donné, choisit d'investir complètement et de manière exclusive un espace. Nous pouvons nous interroger sur ce que cela traduit.

S'agit-il d'une simple appropriation du territoire ? Ou une difficulté de co-gérer les espaces et les temps de la vie domestique avec des femmes ? Ou, plus encore, un besoin de se ré-approprier et de redéfinir les gestes de la quotidienneté en dehors du regard et de la présence de femmes ? Nous pouvons essayer d’y voir plus clair.

Selon les constructions sociales sexuées, l’homme passe de la mère à l'épouse ou de la mère aux compagnes. Les témoignages sont ici explicites : l’homme doit être "pris en charge" par une femme. L'évolution des rapports sociaux de sexe, la problématique du "partage des tâches", incitera l'homme à investir l'intérieur, à "faire comme" les femmes. Ceci explique en partie la difficulté d'assumer le passage d'un modèle masculin dominant (celui que représente notamment le père) à la construction possible d'un autre.

Mais il reste un paradoxe. Comment, à partir de structures collectives (ou "collectivistes") comme les groupes d'hommes et les habitats collectifs à voisinage choisi, peut émerger un "habiter seul" ? N'y a-t-il pas là quelque chose à approfondir dans la logique des itinéraires ? Pour répondre à cette question, nous émettrons l'hypothèse du rite de rupture.

Cette volonté d'habiter seul peut être effectivement comprise comme la trace d'un rituel de ré-initiation masculine où l'homme s'approprie des manières d'habiter socialement exogènes (extérieures) à son groupe de sexe ?

Aux Etats-Unis, chaque année, Changing Man, une organisation qui fédère différents groupes d'hommes antisexistes organise des rassemblements "entre hommes". Les "Mengathering", comme on les appelle, créent de toutes pièces des rituels collectifs d'initiation. Après avoir débattu des heures et des heures de la paternité, de la violence, des "rôles" et "fonctions" des hommes, les participants sont invités à participer à un rituel collectif de rebirth , danse collective qui marque le nouveau départ dans la vie d'hommes voulant vivre différemment, notamment leurs rapports aux femmes et aux hommes. Toujours aux Etats-Unis, Robert Bly, à une autre échelle et dans une autre perspective, propose des stages aux cadres moyens et supérieurs qui veulent retrouver les racines profondes de leurs masculinités . Son organisme compte des milliers d'adhérents . Critiquant, comme Elisabeth Badinter, les hommes durs et les hommes mous, il accompagne, à sa manière, les transformations des hommes . De même, en France, les thérapies qui traitent du masculin et du féminin se multiplient.

Nous pourrions émettre l'hypothèse que se jouent aujourd'hui, sous nos yeux, des pratiques collectives où les hommes se réinitient, sous des formes diverses, aux nouveaux rapports hommes/femmes et hommes/hommes. Habiter seul peut, d'une certaine manière, accompagner ce mouvement.

Mais outre cette réinitiation, habiter seul est une manière formelle et simplifiée de vivre le modèle masculin où sont séparées les différentes fonctions conjugales. Il peut y avoir la femme avec qui on a des enfants (mère), celle avec qui on partage du temps et des projets interpersonnels (épouse) et celles avec qui on partage la sexualité et les sorties (copine, amie).

Hors la stabilisation que représente le mariage ou la "presque stabilisation" de l'union libre , habiter seul permet de vivre l'autonomie masculine en laissant sur le seuil de l'espace domestique la difficile négociation avec une ou des femmes. La période d'isolement volontaire permet une ré-assurance dans les débats inter-genres et leur précarisation moderne. Loin des connotations péjoratives de "vieux garçon" ou de "célibataire endurci", au-delà de l'attente d'une conjugalité "normale", habiter seul peut représenter une forme revendicative de l’autonomie.

Habiter seul ou en couple... au milieu des autres

Qu'on ne se méprenne pas : habiter seul, cela s'apprend. Il y a manifestement une caractérisation du qualificatif "seul" qu'on associe souvent trop vite au substantif "solitude". Il faut évidemment relativiser ce point de vue misérabiliste : habiter seul, c'est aussi traverser des groupes sociaux et exploiter les diverses expériences vécues pour assumer une vie de "solitaire". Tous les hommes concernés par cette recherche ont plus ou moins été liés à des mouvements de vie collectifs ou communautaires. Cette période se situe souvent peu après le départ du domicile parental, et avant une mise en couple ou un "habiter seul". Que ce soit dans des "communautés néo-rurales" , des habitats groupés autogérés ou sous des formes moins transparentes dans les centres urbains, chacun peut reconstituer par le récit de vie, parfois avec ironie, parfois avec passion, l’expérimentation de cette vie collective.

Certains témoignages ou certaines études approfondies de ces groupes montrent combien, au bout de quatre ou cinq ans, la proximité devient promiscuité. Le modèle du "vivre autrement" sécrété depuis l’après-guerre apparaît dans les années 1960-70 comme une forme d’idéologie autonome et unique partagée par tous. Un regard un peu plus profond permet de comprendre que cette idéologie est présente à des degrés divers selon les individus et les périodes.

Nous reprendrons à notre compte les analyses de Marcel Bolle de Bal, psycho-sociologue belge, qui analyse cette forme de retrait comme un "atelier initiatique". La fonction de "création d’un nouveau monde", généralement attribuée à ces expériences initialement utopistes, est ainsi très nettement une fonction secondaire. En fait, il s’agit de réapprendre la vie collective en s'approchant le plus possible des idéologies qui la sous-tendent : les enfants sont ceux de tout le monde, chacun-e a le droit de regard sur telle attitude ou tel comportement de l’autre, le partage est érigé en principe fondamental, l’individu devient égal à tout autre, homme ou femme.

Mais très vite, au-delà de ces idéaux annoncés et revendiqués, les tensions se manifestent et tout devient question de frontières. Le public, le collectif, le privé, l’intime ont des significations différentes pour beaucoup, et même si certain-e-s partagent les mêmes, il suffit alors d’un rien pour que le groupe se déconstruise lui-même en unités domestiques indépendantes gérant quelques zones collectives.

Bien qu'au départ, à l'installation en groupe, dans une effusion d’échanges, conjugalité, parentalité et rôles sexuels hérités des générations précédentes soient proclamées dépassé-e-s par certain-e-s, l'expérience commune brouille assez souvent ces beaux principes. L'usure due aux remises en cause souvent incessantes des pratiques masculines et féminines, la montée des individualismes, le capital d'habitudes... tout ou presque concourt à s'adapter aux normes traditionnelles.

Nous conservons dans nos esprits une image parfois caricaturale de ces initiatives communautaires : cheveux longs et sales, élevage des chèvres, partages égalitaire des tâches et sexualité groupale. Tout dans ces images laisse à penser communément que la famille nucléaire n’y a pas de place. Pourtant, même si les principes initiaux s'érigent contre l’institution famille, la réalité évolue bien autrement.

Très vite, la fidélité conjugale - que l'on peut qualifier de monogamique - et l’autorité parentale pour certain-e-s, le souhait d'une relation privilégiée pour d'autres, s'expriment de nouveau à l’intérieur même de ces communautés. Quoique certaines personnes ne suivent pas cette règle, une bonne partie des membres de ces familles électives redonnent à la vie conjugale, voire à la fidélité conjugale, et à la parentalité une place prédominante. Il s’agira, pour beaucoup d’entre eux, suite à l’échec de la communauté en matière d'égalitarisme, de reproduire un modèle du même type au sein du couple.

L'un-e est l'autre : au départ était la fusion...

Pour la plupart des hommes étudiés, la mise en couple échappe à la ritualisation sociale. On ne se marie pas ou peu, ou on s'est marié à la sauvette pour régulariser une situation déjà ancienne. L'installation conjugale est progressive. Mais c'est une fois le couple installé que se vit la fusion. C'est ce que certains sociologues ont appelé le modèle "égalitariste" : l'un-e est l'autre et réciproquement. Dans l'idéal, les différenciations sexuelles doivent être gommées et combattues.

Dans la sphère domestique, on "partage" les tâches, ou plus exactement - tant cette métaphore paraît dépassée - on compte les tâches. Les couples ont mis en place plusieurs dispositifs qui tiennent tant du calendrier que de la comptabilité analytique : chacun-e ne doit pas en faire plus que l'autre et chacun-e doit en faire autant que l'autre. On retrouve dans cette formulation la difficulté à gérer conjointement les "double-standards asymétriques" en oeuvre dans le propre et le rangé, le fait que ce qui est sale pour l'un ne l'est pas encore pour l'autre. Vaisselle, lessive, préparation des repas, courses, nettoyage des sols, des vitres... tout est passé au crible de l'égalitarisme. Le fonctionnement à la dette est permanent. Dans cette étrange arithmétique conjugale, le plus petit dénominateur commun correspond dans les faits aux normes féminines du propre et du rangé : l'homme doit alors apprendre et se conformer aux normes de sa (ses) compagne(s).

Dans ce modèle conjugal de fusion, tous les espaces du logement sont communs ou bien chacun-e revendique et affiche son territoire mais sans qu'il soit possible d'en interdire l'accès à l'autre. Hors de question de s'isoler sans l'accord commun. Cuisine, atelier, wc, salle de bains sont en libre accès à tous moments à l'ensemble des co-habitant-e-s de l'espace domestique. Dans beaucoup de couples, le bureau était commun, les femmes étaient autant préoccupées que leurs compagnons par les problèmes de mécanique, de menuiserie ou de maçonnerie.

Dans l'éducation des enfants, de la préparation des repas aux réunions de parents d'élèves en passant par les devoirs à faire apprendre, sans oublier les nuits agitées des enfants en bas-âge, chacun-e participe pour moitié. On supprime les références sexuées du Papa-Maman pour ne plus laisser apparaître que les prénoms . Dans le choix des jouets ou des sorties, on veille à ne pas sexuer à outrance l'éducation des filles et des garçons.

Avant même cette éducation, la décision d'avoir un enfant est commune, sa venue est préparée. On assiste à une centralité de l'enfant à naître. Si la pilule pour hommes, expérimentée par certains hommes étudiés ici, est un moyen on ne peut plus symbolique d'affirmer la place du père (et de l'homme) dans la procréation, la fertilité maternelle de la femme est décidée en commun : on se déplace ensemble pour enlever le stérilet, on prévoit éventuellement les dates de procréation, les hommes participent aux séances de préparation à l'accouchement et sont présents au moment de la naissance. De même, ils mettent en oeuvre une série de moyens pour affirmer leur place de co-référent central après la naissance : pour langer le petit ou la petite, s'en occuper, les emmener en vacances... Certains iront même jusqu'à souhaiter explicitement que l'enfant à naître soit une fille : "pour éviter de se confronter au machisme des hommes", disent-ils alors .

Quant à la sexualité, on assiste au modèle du "tout dire" . On doit tout dire ou plutôt comme le disait Foucault, "tout avouer" . "Il faudrait idéalement aujourd'hui, entre partenaires, ne rien se cacher, tout dire, révéler ses infidélités, dévoiler ses fantasmes, confesser jusqu'à ses masturbations. Lourde charge que celle d'être à la fois, pour la personne dont on partage la vie, l'amant, le conjoint, l'ami, le père ou la mère, le frère ou la soeur, l'enfant, le confident, le confesseur" .

Non que les "autres" désirs ne soient pas identifiés ou reconnus, mais la gestion conjugale commune de la sexualité laisse peu de place à l'initiative individuelle. Au mieux, certains couples expérimentent alors le triolisme ou le communisme sexuel : quitte à vivre d'autres rapports, vivons-les ensemble.

Ce modèle androgynique, où sont gommées et effacées les différenciations sexuelles, clame très fort ses revendications égalitaires et anti-sexistes. Souvent, l'esthétique, le geste et les savoir-faire de ces hommes épousent leur mimétisme du féminin : vêtements amples, parfois confectionnés par eux-mêmes, maquillage pour certains, féminisation des propos ou des attitudes pour d'autres. Modèle de l'unique, associé à une phase revendicative de l'évolution des rapports sociaux de sexe, il a une forte symbolique féminine. Si l'on s'arrête quelque peu sur le vécu des hommes, il leur a fallu tout à la fois :

- abdiquer les privilèges associés à leur genre dans la gestion de l'espace domestique, c'est-à-dire apprendre comme leur compagne à laver, éduquer, ranger, préparer à manger... et ce, dans les formes qu'elles mettaient en avant. Les savoir-faire masculins rejoignent ce qui est appris par des femmes et toute velléité de différence est stigmatisée comme un abandon des principes anti-sexistes.

- soumettre leur carrière professionnelle aux contraintes inhérentes aux couples à doubles stratégies professionnalisantes : justifier les absences pour les maladies du petit, rentrer tôt le soir quand leurs collègues disposent d'amplitudes horaires plus larges ou éviter les formations trop impliquantes.

- abandonner leurs quêtes de relations extra-conjugales ou les soumettre aux critiques, jalousies et incursions de l'autre.

Ainsi, ce modèle implique une double charge mentale dans la préoccupation du quotidien. Apparemment androgyniques, les couples vivent alors un modèle qui s'avère assez vite impossible à vivre. Ce constat de l'impossible fusion - partout et sur tout - laisse alors la place à un autre modèle : celui des couples à autonomies concertées.

Le modèle à autonomies concertées : l'un-e et l'autre

Le passage d'un modèle à l'autre n'est ni linéaire, ni automatique. Durant cette période troublée et volontariste de fusion indifférenciée, beaucoup de couples vont se séparer. Certains utilisent un habitat plus ou moins collectif pour essayer d'étendre leurs principes égalitaristes à une tribu. Nombre de crises ont ponctué ces initiatives, crises qui ont abouti à la dislocation des couples et à l'ouverture vers des périodes où l'homme vit seul, dans un autre couple ou en groupe.

Dans d'autres cas, hommes et femmes quittent la fusion pour - origine de classes sociales oblige - reprendre les voies du lignage. On se rappelle de la période précédente comme d'un rite de passage entre l'adolescence et la vie adulte, après laquelle l'homme reprend une carrière ascendante, quitte à changer de ville, pour un lieu où la réputation n'est pas un obstacle à l'exercice du pouvoir.

D'une manière générale, le premier modèle fut associé à un militantisme politique, du moins à une contestation sociale, un "engagement" dans les mouvements sociaux plus ou moins liés à l'extrême-gauche et/ou au féminisme . Le second modèle se réclame d'un humanisme pro-féministe ou pro-masculiniste , voire d'une écologie humaine et sociale, mais apparaît moins organiquement lié à une composante politique précise.

Chez les couples étudiés, (et cette remarque est également valable pour certains groupes), on assiste alors à la co-apparition d'un effet de seuil de confiance et du constat de la fusion impossible. La méfiance généralisée sur les pratiques masculines qui présidaient auparavant à la vie conjugale, voire l'illusion de la perfection des symboliques féminines, laisse peu à peu la place à une individuation des pratiques où réapparaissent, à des degrés divers on l'a vu, des positions traditionnelles du masculin et du féminin. Dans le même temps, on assiste à différentes mobilités géographiques : l'attirance pour la "campagne" décroît, on va (re)vivre en ville ou en ville nouvelle et on quitte de manière générale le précaire et son emblématique de pureté pour s'installer. L'achat de matériel neuf en atteste.

Dans l'espace domestique, les territoires de l'un-e et de l'autre sont séparés et distingués tandis que des bornes délimitent les parties communes. Chacun-e a alors le droit de disposer à sa guise, après contrat réciproque, de son territoire. Les bureaux se séparent. Le propre et le rangé font alors seuils symboliques. On quitte les comptes d'apothicaires sur le travail domestique pour essayer d'harmoniser les contraintes. Les quelques points résiduels de conflit (le mélange du linge, l'incapacité à réparer la voiture...) sont acceptés comme des différences individuelles et non plus comme des différences de genre.

D'une certaine manière, on passe de l'androgynisation à l'asexuation de l'espace domestique. Il ne s'agit pas d'un retour aux valeurs patriarcales vécues par les parents, mais d'une pause dans la remise en cause incessante des positions de sexe et des fonctions masculines et féminines. Il est admis que les cohabitant-e-s sont différent-e-s, que ces différences réfèrent parfois de la différence sociale des sexes, mais plus globalement, on affirme que l'un-e n'est pas l'autre. Nous l'avons montré, ce modèle va de la double charge mentale chez les un-e-s à la redifférenciation chez les autres où la femme peut parfois redevenir femme au foyer. Autrement dit, sous le contrôle et la dépendance du conjoint. Il est encore "normal" que l'un-e et l'autre participent et s'occupent du travail domestique, mais chacun-e le fait en fonction de ses possibilités. Dans certains milieux, l'achat d'appareils électroménagers (lave-vaisselle, sécheuse...) ou l'appel au personnel de service (la femme ou l'homme de ménage) supplée aux difficultés. Mais dans la majorité des cas, la stabilisation conjugale correspond à une gestion commune des trajectoires professionnelles. L'un-e après l'autre vont, par la reprise d'études ou d'une formation professionnelle, accéder à des postes mieux positionnés dans les hiérarchies sociales. Les ressources communes sont mobilisées autour de l'aboutissement des projets individuels.

Pour la sexualité, quoique certain-e-s aient chacun-e leur lit (voire leur chambre), la règle est la complicité et l'évitement. On accepte en général la jalousie virtuelle comme une potentialité, et on "s'arrange". Les désirs de relations extra-conjugales sont bien souvent reconnus, et chacun-e les gère individuellement en essayant de ne mettre ni le couple en danger ni l'autre en souffrance. Lorsque c'est le cas, l'amant-e se rencontre à l'extérieur ou pendant l'absence de l'autre. Bien plus, on considère souvent comme normale l'érosion du désir dû à l'érotisme de l'habitude et le besoin "naturel" d'activer fantasmatiquement ses désirs ailleurs. On sépare désir sexuel et vie conjugale : le désir acquiert ainsi une place autonome. On voit aussi apparaître des contrats de "non-sida" : chacun-e se préserve à l'extérieur. A la reconnaissance et l'acceptation déjà ancienne de la polygamie masculine par le couple, plus ou moins bien vécue antérieurement, s'ajoute maintenant celle de la polygamie féminine. La fidélité n'est plus envers le ou la partenaire, mais envers la structure conjugale ; elle n'est plus centrée sur le corps mais sur la vie commune.

La différenciation trouve non seulement des inscriptions spatiales ou professionnelles mais, plus globalement, chacun-e développe un jardin secret, un espace temporel et personnel qui lui est propre. La confiance est l'élément commun, le ciment qui permet au couple de fonctionner. Le contrat préalable est la règle. L'autonomie peut être plus ou moins importante, elle est toujours concertée. Compromis entre les visions égalitaristes sur le domestique, les contraintes d'articuler professionnel et familial, la reconnaissance de la nature inévitable du désir sexuel et le fait de vivre ensemble par une volonté commune, le modèle est à autonomies concertées, à géométrie variable et à frontières mouvantes.

Hors les contraintes conjugales ou familiales, l'individu-e homme, femme ou enfant, devient le centre du système. Le "moi-je" est érigé en principe et modelé pour satisfaire les aspirations de tous et toutes. Le couple développe une notion claire de son interdépendance et de la perméabilité des désirs de chacun-e. On voit apparaître un couple du double : double autonomie, double désir, double trajectoire professionnelle, double prise en charge du travail domestique, double charge mentale.

A y regarder de plus près, à l'opposé d'un modèle du tout-en-un, vécu généralement par les femmes, où le même homme doit être tout à la fois mari attentif, bon père et amant émérite, le modèle à autonomies concertées est sous-jacent à une symbolique masculine. Notamment par la séparation des fonctions conjugales, parentales et professionnelles qu'il sous-tend. On peut ainsi être tout à la fois : femme performante professionnellement, épouse qui construit des projets conjugaux avec son conjoint, mère inquiète de l'éducation des enfants et amante par ailleurs ; on peut être aussi : homme qui réussit sa carrière, époux qui prend en charge pour partie le travail domestique, "nouveau père" et avoir des relations sexuelles plus ou moins stables avec d'autres femmes. La distinction des fonctions familiales, propres aux stéréotypes masculins permet une optimisation du système.

Mais là où le modèle à autonomies concertées montre sa véritable symbolique masculine, c'est plus encore dans l'adaptabilité, la notion de performance. Avec la conscience des difficultés liées à la vie moderne, la réussite du couple, envers et contre tout, devient un challenge, un pari sur l'avenir. La séparation, en cas de non-réussite, devient alors un avatar de la modernité que l'on essaie de gérer au mieux.

Ainsi, ce modèle est principalement caractérisé par le fait que l'individu-e, quelque soit son sexe social, est reconnu-e comme une personne. La contractualisation et l'adaptabilité sont des valeurs de nos sociétés actuelles, mais l'émergence de l'individu dans le domestique correspond aussi à une forme de transformation des rapports sociaux de sexe qui tend à faire perdre à la variable sexe social son caractère discriminatoire.

Le modèle à autonomies concertées accompagne de manière pragmatique la révolution provoquée par le féminisme et les mouvements antisexistes. Et ce, pour les femmes et pour les hommes.

 

Derriere les modes d'habiter : 
les rapports hommes-femmes en changement

La séquentialité : des modèles précaires

On a beaucoup parlé après les années 1980 des "nouveaux" pères, des "nouveaux" maris ou des hommes qui, à l'instar des femmes, "prenaient leurs responsabilités" en utilisant une pilule anticonceptionnelle. Outre l'effet médiatique, isoler quelques comportements de leur contexte social a pu laisser croire aux changements définitifs et radicaux de quelques hommes. Par suite, dans une logique évolutionniste, on a pu dire : "Deux décennies ont suffi pour mettre un terme au système des représentations permettant aux hommes d'exercer sur les femmes un pouvoir mille fois millénaire : le patriarcat" . Notre enquête montre que la réalité vécue est bien plus complexe que cela.

De la singularité des itinéraires de vie des hommes, nous avons essayé d'extraire une analyse d'une manière de vivre les rapports hommes-femmes dans la société contemporaine. Témoins d'une époque de transformations sociales importantes de ce point de vue, ils donnent à voir des "modèles en construction". La formule peut paraître surprenante : l'idée de modèle renvoie malheureusement l'image d'un cadre fixé à tout jamais. Le modèle est une "représentation simplifiée d'un processus, d'un système" défini à un moment donné d'une histoire sociale. Il n'en est pas pour autant figé. De plus, nous vivons une époque de mobilités comme jamais l'histoire de nos sociétés n'en a encore connues . Ce que nous avons décrit jusqu'à présent ne restitue peut-être pas tout à fait la précarité de ces modèles. Les itinéraires de vie nous montrent une séquentialité importante, où ce qui est alors perçu comme un modèle n'est en fait qu'un épisode de vie.

Dans le groupe d'hommes de Lyon, Armand B. a été père au foyer, Antoine S. a refusé le travail salarié pendant de nombreuses années, Dominique V. est père célibataire, Pierre C. (un autre membre du groupe d'hommes de Lyon) fut "nourrice agréé", et ces hommes ont pris la "pilule" pendant près de six années. Dans l'autre groupe d'hommes étudiés, quatre hommes ont été tour à tour "permanents" dans une "communauté néo-rurale" : chacun, pendant une année, prenait en charge la quasi-totalité des tâches domestiques et des gardes d’enfants pour l’ensemble de la communauté, tandis que tous les autres membres (hommes et femmes) travaillaient à l’extérieur.

L'étude sur un court terme a ses limites. Plusieurs années plus tard, chez les uns, les expérimentations contraceptives ont cessé et les compagnes de ces hommes continuent, après une pause pour certaines, à assumer seules la contraception. Pierre C., après deux années à pouponner à domicile, après s'être rendu compte que son statut le coupait d'une vie sociale, a repris une carrière professionnelle ascendante (il dirige aujourd'hui une agence de spectacles-événements à vocation sociale). Antoine S. est devenu travailleur social auprès de femmes en difficultés. Aussi, Paul fut récemment homme de ménage après avoir été tour à tour prêtre, chauffeur de car et photographe. Eric, après bien des incertitudes, suit maintenant régulièrement des formations promotionnelles dans son entreprise, tandis que Marianne n'a pu exploiter sa formation initiale de technicienne agricole et élève leurs deux enfants. Quant à Marc, un grave accident l'immobilise un an à domicile : il fut enseignant, libraire, puis maraîcher et ne sait pas à présent à quel métier il va se consacrer.

D'une séquence à l'autre, il n'y a pas à proprement parler phénomène d'effacement ; autrement dit, chaque épisode biographique reste marqué par le passé, les désirs de vivre autrement les rapports aux hommes et aux femmes, mais les formes atypiques d'inscriptions sociales s'adaptent et se transforment en fonction des évolutions de la société. De même, les idéaux des origines ne sont jamais complètement recouverts, mais en quelque sorte, on passe de l'exigence de perfection à la conscience de l'imperfection. La vie est alors perçue comme une suite de possibles, chacun-e étant l'occasion de relations conjugales, parentales et sexuelles différentes et en inter-relation. En fait, dans les couples étudiés, on trouve une palette de situations qui vont de la domination masculine douce à la co-affirmation des autonomies masculines et féminines. Dans certains cas, l'autonomie territoriale de l'homme est rendue possible par le moindre territoire de la compagne. On voit réapparaître les signes des rapports sociaux traditionnels. Dans d'autres cas, les prises d'autonomies sont conjointes et interactives.

Il reste que le modèle à autonomies concertées apparaît pour beaucoup de couples (qu'ils soient en résidence commune ou séparée, avec ou sans enfants, mariés ou non) comme le modèle optimal. Mais nous resterons prudents. Ce modèle n'a pas de référent historique comparable pour les couples qui le vivent. C'est donc fatalement un modèle qui s'expérimente, s'improvise, dans lequel on analyse les effets en même temps qu'on les vit, sans réellement savoir si cela est "LE modèle qu'on attendait". Nous pourrons penser ici à d'autres transformations sociologiques fondamentales, comme l'arrivée massive des familles monoparentales et des familles dites "recomposées". "En l'absence de règles instituées et légitimes, nous disent Martin et Le Gall, ces familles sont en quelque sorte contraintes de "bricoler" tant bien que mal des modes de régulation adaptés à leur situation complexe." On comprend alors qu'un "modèle en construction" peut être vécu comme précaire, du fait de l'incertitude de sa durabilité.

De la même manière, on ne sait jamais si le cadre conjugal ou social que laissent à voir ces hommes est un état ou une étape. S'agit-il de déplacements successifs dus à une crise post-adolescente jamais close ou d'un éternel temporaire qui s'adapte aux transformations macro-sociales ? Quoique le modèle de la famille nucléaire reste un modèle dominant, même mâtiné de multiples remises en causes, on assiste ici à une tension entre deux idéaux : l'éternel provisoire et le changement à renouveler sans cesse.

Qu'est-ce qui fait changer les hommes ?

Quoique limitée, la population enquêtée offre - notamment si on y intègre les réseaux d'appartenance - une palette large des modes d'entrée dans l'insoumission aux normes masculines :

- refus individuels ou collectifs de faire l'armée : pour des motifs politiques, mais aussi "par peur de la violence", "pour ne pas être tondu comme les autres", "pour ne pas perdre mon temps" ;

- désir de se distancier d'une église par trop complice des riches et de l'impérialisme ; et volonté de vivre au grand jour sa sexualité ;

- critique contre la médecine des riches, où "on répare et on ne soigne pas".

Sans que cette liste soit exhaustive, on trouve dans les motivations à "vivre autrement" un imbroglio hétérodoxe, où s'articulent des motifs idéologiques et personnels. Des positions éthiques d'hommes influencés par d'autres visions de l'église et des oppositions aux institutions totalisantes (armée, école, prison...) se mêlent aux désirs de vivre autrement sa sexualité ou ses relations avec les femmes.

Beaucoup d'hommes énoncent une opposition ponctuelle à un corps social masculin comme point de clivage avec l'identité masculine. Ensuite, tout se passe comme si la construction sociale du masculin offrait une telle prégnance que la remise en cause volontaire ou non (idéologique et/ou personnelle) d'un terme de cette identité tendait à s'interroger sur les autres. On l'a vu, les ruptures s'effectuent de manière cyclique et séquentielle. Pour la majorité de ces hommes, les influences du féminisme sont omniprésentes. Lorsque nous disons cela, nous pensons au féminisme militant, mais aussi au féminisme diffus. Il ne fait aucun doute qu'un élément commun de l'ensemble des itinéraires masculins étudiés - la rencontre avec une ou des féministes - est un des facteurs explicatifs principaux de l'origine des changements. C'est ainsi qu'apparaissent de nombreuses formes de culpabilité d'être un homme (la forme la plus radicale rencontrée ici étant le refus du pénis).

Mais lorsqu'on s'attarde sur les trajectoires individuelles, la culpabilité n'explique plus tout. Le refus de l'armée, d'une forme d'exercice du pouvoir, la volonté de rompre les solitudes masculines, l'insoumission masculine aux normes de constructions sexuées, les contestations des modèles des rapports entre hommes ne peuvent se réduire à la seule influence féministe, qu'elle soit militante ou diffuse. D'autres questions se posent.

Notamment, pour beaucoup d'entre eux, vivre d'autres relations avec les femmes a toujours été parallèle - voire postérieur - au désir de vivre d'autres rapports avec les hommes, sans qu'il s'agisse pour autant d'homosexualité . Même si certains ont vécu de telles expériences, nous pensons qu'il s'agit plus généralement de ce que nous appellerons l'homosocialité : il s'agit effectivement de transformer le modèle masculin dominant en vivant des rapports entre hommes qui soient faits de simplicité, de tendresse, de douceur et de confidence, quitte à "montrer ses faiblesses".

D'autres éléments de biographies apparaissent intéressants à souligner. Certains de ces hommes peuvent citer et dépeindre des figures féminines remarquables dans la parentèle proche. Leur mère, leur grand-mère ou leur tante sont décrites comme des "femmes fortes", des "femmes créatrices", des "femmes qui existaient à part entière" ou encore des "femmes de caractère". Tout semble suggérer que la pré-existence dans leur entourage familial de femmes plus ou moins autonomes, du moins de femmes qui revendiquaient leur autonomie, soit - et on comprend aisément pourquoi - un facteur facilitateur pour que des oppositions plus ou moins ponctuelles aux modèles identitaires masculins s'expriment légitimement.

Par la suite, et nous en avons déjà donné des exemples, l'accession au plaisir pérennise l'évolution individuelle. Entre la culpabilité et l'accession au plaisir de se vivre différent, de découvrir des paroles masculines structurées autour du "je" et de l'autonomie, se dessinent les différentes biographies des hommes étudiés. Le corps - corps de l'homme ou corps social masculin - tient ici une place centrale et un rôle accélérateur du processus. Accepter la prison comme alternative à l'armée, prendre la pilule pour homme, défroquer ou jouer avec son corps et sa parure, les changements masculins trouvent des inscriptions corporelles quelquefois apparentes, parfois radicales.

Au-delà de ces trajectoires, la position sociale occupée par ces hommes aujourd'hui peut nous permettre de formuler une hypothèse. En effet, la plupart ont à présent accédé aux métiers de la presse, de l'enseignement (tant primaire que secondaire ou supérieur), du travail social, de la médecine ou des arts. Globalement, il s'agit de corps valorisés socialement car liés à l'élaboration des savoirs.

N'avons-nous pas assisté, à travers ces mouvements modernistes et/ou utopistes, qu'ils aient été urbains ou ruraux, à des phénomènes symboliques permettant collectivement aux hommes de dépasser et/ou d'accompagner les remises en cause féministes ? Ou alors, ne sont-ils pas, hormis l'atypisme et la parole légitime due à leur position sociale, la partie immergée de l'iceberg, qui cache les réactions masculines aux remises en cause féministes ?

Nous laisserons cette hypothèse en suspens, en suggérant que des travaux de recherche seront nécessaire pour l'enrichir.

Les rapports hommes-femmes en changement

Si cette recherche est centrée sur les hommes, il n'en reste pas moins que la compréhension des rapports sociaux de sexe reste sa problématique centrale.

Un constat s'impose : les relations hommes/femmes se transforment (nous pourrions dire "homme/femme"), et dans ce rapport social, le masculin est un des termes. Quand les femmes changent, accèdent au travail professionnel, s'inscrivent massivement dans les études supérieures, les hommes, en interaction, modifient leurs positions sociales de sexe. De nombreux travaux féministes avaient déjà démontré - et notre enquête le confirme pour les hommes - que les pratiques sexuées dans l'espace domestique sont en interdépendance avec l'ensemble des rapports sociaux en oeuvre dans les autres espaces sociaux . Pour comprendre l'évolution des comportements masculins et féminins dans l'espace domestique, il faut intégrer l'évolution globale du rapport homme/femme dans la société civile.

Les sociologues de la famille tentent aujourd'hui de caractériser les types de familles existant dans la société française contemporaine : "familles bastion", "compagnonnage" et "association" pour certain-e-s , fonctionnement à la dette ou au don et à la dette pour d'autres . Les questions sur la famille et le couple sont suffisamment cruciales pour que nous soyons sensibles à toutes les recherches qui sont produites depuis maintenant plus de vingt ans sur la question. Mais les recherches actuelles semblent sous-estimer un des effets de la propagation diffuse des remises en cause de l'identité masculine, qui peut se lire dans la volonté de certains hommes de vivre seul dans l'espace domestique ("une maison à soi" peut-on dire, pour paraphraser Virginia Woolf).

Dans ces espaces domestiques, même si la période où l'homme habite seul est souvent limitée dans le temps, l'homme assume l'entièreté de son quotidien. Habiter seul peut être compris comme une des alternatives de l'évolution des rapports sociaux de sexe, une forme (temporaire ou précaire ?) de l'évolution du masculin.

Quant aux couples ou aux différentes formes groupales de cohabitation, ce qui semble caractériser l'évolution des rapports entre hommes et femmes, ce n'est pas tant un fonctionnement particulier (au don, à la dette ou tel type de contrat précis) que la variabilité entre ces différentes formes. Quelle que soit la fréquence des changements de structures, les unités domestiques étudiées montrent que la famille actuelle est une unité sexuée précaire. Même si le mythe du "prince charmant à vie" n'a pas disparu (qui oserait le prétendre ?), pas plus que celui de la fille du roi qu'on épouse pour plus tard diriger le royaume, même si dans certains couples, la violence masculine est encore omniprésente, les femmes et les hommes tendent à vivre le modèle conjugal comme un ensemble d'interactions en perpétuelle évolution : le couple n'est plus éternel.

D'autre part, le pragmatisme individuel ou les autonomies concertées semblent seconder la lutte pour l'égalitarisme : on veut tout et tout de suite, mais on accepte les contraintes inhérentes au fait de vivre ensemble. Ce modèle est particulièrement adapté aux réalités sociales globales actuelles, où les autonomies masculines et féminines, sont socialement valorisées. Les analyses sur les symboliques masculines et féminines du propre et du rangé nous montrent aussi que, sans en comprendre toujours la raison, on intègre la différence de constructions sociales entre hommes et femmes dans le fonctionnement conjugal. Il en va de même dans d'autres domaines, notamment celui du désir de conquêtes sexuelles, et celui des inquiétudes vis-à-vis des enfants.

Mais qu'en sera-t-il dans vingt ans ? Qui peut le dire ? L'évolution des pratiques masculines et féminines est interdépendante des remises en causes globales des survivances de la domination masculine ; des remises en cause des rapports sociaux de sexe dans l'ensemble de la société. Pour ne prendre ici que quelques exemples saillants, comment oublier que les salaires féminins sont maintenus inférieurs aux salaires masculins ? Que le droit à disposer de son corps, notamment par l'avortement, est sans cesse attaqué de toute part ? Et que les couples présentés dans cette étude ne sont pas exempts de restes de division hiérarchisée entre hommes et femmes ?

Pour reprendre une des hypothèses qui a présidé à la conduite de notre recherche, on passe parallèlement aux transformations sociétales des rapports sociaux de sexe à l'avènement de formes conjugales où la collaboration-partenariat remplace l'autocratie des pères et où le couple lui-même n'est qu'un moment dans itinéraire singulier d'une personne et ce, quel que soit son sexe social.

Bien évidemment, le point de vue du sociologue de la famille diffère de celui de l'acteur. Nous avons été frappés dans notre recherche par la volonté positiviste, non de gommer les différences inhérentes à la survivance du patriarcat et du viriarcat , mais de les contourner ou du moins d'essayer de les contourner .

Tout se passe comme si l'évolution des rapports sociaux de sexe devait prendre la question de la survivance de l'inégalité de droit par l'autre bout. "On a été aussi loin que possible", disent certains, comme si l'état actuel de leur couple était un compromis acceptable et vivable au regard de leurs origines familiales passées. Plutôt que d’obtenir d'autres arrangements dans leur couple, un travail consiste à présent à stabiliser les acquis antérieurs et développer l'espace social où d'autres acquis pourront être obtenus plus tard.

Nous sommes dans une période de transition et les personnes interrogées en développent une conscience aiguë.

Le sens des recherches : entre hommes et femmes

Les analyses que nous avons produites ici peuvent surprendre. Le choix du sujet aussi. Combien de sourires, mi-ironiques, mi-sympathisants, remarquons-nous lorsque nous diffusons autour de nous les résultats de cette recherche ? Il n'est pas inintéressant de dire que les réactions sont sensiblement les mêmes que l'on soit autour d'une table entre ami-e-s ou à l'université ou dans les milieux de la recherche. Evidemment, lorsque nous développons de tels thèmes, il est difficile d'éviter les projections individuelles. Théoriser sur les hommes et les femmes revient pour l'interlocuteur ou l'interlocutrice à se positionner par rapport aux modèles proposés. Evoquer le propre et le rangé ou le "coin à soi" renvoie chacun-e à son expérience individuelle de la vie domestique. Même si nous comprenons le sens de telles réactions , notre intérêt dépasse évidemment les simples effets d'annonce. L'aspect sociologique nous paraît fondamental.

Jusqu'à présent, l'étude de la famille française a souvent consisté à n'étudier que les discours féminins. Nous pourrions multiplier les critiques sur les études précédentes qui, pour l'instant, n'ont pris en compte que les représentations et les pratiques féminines.

Décrypter l'organisation du pouvoir dans le couple en n'interrogeant que les femmes, étudier le travail domestique réalisé par les hommes par le discours de leur conjointe, catégoriser le don et la dette en n'interrogeant que les femmes constituent des biais majeurs. Nous nuancerons là nos critiques car nous restons bien sûr conscients du fait que nous sommes aussi le produit de cette période, et que sans ces présupposés théoriques, nous n'aurions pu réaliser cette recherche sur les hommes. Mais les propositions de Daune-Richard et Devreux de travailler sur les deux termes des rapports sociaux de sexe ont été largement sous-estimées dans les recherches. Toutefois, on voit se multiplier les recherches qui intègrent le masculin et le féminin : notamment, Kaufmann et De Singly à propos du linge , Langevin dans l'étude des représentations des frères et soeurs et Devreux sur l'armée rompent avec l'unifocalisation des recherches précédentes.

Notre recherche, quant à elle, n'est qu'un essai nous poussant à relativiser les résultats de nos travaux. Mary Douglas dit que "la sociologie dans un verre d'eau a un grand avantage : on peut y discerner sereinement ce qui, dans un champ d'observation plus étendu, serait confus". Mais, ajoute-t-elle, "les verres d'eau ont un inconvénient : on ne peut y observer les vraies tempêtes et les vraies convulsions."

Connaître les hommes, le rapport homme-s/femme-s, en termes micro- ou macro-sociologique, passe inéluctablement par la multiplication des études sur le masculin. Si l'on accepte les résultats de notre recherche, l'étude du masculin et du féminin doit aussi intégrer le long terme et relativiser les photos qu'offrent une enquête particulière à une époque donnée.

Ainsi pourra-t-on construire une compréhension des rapports sociaux de sexe et de ses transformations qui intègrent tous les termes de cette réalité mouvante en perpétuelles évolutions.

 

Postlude

Il n'est pas de recherche qui laisse indifférent-e. Toute description, voire toute évocation du propre, du rangé, de l'espace, des relations entre hommes et femmes, renvoie chacun-e à sa propre vie quotidienne et à son intimité. A la gestion de ses relations à l'autre. Quel-le que soit l'autre.

Après la révolution féministe, l'insoumission masculine aux modèles masculins et féminins, il nous faut (ré)apprendre à vivre ensemble.

L'étude que nous vous avons présentée ici a été réalisée de 1988 à 1991. Les financements ne sont pas éternels : il faut bien que la recherche sur un thème s'arrêtent un jour. Mais nous ne nous sommes pas pour autant arrêtés de nous questionner.

Depuis ce temps, dès que cela nous est possible, nous vérifions les analyses que nous avons produites. Parfois les réalités nous les confirment, parfois elles les nuancent et leur donnent une coloration particulière, inattendue. Alors, nous réfléchissons encore, nous cherchons encore.

Les personnes qui apparaissent dans l'ouvrage ne sont déjà plus les mêmes. Ou plutôt, elles ont quelques bagages en plus ; quelques fragments de leur réalité ont changé, d'autres n'ont plus cours... de nouveaux s'intègrent, agrémentant ou bouleversant les histoires de vie que nous avons retracées ici. On peut en donner ici quelques exemples.

Antoine a eu un enfant avec Jocelyne ; récemment, lui et elle ont pris la décision d'acheter un appartement. Eric et Marianne, depuis l'enquête, ont déménagé deux fois ; et après un essai infructueux, tous deux viennent d'accueillir leur troisième fille, Johanne. Paul, Martine et leurs quatre enfants ont quitté la communauté des Cévennes pour vivre en Bretagne. Gilbert et Claudine l'ont également quittée, mais ont acheté une maison dans la ville moyenne la plus proche. Christophe et Monique viennent aussi d'acheter un appartement . Dominique vit maintenant en couple avec Dominique, sa nouvelle amie. Une femme plus jeune de dix ans. Quant à Fred et Jacqueline, Denis et Véronique... ils/elles continuent à vivre dans les mêmes lieux ; quelques rides en plus.

Chacun-e a plus ou moins été touché-e par un de ces "grands événements" qui font que la vie n'est jamais finie.

Toutes ces "nouveautés" n'apparaissent pas dans l'ouvrage.

Peut-être faudra-t-il écrire la suite. En tous cas, nous l'avons dit dans le premier chapitre, l'observation du mode de vie est un travail à long terme. Et les informations circulent toujours entre personnes enquêtées et chercheurs.

La vie continue.

La vie continue aussi pour les chercheurs.

Et dans ce postlude, cette dernière page griffonnée à la va-vite avant de donner le manuscrit à l'imprimerie, nous ne résistons pas à l'envie de vous parler un peu de nous. D'abord de cette complicité qui unit deux hommes, ici deux chercheurs, pendant cinq ans de travail en commun. Cet entrelacement de vivre-avec et de vivre-chez. Ces allers-retours entre terrains et université, ces va-et-vient entre université et domiciles.

Nous aussi, comme chaque lecteur et lectrice de ce livre, nous avons découvert les méridiens du domestique, cette carte du tendre si particulière, qui intègre la baignoire sale, la chaussette qui traîne ou les désordres de chacun-e. Bref, ces "broutilles" du quotidien. Et nous en avons été transformés. Nous tenions à le dire.

Avant de clore cet ouvrage, qu'il nous soit aussi permis d'émettre un voeu.

Nous l'avons dit en introduction : nous sommes résolument du côté des femmes et des hommes qui expérimentent des modes de vie antisexistes. Nous avons essayé, modestement, avec nos moyens limités, d'en décrire certains méandres. Les frontières domestiques ne décrivent pas un long fleuve tranquille. N'en déplaisent aux idéologues de tous poils.

Notre souhait ? Que ces recherches en sciences sociales et humaines se développent. Que les études sur les hommes auxquelles nous contribuons se multiplient.

Nous sommes persuadés que nous aussi, les hommes, avons un monde à découvrir.

 

Amateurs et amatrices de méthodologie, 
ceci est pour vous...

Méthodes-au-logis

 

Nous avons choisi d'exposer les questions de méthode dans cet annexe afin d'alléger l'ouvrage. Sa lecture ne nous en paraît pas pour autant inutile et nous serions ravis d'apprendre que vous l'avez parcouru, y compris de recevoir des critiques et des observations .

Cet exposé est nécessaire pour deux raisons :

- il nous paraît indispensable que les résultats de travaux de recherche soient recontextualisés ;

- l'approche particulière de l'espace domestique que nous avons adoptée pose des questions d'ordre méthodologique.

Nous exposons ici quelques-unes de nos réflexions sur la méthode.

Vivre avec, vivre chez, tels en sont les mots-clefs.

 

à propos de subjectivite

L'ethnologie, une démarche particulière

Même si le "retour au foyer" de l'ethnologie depuis ces vingt ou trente dernières années consacre parfois la confusion des deux disciplines cousines que sont la sociologie et l'ethnologie, nous distinguons la démarche ethnologique comme une méthode inductive de terrain.

"Inductive" car elle prend en compte la présence du chercheur comme influant sur la situation d'enquête et donc sur les résultats obtenus et les analyses qui en découlent. "De terrain" car elle ne s'appuie pas sur un long préalable d'élaboration d'hypothèses comme cela peut être le fait de la sociologie. Comme l'a bien dit Pierre Bourdieu, l'ethnologue fonde son travail d'enquête sur le contact direct avec les personnes tandis qu'il arrive plus souvent au sociologue de travailler par l'intermédiaire d'enquêteurs ou d'enquêtrices . On pourrait ajouter enfin que l'ethnologie privilégie la découverte des réalités qui se vivent çà et là, au risque de surprendre le chercheur et de lui faire perdre un tant soit peu de son identité personnelle.

A ce propos, nous pouvons vous faire une confidence. Lorsque nous avons recherché des financements pour cette étude, le projet original était conçu pour deux années. Dans les faits, la recherche en a duré quatre. Vivre-avec et vivre-chez les personnes enquêtées nous a conduit à emprunter des chemins de traverse, à nous perdre quelquefois dans les détails des itinéraires de vie et des relations affectives. La connaissance de l'intime est souvent à ce prix.

La particularité de l'ethnologie tient probablement au fait qu'elle prétend à l'appellation de "science" et qu'à la fois, elle se démarque des sciences dites "dures" (les sciences humaines devenant alors communément des sciences "molles"). Ainsi, elle semble articuler, opposer ou conjuguer, le savant et l'ordinaire, le théorique et le sensible, le bureau et le terrain, le logico-déductif et l'inductif, pour utiliser les termes adéquats.

 

Un travail à long terme

Il est reconnu que les africanistes et autres ethnologues de l'"ailleurs" ont inscrit leur travail d'investigation dans une longue durée et que celle-ci était nécessaire à l'élaboration de leur recherche. Apprentissage profond de la langue, familiarité progressive avec les autochtones, justifications minimales auprès de ces mêmes autochtones, acquisition de confiance sur des actes et des attitudes qui ne laissent transparaître aucune malhonnêteté... tels peuvent être les arguments forts des recherches sur le long terme.

Ce long terme est-il transposable dans le cas où le chercheur étudie un segment de sa propre société ? Nous le pensons. Mais, comme sur les terrains de l'ailleurs, avoir la prétention de décrire les circonvolutions de la vie des gens présente plusieurs difficultés.

D'abord l'accès. Qui parmi les lecteurs et les lectrices inviterait un chercheur à passer une ou deux semaines chez lui/elle accompagné de son cahier de notes et de son appareil photographique ? Qui aimerait avoir une plante verte comme observateur, pour reprendre une expression utilisée par Dominique D., un des sujets ?

Enfin, outre ces questions liées aux interactions entre chercheur et terrain, une autre question de pose. Comment dépasser la simple photographie, l'instantané d'une situation ? Nous devons considérer celle-ci comme une phase de l'itinéraire de vie. Prenons un exemple. Au moment de l'enquête, Armand B. est père au foyer. Il paterne et se consacre à la plupart des activités domestiques. Un vrai nouvel homme si l'on en croît les magazines féminins. Cette situation a duré deux années. Quelle valeur aurait notre recherche si nous n'avions pas intégré cette information ? Et on pourrait aussi pu parler de Pierre C., ancien nourrice agréé pendant trois ans, devenu organisateur de spectacles-événements de grande ampleur.

Autrement dit, le travail à long terme est non seulement souhaitable, mais nécessaire. Eclaircissons certains points de cette démarche.

 

Le chercheur et le sujet : des interactions ordinaires

Nous l'avons fait remarquer dans notre introduction, le chercheur est avant tout un individu. Ainsi, il est mobile. Même chercheur de l'ici et maintenant, ethnologue du quotidien, il n'en est pas moins citoyen, résident d'une ville, d'un quartier, d'une rue, d'un îlot ou de on-ne-sait-quel autre zone géographique.

Lorsqu'il s'installe dans une ville, le chercheur-citoyen met en oeuvre des stratégies. Il commence à connaître d'autres citoyens, d'autres citoyennes, il s'inscrit petit à petit dans un espace social. Il pourra éventuellement s'ouvrir sur les activités qu'offrent la ville, le quartier ; il pourra aussi en initier. Les trajets auxquels il se livre dans la ville ressemblent à ceux des autres, il croise dans la rue des gens qu'il connaît ; tantôt il interpelle quelqu'un de l'autre côté d'un trottoir, tantôt on lui fait un signe de la main ou on le salue. Tour à tour citoyen, chercheur, membre de groupes divers, individu, responsable d'association ou client du petit commerce, le chercheur n'est pas un observateur lointain, ni même un "observateur participant" .

Cependant, il ne doit pas en oublier qu'il est chercheur et qu'il va être sujet à une série d'identifications, à de multiples perceptions de l'extérieur. Cette diversité de statuts endossés et de rôles joués le définit un tant soit peu dans le tissu social local. Alors, que faire de ces interactions multiples sollicitant constamment la relation du sujet au chercheur ?

"Quand on s'engage dans des relations plus "approfondies", les obligations propres au simple fait de se connaître demeurent, mais elles ne définissent plus la relation par elles seules. D'autres liens, nés de ce noyau initial et de l'interaction vont apparaître. L'obligation d'échanger des saluts à chaque rencontre occasionnelle s'étend : les deux interlocuteurs peuvent même être tenus d'interrompre momentanément leur activité en cours, pour que se manifeste une rencontre au plein sens du terme, consacrée au seul besoin d'exprimer le plaisir que cette occasion de contact a apporté. Au cours de cette pause conviviale, chaque participant est tenu de montrer qu'il a gardé fraîchement en mémoire non seulement le nom de son interlocuteur mais aussi des éléments de sa biographie. Il sera bien venu de s'enquérir des proches de l'autre, de ses récents voyages, des maladies s'il y en a eu, des changements de carrière ou de toutes autres matières témoignant de l'intérêt que le questionneur porte au monde personnel de celui qu'il salue. Réciproquement, cet interlocuteur aura l'obligation de tenir à jour des informations analogues sur tout événement touchant de près son questionneur." 

Cette vie sociale obligée - et non exempte d'un certain plaisir : celui d'exister et d'être reconnu - confère au chercheur une place particulière vis-à-vis de son terrain d'enquête. Alors, "l'investigation ethnologique, avec la distance qu'elle implique, se développe dans la non-séparation d'avec la communication ordinaire" .

 

La subjectivité comme richesse

En général, on attend du fait scientifique quelque chose qui ressemble à de l'absolu. Définition, catégorisation, vérité, résultat, conclusion, objectivité... l'étude scientifique, tout comme le reportage télévisuel, la parole d'un "spécialiste de, le message d'un "expert en", sont attendus comme autant de prophéties par une pensée ordinaire parfois en manque de repères.

Ainsi, afin d'atteindre une objectivité - analogue de la vérité philosophique ou religieuse -, il faudrait éliminer tout risque d'erreur, ce qu'on appelle dans le jargon scientifique les biais. L'information serait faussée, la recherche serait biaisée. Or, on sait depuis Devereux que le biais fait partie intégrante de la recherche et que la réflexion scientifique doit se porter sur l'exploitation de ces biais qui s'exposent comme fatalité au chercheur, quelle que soit sa discipline.

Cette subjectivité est bien présente dans une technique très utilisée en ethnologie : le récit de vie. C'est à une sorte d'histoire non-officielle que le récit de vie nous convie. Comment des personnes que l'Histoire n'aura pas mentionné ont-elles vécu un contexte social donné ? Adopter une telle technique, c'est accepter d'emblée un principe de reconnaissance de la mémoire de l'autre, et aussi la certitude de récolter des informations uniques et révélatrices d'une époque. Nous nous accordons ici avec Françoise Navez-Bouchanine, qui, évoquant cette technique, dit : "Elle exige une capacité d'écoute (concentration et attention) et de relance tant pour évaluer ce qui est anecdotique - ou au contraire fondamental - de certains éléments avancés par les enquêtés, et pour évaluer la validité de certaines données" .

Nul doute que le succès connu par cette technique de cueillette de données témoigne de la nécessité de considérer la subjectivité, mais encore plus l'intersubjectivité (le rencontre de deux subjectivités) comme une source fondamentale pour la compréhension des faits sociaux.

On constate aujourd'hui que certaines techniques, telles le questionnaire ou les statistiques, ne sont pas en mesure de cerner ou de reproduire toute la complexité des problématiques psychosociales. De fait, les sciences sociales se tournent de plus en plus vers le qualitatif orientant les recherches sur la manière de penser des sujets, plutôt que de se projeter dans leur esprit à partir de catégories préconçues. A cela répond le récit de vie, dont plusieurs auteur-e-s ont mis en exergue l'aspect fondamental dans la compréhension des phénomènes humains et sociaux .

Cette technique, que nous utilisons largement, produit un matériau qui nourrit "l'étude du système de significations et de valeurs propres au récitant en tant qu'être social" (c'est nous qui soulignons) . Comme l'a montré Franco Ferrarotti, le récit de vie est une appropriation du social, une médiatisation, que le récitant retraduit en projetant ce récit dans la dimension de sa subjectivité" . Dans notre recherche, le récit de vie a pour fonction d'amener à la compréhension d'une transformation et à la manière dont elle s'exprime aujourd'hui.

Mais on ne peut pourtant réduire notre méthode à la simple (ou complexe...) utilisation du récit de vie.

 

Les relations contractuelles

Les sujets, acteurs de l'enquête

Identifier les hommes susceptibles de participer à notre enquête est une chose, négocier les termes précis de la collaboration en est une autre.

Après la sélection d'une population potentielle, des stratégies d'accès se mettent en oeuvre : appels téléphoniques, visites, courriers... Différentes techniques permettent de réactiver les liens interpersonnels, de valoriser les travaux de recherche précédents, d'expliquer notre démarche, les questions que nous nous posons, et enfin ouvrir un débat avec notre terrain. D'une manière générale, l'accueil est chaleureux, mais les questions fusent : Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? Quel est l'intérêt de cette étude ? En quoi participe-t-elle d'un connaissance nouvelle ? Il n'est pas question pour les personnes contactées d'adhérer aux propos des chercheurs sans examen critique de leurs hypothèses, de la logique sociale de leurs travaux. Entre les repas communs, l'étude du projet de recherche, les débats sur notre problématique, voire parfois les échanges de publications, nous assistons au réveil du réseau des informateurs et informatrices.

Dans les unités domestiques qui acceptent de collaborer, la recherche prend corps et s'enrichit de l'ensemble des critiques positives ou négatives. Le vivre-avec s'initie dans cet échange interactif. En ces occasions, rires ou sarcasmes couvrent souvent la terminologie universitaire du chercheur. Terrain, usagers, stratégies... semblent des vocables tellement inadéquats pour qualifier le style des relations chercheurs-réseaux qu'ils en deviennent objets de plaisanteries.

Les réseaux sont mobilisés pour aider à une élaboration collective. D'un côté, l'ensemble des éléments annoncés de la recherche (réponse à un appel d'offre, projets...) sont discutés et comparés aux expériences et aux pratiques des unités domestiques choisies ; de l'autre on reconnaît le droit au chercheur de dégager, avec son langage particulier, une théorie de cette pensée débattue collectivement. Cette première étape est à double sens. Pour les sujets, elle permet une appropriation des questions théoriques et des implications pratiques posées par les chercheurs et, d'une certaine manière, elle valorise leur mode de vie. Pour les chercheurs, elle fournit l'occasion d'une première confrontation et d'une réécriture des projets. Concrètement, pour l'étude de l'émergence du masculin dans l'espace domestique, la question de la sexuation des manières de faire le nettoyage, les différentes symboliques sur le propre et le rangé ont été d'abord avancées par des hommes et des femmes de nos terrains d'enquête. Enfin, si la connaissance sociologique est diversement partagée, l'apport d'autres disciplines (médecine, psychologie, philosophie, musicologie...) est aussi le fait des personnes concernées.

 

Les limites de la collaboration

Mais, même chaleureux et volontaires, les premiers contacts ne se soldent pas toujours par la participation des hommes contactés. Certaines personnes nous opposerons un refus. Elles nous décrivent notre présence prolongée comme une intrusion indésirable.

Dans d'autres cas, leurs proches (compagne, enfants...) ne souhaitent pas notre présence. Plusieurs motifs sont alors évoqués : le manque de temps, le refus de servir de cobaye... Ceci paraît bien compréhensible et il convient de respecter ces choix. Cependant, nous n'abandonnerons pas l'idée que ce travail est le fruit d'une collaboration, d'un partenariat. Ce partenariat, conséquence d'une série de contrats entre le chercheur et le sujet, est une source riche de compréhension des phénomènes et une donnée récente des méthodes en sciences sociales et humaines. Il ne s'agit pas uniquement d'un simple principe déontologique, c'est aussi la construction d'une véritable voie méthodologique.

Cette période, pendant laquelle nous proposons la participation des unités domestiques à notre future recherche, est longue. Elle a duré près d'une année pour certaines d'entre elles.

Mais cette phase est aussi l'occasion de fixer les termes du contrat.

On l'aura compris, notre méthode suppose l'adhésion réciproque à plusieurs principes, notamment le respect mutuel et la confidentialité. Nous sommes toujours songeurs face aux pilleurs de secrets, aux profanateurs du privé qui se réclament de l'ethnologie ou de la sociologie. L'intérêt du chercheur et l'intérêt de la recherche est la connaissance, et non le sensationnel.

Ici, qu'avons-nous négocié ? Les termes de l'étude, ses fondements, nous venons d'en parler, mais pas uniquement. Suivant la forme particulière de nos observations et la capacité de séjourner ou non de manière prolongée dans les unités domestiques, le contrat a revêtu des formes diverses.

Dans le cas du vivre-avec, il faut trouver les créneaux pour placer les entrevues. Dans le tourbillon de nos activités respectives (parmi les sujets étudiés, peu sont en inactivité professionnelle), il faut s'accommoder des rythmes des un-e-s et des autres. Comme dans les cas de rendez-vous professionnels, de réunions d'associations ou de simples planifications des activités quotidiennes, la rencontre prend ici une forme organisée. Dans cette recherche du créneau horaire, d'autres activités se dévoilent : "A 16 heures, moi, je ne peux pas, j'ai rendez-vous chez le médecin... c'est compliqué, je sais pas à quelle heure j'en sortirai..." ; ou bien encore : "Le soir je peux, mais il faut que j'endorme les enfants avant, alors ça nous mène vers 20 h 30, ça te va ?".

Dans le cas du séjour prolongé, il s'est agi de déterminer les dates du séjour, les conditions du partage des frais ou non, la localisation du lit du chercheur... débats qui, dans une deuxième étape, viennent confirmer l'entente sur la participation à la recherche. Le contrat fixe les places des un-e-s et des autres, les obligations réciproques. Ici par exemple, au vu de l'étude, les questions se sont souvent posées ainsi : "Puisque tu veux étudier les pratiques domestiques, que vas-tu faire ? Participes-tu à la préparation des repas ? A la vaisselle ? Que devons-nous changer ?" La question des biais, bien avant d'être discutée dans les séminaires de recherche, est d'emblée abordée concrètement avec les unités domestiques. On s'accorde globalement sur le fait que le chercheur a un statut d'invité ; autant que faire se peut, on ne change rien de la vie ordinaire. Et c'est presque en s'excusant que le chercheur sortira la bouteille de vin apportée pour accompagner le premier repas.

Mais dans tous les cas, ce que nous pourrons dire au sujet de ce que nous aurons vu et vécu est négocié. Dès le départ, nous avons convenu que les chercheurs écriraient des "comptes-rendus de terrain", que nous appelions monographies, et qu'elles seraient lues, relues et corrigées par les personnes concernées. Ici, le contrat précisait expressément que chaque unité domestique pourrait, avant publication, modifier la monographie écrite lors de notre passage. Cette clause de confidentialité a, dans les faits, été peu invoquée. En revanche, lors de débats animés, ou lorsqu'un conflit surgissait au cours de notre présence, des regards inquiets invitaient implicitement le chercheur à garder le secret sur ces moments-là. Le chercheur peut alors les intégrer dans son analyse générale de manière anonyme ou en décontextualisant la situation.

Dès les contacts préliminaires, nous avions de toute manière annoncé que nous modifierions les dates, les lieux, voire que nous inventerions des personnages imaginaires. Bref, notre volonté de brouiller les pistes était manifeste.

vivre-chez : est-ce bien raisonnable ?...

La méthode, même écrite au singulier se décline au pluriel. A chaque chercheur et à chaque segment de terrain une forme particulière de dispositif de la méthode. Ainsi, le vivre-avec et le vivre-chez sont adaptés l'un et l'autre aux différentes unités domestiques étudiées.

 

Le vivre-avec ou les données sensibles de l'entretien :

je parle, tu parles, nous dégustons...

Le vivre-avec a consisté à multiplier les rencontres, les entrevues. A travers celles-ci, des liens se tissent, des noeuds de timidité et de gêne réciproques se dénouent, les paroles se délient, mais surtout l'intime s'ouvre au regard du chercheur. La technique de l'entretien a déjà été largement abordé dans les manuels de sciences sociales. Il n'est pourtant pas inutile d'y revenir et de le commenter. D'autant plus que ces entretiens sont comparables à des tranches de vie partagées.

Précisons d'abord que les entrevues ont été largement facilitées par un accueil chaleureux de la part des sujets. La plupart du temps le chercheur fut invité au repas - généralement le soir. Les rencontres se composent schématiquement de trois phases : l'apéritif, le repas, puis l'entretien.

Dans les deux premières phases se joue une scène de conversation. Dans la troisième une scène d'entretien. Pourtant les personnes sont les mêmes, et les temps dans lesquels ces phases se passent sont immédiatement consécutifs. La métamorphose est-elle possible ? Le sujet conversant peut-il se muer, en scientifique pour l'un, en enquêté pour l'autre ?

L'accueil est de l'ordre de l'interaction. La présentation de soi est de règle : du "Comment ça va ?", on enchaîne sur les impressions ou justifications de la réponse donnée. Chacun sait que l'autre est là pour une soirée complète ; il ne suffira donc pas de répondre brièvement comme on peut le faire lors d'une simple rencontre dans un espace public.

Dans cette phase d'accueil, l'hôte propose l'éventail des boissons que renferme son bar. Le chercheur réagit en écoutant la liste exposée dont il connaît la plupart des éléments. La boisson sélectionnée, il lui arrivera de sourire, par plaisir, voire, selon son humeur du moment, de faire scintiller sa pupille. Cette expression est ressentie par l'accueillant qui parle alors de la boisson en question : son origine, la personne qui lui a transmis (un ami, un parent), les effets éventuels. On ne peut boire sans indifférence. Le palais réagit, l'esprit traduit la sensation et transmet à l'autre le plaisir que procure le goût.

L'apéritif peut aussi être pris pendant que l'hôte préparait à manger. Les détails de la préparation sont offerts, la vision des ingrédients bruts ou transformés par une cuisson aiguise l'appétit du chercheur, il est sensible aux couleurs, aux odeurs, aux goûts.

Le repas constitue la deuxième phase. Bien que l'objet de la visite ou du séjour soit l'enquête, les repas ne sont pas sacrifiés pour autant. Il nous arriva fréquemment de nous y livrer corps et âme. Les mets sont bons, le corps apprécie, le vin est gouleyant... On imagine l'effet...

La dernière phase est fondamentale car c'est ici que l'entretien proprement dit est produit. Comme nous l'avons déjà dit, les temps sont immédiatement consécutifs. Aucune digestion avant ce travail : le ventre peut être lourd, la fatigue peut s'être amplifiée. La scène de face-à-face se produit généralement dans le salon, accompagnée d'un breuvage (les femmes offrent la tisane, les hommes l'eau-de-vie). Le partage des mêmes produits de consommation durant le repas est le lien minimal qui unit les deux protagonistes (si le repas n'a pas été partagé, ce pourra être le breuvage). Plus encore, le salon reste le lieu des confidences et la petite lumière sourde qui l'éclaire en est un autre support. Nous sommes généralement assis dans un fauteuil ou sur un canapé. Et nous nous regardons en face, les yeux dans les yeux.

En fait, tout converge vers un accroissement de l'intimité : la communion des goûts, le face-à-face, le salon, la lumière, les sièges.

L'entretien se nourrit donc de la conversation qui l'a précédée. Les échanges rééquilibrent le rapport enquêteur-enquêté, les présupposés théoriques cogités se mêlent alors aux énoncés du sujet.

Nous pouvons penser que ces situations, à la fois d'entretien et de conversation, l'une renvoyant sans cesse à l'autre, ont produit des relations de connivence entre le chercheur et ses sujets (sachant que ces relations peuvent être inégales d'un sujet à l'autre). La connivence est le produit de cette "relation-Nous" dont nous parle Alfred Schütz . Le chercheur peut ainsi devenir membre du réseau, ami de certain-e-s ou, vis-à-vis d'autres, simple "connaissance".

Du vivre-avec au vivre-chez : confidences pour confidences

Entre conversation et entretien, le chercheur vit les activités domestiques de telle ou telle famille, dont la gestion de la nourriture fait partie, de même que la réception des invité-e-s. Au fur et à mesure des rencontres, l'entretien n'a plus la même nature. Maintenant, le chercheur a sous les yeux les objets à travers lesquels il propose l'étude. Il peut donc intervenir sur telle ou telle partie de la vie domestique. Il connaît les ami-e-s, les sujets qui font discorde ou au contraire ce qui est de bon ton d'évoquer pour faire plaisir aux hôtes. Souvent il va rester pour la nuit, partager le petit-déjeuner. Et quand il aura un rendez-vous le lendemain chez les voisins, il prendra racine quelques jours de suite dans l'immeuble.

De plus, si dans les premiers temps nos études ont souvent consisté à recueillir du "discours sur", à interviewer les mêmes individus pendant des périodes plus ou moins longues, nous avons pu facilement expliquer, au vu des questions non encore résolues, le besoin de dépasser les simples rencontres ponctuelles, le discours et ses biais. Non que les entrevues n'étaient pas suffisamment riches ; mais comment imaginer faire une recherche sur l'espace domestique sans s'en imprégner soi-même un minimum ?

La première série d'entretiens a donc été complétée par des observations directes, en situation, dans les unités domestiques étudiées et pour une durée de trois à quinze jours.

La situation d'entretien et le séjour prolongé produisent donc un principe d'échange implicite duquel participe la confidentialité. Le chercheur se trouve devoir parler et donner de lui-même ; c'est ce que nous dit Erving Goffman :

"Par observation participante, j'entends une technique qui ne saurait être employée seule dans une recherche, qui ne serait pas utilisable pour toute recherche, mais que l'on pourrait envisager dans certaines recherches. Elle consiste à recueillir des données en vous assujettissant, physiquement, moralement et socialement, à l'ensemble des contingences qui jouent sur un groupe d'individus. (...) C'est ainsi que vous "accordez" votre corps. (...) Vous devriez vous mettre en position de vous dépouiller à l'extrême. Malheureusement, peu de gens le font, en partie à cause des aléas de la vie universitaire. (...) vous devez vous montrer disponible à la moindre ouverture. (...) il faudra vous ouvrir comme vous ne l'avez jamais fait dans votre vie. (...) vous devriez avoir le sentiment de pouvoir vous installer, d'oublier que vous êtes sociologue. Vous devriez commencer à être attiré par les personnes de l'autre sexe . Vous devriez pouvoir adopter les mêmes rythmes biologiques, les mêmes mouvements, la même façon de battre du pied, par exemple, que les gens qui vous entourent. Voila comment tester votre intégration au groupe."

Insistant sur ce rapport sensible au terrain, Goffman montre dans la suite de cet article comment on peut l'accorder à une autodiscipline en mesurant la pertinence des informations obtenues. La relation de confiance étant présente, le chercheur est en quelque sorte intégré et doit se livrer à un véritable travail pour équilibrer ce "mélange d'abandon et de retenue" qui réside dans "l'ambiguïté de l'expérience ethnographique de terrain". Harmoniser "les sens et la pensée" est ainsi une condition de "succès" du travail entrepris .

 

Le vivre-chez : "Où est le Nescafé ?"

Comme nous l'avons expliqué, les ménages chez qui nous avons vécu connaissaient plus ou moins le chercheur. Ce capital de confiance a largement sous-tendu les négociations préalables à l'accès aux différents logis. Cependant, pour certains, près d'une année s'est ainsi écoulée avant d'aller vivre chez les hommes étudiés. Ceci ne fut pas sans préalables ; ceux-ci se sont exprimés différemment d'un ménage à l'autre.

Par exemple, la fille de Dominique D., lycéenne, voulait "que la visite se situe hors des congés scolaires, dans une période sans examen". Fred V., lui, souhaitait que toute sa famille soit présente pendant cette période. Aussi, la chambre d'ami-e-s située près de chez Claude et Morgane F. étant la propriété de la communauté, il fallut négocier avec tous les membres de celle-ci. De la même manière, Armand B. dût expliquer et demander l'accord de ses co-locataires. Quant à l'étude de l'espace domestique de Jullien L., il fallut attendre l'accord de son compagnon quelque peu réticent. En revanche, chez Eric T. et Marianne L., la proposition fut plutôt acceptée avec enthousiasme : Marianne a elle-même organisé la venue du chercheur.

Dans l'ensemble, la présence du chercheur ne fut pas ressentie comme un événement extraordinaire, mais plus comme une phase particulière d'un échange à terme. Tout au plus lui suggéra-t-on parfois de ne pas mentionner le but exact de sa présence lors de la visite de parents ou d'amis. Ailleurs, au contraire, on profita de sa présence pour mettre en avant une discussion, voire pour organiser des débats avec le réseau amical.

Quant au quotidien, il fut comme tous les quotidiens. L'entrelacement du banal, de l'ordinaire qui commence le matin par la préparation du petit déjeuner et se termine par l'infusion ou le café du soir, le salut et les bises avant d'aller se coucher. Un mélange de face-à-face, d'évitements, de silences, de paroles, de petites joies ou de petites peines qui émaillent l'existence journalière de tout-e un-e chacun-e.

Bien sûr, les premiers jours, l'hôte doit s'habituer à cette présence permanente de l'invité au cahier de notes, apprendre à répondre à ces étranges questions posées ci et là, donner du sens à tel geste si répétitif qu'on a même oublié qu'on le produisait. Mais aussi résister à l'envie de se justifier, de tout vouloir expliquer. L'enquêteur apprend alors à se faire petit, à déranger le moins possible. Etre là et tout à la fois rendre sa présence la plus légère possible. Il y eut des situations d'entretiens comme nous les avons décrites précédemment, mais il y eut aussi tous les silences qui rythment les quotidiens.

D'un commun accord, le chercheur avait "quartier libre" pendant que les un-e-s et les autres étaient à l'extérieur. Il a pu être à son aise dans le logement pour travailler à son enquête : faire un plan du logement, prendre des notes sur le contenu d'une étagère, les décors muraux, les appareils ménagers, le repas de la veille et ses interactions, prendre une photographie. Parfois, lorsque les termes du contrat le permettaient, il a pu relever le contenu des placards. Mais rien ne l'empêchait évidemment de sortir. Faire quelques achats dans les commerces du quartier ou de la ville, que ce soit pour son repas personnel ou pour soulager un peu le quotidien de son/ses hôtes, mais aussi rendre un service, prendre un message. Au retour des résident-e-s, on se raconte la journée, l'ambiance "au boulot", le commerçant sympathique du coin de la rue.

Mais le vivre-chez consiste aussi à partager des activités avec les résident-e-s. Aller au cinéma, aller chercher les enfants à la sortie de l'école, partager une balade dans le quartier ou à la campagne, sont des activités qui permettent à l'enquêteur de vivre également l'environnement immédiat des sujets et ainsi de mieux apprécier leur vie quotidienne.

Parfois même, des événements plutôt cocasses font oublier la situation d'enquête. Il arriva que le chercheur aide le sujet à réparer le lave-vaisselle ; plus exactement, il fallut retourner et vidanger la machine pleine d'eau pour dégager un filtre obstrué de détritus. Et c'est à grands éclats de rire que tous deux, à quatre pattes, les genoux dans l'eau et les chaussures trempées, imaginèrent la description de la scène dans la monographie à écrire.

En fait, plus qu'une simple visite, ce sont les quotidiens des sujets et des chercheurs qui se cherchent des points communs, des repères semblables, qui s'ajustent. Le vivre-chez, c'est tout à la fois être le fils de la maison à qui il faut tout apprendre, le cousin venu de loin pour un séjour à qui on reconnaît un regard naïf sur la vie de la maison, le grand-père en visite qui rend certains services par plaisir, le voisin peu connu à qui on offre l'apéritif.

Présent, le chercheur l'est aussi quand grondent les conflits, quand éclatent les disputes. Il lui arriva d'être le spectateur involontaire, le témoin que l'on essaie de rendre complice. Il délaissa alors ostensiblement son cahier de notes comme pour signifier la discrétion qu'il affichera plus tard sur ces événements que l'on préfère garder enfouis dans les secrets des familles. D'ailleurs tout au long de son séjour, chaque personne, sans forcément s'en expliquer, peut annoncer qu'elle désire ne pas voir publier de manière personnalisée telle ou telle information. C'est ainsi que les monographies n'ont pas intégré certains renseignements sur le lignage des hommes et des femmes enquêté-e-s (en particulier l'appartenance à tel milieu d'affaires, ou à telle "famille" politique), ou d'autres informations sur la sexualité de ces personnes, notamment les expériences d'homosexualité, ou les pratiques considérées comme "non conventionnelles".

 

Le retour chez soi et la restitution

Une fois les visites terminées, qu'elles aient duré quelques jours ou quelques semaines, qu'elles soient qualifiées ici de vivre avec ou de vivre chez, le chercheur retrouve son quotidien à lui, les portes et les murs de son logement. Alors commence la rédaction des monographies.

Confronté à un épais cahier rempli de notes, d'impressions furtives, d'images plein la tête, il faut mettre des mots, traduire des expériences et respecter la confidentialité. Alors on triche, le mieux possible. En général, comme promis, les lieux sont changés, ainsi que les noms, les professions. Encore imprégné d'un quotidien bien réel où on s'appelle Pierre et non Paul, l'opération reste délicate, on n'y comprend plus rien. Les parents, les lieux de résidence, les dates... tout passe à la moulinette de la simulation.

Un contrôle sur les monographies a été promis. Mais mettre des mots sur la vie des hommes, expliquer le propre et le rangé, annoter la chaussette qui traîne ou la couche de poussière sur l'étagère, commenter la décision conflictuelle d'avoir un enfant ou non, analyser l'aménagement de la cuisine... peuvent être ressenti comme une ingérence inacceptable. Certaines unités domestiques visitées étaient en crise larvée, latente ou même ouverte. Parfois même, la visite du chercheur fut l'occasion de faire le point après quelques années de vie commune.

Mais en dehors de toutes ces bonnes raisons, il faut du temps aux chercheurs pour débattre entre eux, comparer, discuter. Il leur faut d'abord s'extraire des relations affectives avec les personnes dont certaines sont devenues des proches. Puis viennent l'envoi et la discussion des monographies. Les sujets s'étonnent de certaines observations, commentent une hypothèse ou en rajoutent une autre dans la marge. Mais dans les faits, peu de modifications ont été demandées ; tout au plus, on précise une information, la correction concerne un détail.

La restitution est l'occasion d'un dernier repas, où sont évoqués, entre autres choses, les souvenirs marquants de la visite du chercheur.

Mais très vite, la vie quotidienne reprend ses droits.

 

4ème de couverture

Pourquoi, dans un couple y a-t-il toujours quelque chose qui traîne et qui fait désordre ? Pourquoi les hommes rangent-ils si peu ? Pourquoi les femmes passent-elles plus de temps à ranger, nettoyer, récurer ? Quels sont les effets des apprentissages différents des garçons et des filles ? Quel sera l'avenir du couple homme-femme au quotidien, dans les sociétés contemporaines ? Comment lire un espace domestique ? Comment interpréter la mode des cuisines ouvertes, ce que nous appelons en France les "cuisines à l'Américaine" ? Pourquoi, pour avoir la paix, les femmes se refugient-elles dans les cuisines et les hommes dans l'atelier, la voiture et... aux wc ?

Autant de questions qui sont à l'origine de ce livre.

Les auteurs, Daniel Welzer-Lang et Jean Paul Filiod, deux chercheurs français ont mené une recherche pendant 4 années auprès des hommes en vivant chez eux ou avec eux.

Les hommes changent ? Oui, certains changent, mais comment ?

Tel est le thème de ce livre qui, à travers différents portraits et leur analyse, commence à soulever le voile de l'intimité masculine.

Ecrit dans un style simple et accessible par un large public, ce livre à n'en point douter apporte des éléments nouveaux au passionnant débat sur l'évolution des rapports entre les hommes et les femmes.

DWL

A déjà publié Le viol au masculin, Les hommes violents et Arrête, tu me fais mal.

Anthropologue, il est enseignant et chercheur à L'Université Lumière Lyon 2 (France). Spécialiste de la condition masculine, il dirige de nombreuses études en France et au Québec.

JPF,

Anthropologue, il est enseignant à L'Université Lumière Lyon 2 (France). spécialiste de l'habitat et de l'intimité,

A déjà étudié les habitats communautaires en France et au Québec. Termine actuellement une thèse sur l'intimité domestique.

Daniel Welzer-Lang et Jean Paul Filiod, ont coordonné l'ouvrage collectif Des hommes et du masculin.

 

 


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