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Une maladie? Ce serait rassurant dans un sens. Pouvoir se dire qu'on est tous
non-violents. Sauf quelques-uns suite à une anomalie génétique, un
mauvais fonctionnement de zones du cerveau. Eh bien, non, disent les spécialistes; il faut chercher la cause
ailleurs. Dans l'énorme majorité des actes violents, il n'y a aucune
pathologie décelable. Tout au plus, une question de tempérament. C'est
quoi, au fond, un tempérament? Une mixture complexe: un peu d'inné, un
peu de développement affectif, un peu d'éducation, un peu d'événements,
le tout bien mélangé. Ça donne des enfants qui se contrôlent mieux
et d'autres moins bien. Bougeotte, soupe au lait, susceptibles,
impulsifs: ce sont des prédispositions, pas vraiment des perturbations.
Mais ces enfants doivent être aidés: rester calme leur demande
beaucoup plus d'efforts qu'à d'autres. Le truc est de les encourager quand ça se passe bien: quand Virginie
parvient à garder son derrière dix minutes d'affilée sur son banc de
première année, quand Kevin se défonce sur son ballon de foot plutôt
que sur sa sœur, quand Sarah répond aux provocations par la rigolade.
Relever leurs "mérites" a pour effet de requinquer ces
enfants rendus antipathiques (parfois jusqu'à la dépression) par leur
violence. Contagieuse? Toutes les émotions fortes sont communicatives. C'est vrai pour les
adultes comme pour les enfants. Chacun a l'expérience d'atmosphères
orageuses, où tout le monde est à cran. Quoi qu'on dise, la tension se
transmet; elle a plus de poids que les mots. Quand, hors de soi, on
menace, on bouscule, on frappe: Tu vas arrêter de harceler ton frère!",
l'énervement est reçu cinq sur cinq par l'enfant à qui il s'adresse.
Les ordres de retour au calme, submergés par les émotions, ont un
effet contraire. Le tonnerre redouble. Une fois, ça va. Mais lorsque la
vie familiale n'est qu'une succession d'orages lorsque l'enfant passe
son temps à éviter 1a foudre des parents ou entre les parents, il
devient électrique à son tour. Pour en sortir il lui faut rencontrer
d'autres relations positives, des moments de désintoxication, de
"débriefing". Voir la violence, surtout si elle vient de ses
propres parents, incite à 1a reproduire. Et assister à des spectacles, des émissions des jeux vidéo
"hard" ? La relation "électronique" n'a pas le même
impact que la relation affective mais, en overdose, la violence
transsude des écrans et contamine l'enfant. Un des mécanismes de cette
contagion est simple: lorsqu'on est débordé par une violence, on
essaie de reprendre prise sur elle en se mettant du côté de
l'agresseur. Pour éviter d'être victime, on joue à être du côté
des "forts", ceux qui désintègrent avec leur épée laser,
ceux qui hurlent, frappent et humilient. On les admire, donc on les
imite Plus on entre dans cette spirale, plus on est fasciné par le
pouvoir brutal, plus on recherche des sensations fortes. Par plaisir? Si le spectacle de la violence attire, c'est qu'il suscite une sorte
de plaisir. Tout le monde n'est pas amateur de catch mais la démolition
est une recette très commerciale depuis les premiers Game-Boys
jusqu'aux derniers faits divers. Et, quand on est acteur de violence, y prend-on du plaisir? Les
animaux ne sont pas violents gratuitement: ils défendent leur
territoire, réagissent à la peur, encaissent certaines frustrations et
douleurs... En somme, l'agressivité humaine déborde pour les mêmes
raisons: sentiment d'être envahi, angoisse, humiliations et souffrances
diverses... Au total, pas vraiment du plaisir. Plus rarement, au cœur
de l'action, peut surgir l'ivresse de la destruction. Chez l'enfant, le
sadisme est exceptionnel. Le "plaisir" apparent à faire du
mal ne serait que la Affaire de garçons? Les guerres sont des affaires d'hommes, dit la chanson. Et les
bagarres sont majoritairement masculines depuis la crèche. Encore que -
entend-on rétorquer - les filles ne sont pas en reste, elles provoquent
en douce, attisent les conflits, manipulent les forts en muscles... A ce
moment de la conversation, on passe éventuellement à la basse-cour:
"Regardez un poulailler, vous aurez vite compris de quel côté se
trouve la brutalité." Idéologie, quand tu nous tiens... Dès qu'il est question de différences entre les sexes, personne
n'est complètement objectif. Chacun trouve des arguments. Le mâle
agresse l'autre pour rester dominant. Mais la femelle se montre
impitoyable pour défendre ses petits. Et la lionne chasse mieux que son
paresseux mari. Reconnaissons-le: malgré tout, dans le zoo humain, on
valorise plus l'affrontement dans les relations ou les sports chez les
garçons que chez les filles. Les clichés virils sont plus violents que
les trucs de nanas. C'est vrai. Mais, au milieu d'une empoignade
familiale, le sexe importe peu, sauf pour le style de violence utilisée.
Quoi qu'il en soit, Baptiste qui a reçu le poing d'une armoire à glace
nommée Diane en pleine tronche ne trouve plus que les filles doivent être
protégées des garçons. Petite violence deviendra-t-elle grande ? "Il arrache les pattes des insectes et poursuit vos chats avec
un marteau? C'est pour ça que vous consultez avec votre petit Adolphe?
Rassurez-vous, ça passera avec l'âge, madame Hitler." On connaît. Cette blague fait grimacer plus que rire. Que penser de
la violence manifestée par l'enfant? Parfois, on se prend à imaginer
la destructivité d'une tape de 1 an assenée avec une force d'adulte.
Et on voit, derrière le jouet projeté avec rage, les dégâts de son
impact quelques années plus tard. Ça fait peur. Pourtant, chaque âge
s'accompagne de manifestations plus ou moins violentes liées aux
besoins du développement. Le bébé de 2 mois hurle comme un damné pour faire entendre sa
faim, sa douleur, son malaise à travers la porte la plus épaisse. Le nourrisson tire les cheveux et met les doigts malencontreusement
dans les yeux du gentil adulte qui le porte, comme ça, pour explorer au
seuil de sa première année. Quand le "crèchard" de 18 mois frappe et mord, il n'est
qu'à l'aube d'une prise de conscience de sa force qui s'affirme aux dépens
du collègue gênant ou "bon à croquer". L'opposition classique entre 2 et 3 ans - le "non" pour
s'affirmer est jalonnée de colères cataclysmiques. Un peu plus tard, ce sont les problèmes de rivalité. Paf! Ça
recommence. L'âge de raison atténue l'aspect le plus primaire des réactions
explosives; mais elles se manifestent encore, même dans les périodes
plus calmes de l'enfance. En finit-on un jour de râler contre la
frustration, de se battre pour faire sa place? Et l'adolescence voit resurgir l'impulsivité comme moteur de
projets. À ce moment, apparaît une nouvelle sorte de violence, celle
du risque, pour éviter l'endormissement. À travers tout cela - généralement - l'enfant se socialise. Entre
les coups apparaissent de larges espaces bleus où s'oublie le bruit du
tonnerre. Si ce n'est pas le cas, si la violence devient une façon d'être,
on peut s'inquiéter. Quant à la tourmente, même "normale",
il n'est pas interdit d'y poser ses limites. Pour garantir le respect de
l'autre... et de soi-même: être parent n'inclut pas l'engagement
"maso" à supporter tout énervement, toute destruction. Et
puis, l'enfant attend implicitement dans ses crises violentes des repères
parentaux, des protections pour ses émotions qui filent en tous sens. ----------------------------------------- Je tire le premier ou l'agressé agresseur Par Sabine Van Trimpon Julien est entré dans la classe...Il claque la porte et shoote dans
le cartable de Pol, bouscule Céline, insulte Damien et donne un coup de
poing à Loïc...Quatre enfants en colère, quatre enfants agressés...Julien
est empoigné avec force par Madame: "Tu es violent et méchant, tu
vas dans le coin et tu y reste." Julien pleure seul. Agressivité, violence? Ou alors révolte mal gérée d'un enfant,
besoin de reconnaissance, besoin d'existence, besoin d'être quelqu'un
dans le groupe? Amélie 4 ans, aime tellement son petit frère qu'elle l'embrasse et
le serre jusqu'à l'étouffer Agressivité, violence? Ou alors émotion vécue l'intérieur de soi
avec telle ment d'intensité que, pou en être soulagé, il faut agir
parfois trop fort, parfois mal? Sébastien a enlevé sa ceinture à la récréation, il tourne sur
lui-même et frappe les autres. Il a 6 ans, il fait mal. Agressivité, violence? Ou alors besoin de faire peur, besoin de faire mal aux autres pour se
protéger, pour éviter d'avoir soi-même mal? Jimmy, 6ans, envoie à Aurélie qui vient de passer un temps considérable
à se faire jolie pour la fête de l'école: "De toute façon, tu
es moche". Agressivité, violence? Ou alors sentiment de jalousie non exprimé,
mots qui traduisent une réalité autre? Antoine, 3 ans, enfonce la cuillère de panade dans la gorge de sa sœur
au point de la blesser. Devant la colère de sa mère, il répond:
"je voulais qu'elle mange bien". Cyril veut jouer au loup; Nicolas un enfant de sa classe qui est
sourd, refuse. Cyril lui hurle dans les yeux: "Toi tu es sourd,
alors tu n'as qu'à obéir". "Hein! oui, maman, que je mange proprement, moi à table, et que
je mange mes croûtes?" demande Adrien chez des amis, alors que son
frère, un peu plus âgé, vient juste de renverser son verre de
limonade. Agressivité, violence? Ou alors... Dans certaines situations l'agresseur est au fond aussi l'agressé;
celui qui fait ma est parfois celui qui a mal ou qui est mal. La
violence devient alors le langage, le cri de celui qui ne sait plu ou
pas encore communique d'une autre manière, constructive. Ce que l'on qualifie d'agression ou de violence est par fois une défense
mise en place pour se protéger, un moyen (inadéquat sans doute) de se
faire entendre et de prouver son existence Chacun d'entre nous, lors
qu'il sent son identité menacée, son existence figée, sa vie en perte
de sens, lorsqu'il se sent emprisonné par les autres, agresse... Pour
sur vivre... Les enfants aussi parfois très fort, parfois même plus
fort. L'enfance n'est pas un long fleuve tranquille Si l'on remonte aux racines de la violence, on rencontre toujours
l'expression très forte de l'instinct de survie. Depuis la lutte pour
la nourriture jusqu'au combat pour être reconnu par les autres et se
faire une place, la violence est présente et ne peut être ignorée, niée,
gommée du fonctionnement de l'être humain. Le développement de l'enfant passe par des étapes successives où
s'alternent gratifications et frustrations, moments sécurisants d'équilibre
et périodes chaotiques d'incertitudes. Grandir, c'est pouvoir intégrer tout cela et parvenir à acquérir
son identité et la garder, c'est pouvoir s'adapter et découvrir le
monde extérieur avec confiance grâce à la construction d'un monde intérieur
fort et sécurisant. Quand l'enfant sait qui il est, qu'il croit en sa
valeur, il rencontre les autres sans les considérer comme des menaces. Ainsi, l'alternance plaisir-déplaisir aide à la construction de la
personnalité. Lorsque la frustration apparaît, c'est comme un moteur
qui se met en marche afin d'obtenir l'objet convoité qui amènera le
plaisir, temporairement. Mais si cette frustration est trop grande, non
reconnue, jamais satisfaite, le moteur s'emballe, c'est le dérapage.
L'enfant explose, déborde. Le passage à l'acte traduit une tension
interne devenue trop forte. L'enfant passe rapidement des invectives à
des actes de violence. Ce climat d'agressivité ouvertement exprimée
choque l'adulte; peut-être le renvoie-t-il à sa difficulté
personnelle de gérer ses situations conflictuelles; peut-être aussi le
laisse-t-il complètement perdu, désarmé. L'enfant est vite envahi par ses émotions; se contrôler, mettre des
mots sur ce qu'il vit et qu'il ne comprend pas toujours très bien est
difficile. Prendre conscience de ses émotions, les accepter et les
communiquer demande beaucoup de temps et un apprentissage certain. On ne
dira jamais assez l'importance capitale d'une attitude éducative
valorisante... Notion subtile et difficile... L'éducation d'un enfant
est certainement la mission la plus périlleuse qui soit. Il n'y a pas
de recettes, pas de chemin tout tracé, pas de techniques infaillibles.
Il y a la patience, le respect, la communication, la tendresse. Il y a
un cheminement quotidien fait de règles, de compromis. Il y a le dosage
difficile de fermeté et de souplesse qui permet à l'enfant - et aux
parents aussi - de grandir. Notre enfant attaque... Que faire? Lui offrir un punching-ball? L'inviter à hurler (dehors!) un bon
coup, histoire de se défouler? L'aider à trouver ses mots pour dire ce
qui ne va pas, ce qui le met en rage ? Reconnaître ses sentiments ? Et,
éventuellement, leur bien-fondé? Imaginer avec lui d'autres manières
d'arriver à ses fins? Réaménager les lieux, les occupations pour que
chacun se sente reconnu, respecté, pour diminuer certaines causes de
frottement? Le consoler si on le devine malheureux lui-même, agresseur
souffrant? Tout est possible. Selon l'enfant, le contexte, le moment, notre
culture. Il n'y a ni truc qui marche, ni recette. À chacun son style, sa compréhension, sa disponibilité... ----------------------------------------- Agressifs dés le berceau:
Le stress n'épargne pas les petits... Par Danielle Debluts "En trente ans de travail à la crèche, ce qui a le plus changé,
c'est la violence des enfants. Ils frappent, ils répliquent, l'un d'eux
m'a même craché dessus" Cet amer constat d'une puéricultrice chevronnée vaut d'y regarder
de plus près. La crèche comme communauté de jeunes enfants est
propice à l'observation. Nos enfants sont-ils plus violents ou, plus
exactement, davantage agressifs que nous ne l'étions? Sont-ils
agressifs plus jeunes? Parmi d'autres jours, l'arrivée à la crèche... Denis est jeté à la crèche par sa maman aussi pressée que les
autres matins. Théophile arrive entre son papa et sa maman qui
chicanent à propos de tout et de rien. La maman de Céline et Sébastien,
détendue, prend le temps. Elle ôte manteaux et chaussures, elle leur
parle, elle raconte aux puéricultrices les petits événements de la
maison, elle quitte ses enfants en douceur et se retourne pour un ultime
bisou. Nadia passe délicatement des bras de son papa à ceux de la puéricultrice, c'était dur pour
elle de se lever ce matin et c'est plus difficile de quitter son papa
que sa maman. L'enfant sera-t-il à la crèche le reflet de ses parents,
agressif, grincheux, serein? C'est tentant de le croire ...et une matinée, Matin propice à un climat agressif, ce jour là. La pluie confine
les enfants à l'intérieur et tous les enfants sont présents. Denis réagit
promptement à tout ce qui le dérange: il mime une dizaine de fois la
position de combat de Power Ranger, un héros de dessin animé japonais.
Théophile n'attend pas qu'un autre le gêne: il fait le tour du groupe
en répétant la même séquence. Il arrache son jouet à un enfant
captivé par son jeu, le fait pleurer et, satisfait, abandonne le jouet
deux mètres plus loin avant de passer à l'enfant suivant. La veille,
Théophile exécutait inlassablement un autre scénario: tirer un
enfant, puis le pousser et, enfin, le consoler! Sébastien vient d'embêter
son voisin, sa sœur Céline lui donne un bisou. Au fil des agressions
conjuguées de Théophile et de Denis, les enfants s'agitent, courent
dans tous les sens et bousculent, chacun à leur tour, le dernier venu
à la crèche, le plus petit de la bande, le plus timoré. Pourquoi cette agressivité en couches-culottes? Observer ce groupe de grands à la crèche est interpellant. Le jeune
enfant, naturellement agressif, le serait-il davantage en communauté?
Mais alors, quelle vie d'enfant au milieu de tant d'agressions!
L'agressivité fluctue, bien sûr, dans une crèche. Les journées ne
sont pas toutes noires comme ce matin-là. Les agressions diminuent
quand l'espace extérieur est ouvert, quand le groupe est réduit, quand
le nombre d'enfants agressifs est minime, quand Lin jeu structuré succède
aux activités libres, quand les adultes sont détendus... Mais, en fait, tout milieu d'accueil ne concentrerait-il pas les
raisons de voir éclore et éclater l'agressivité de ces petits? L'enfant vient de sa famille La maman de Théophile a un horaire de travail incohérent et un
dernier-né dont la santé est vacillante. Son papa a perdu son emploi.
Le monde du travail ne fait guère de cadeaux aux familles. Le stress
familial n'épargne pas les petits. Dans la société du chacun pour
soi, l'enfant doit-il lui aussi écraser l'autre ? Les parents de Céline et Sébastien viennent de se quitter. Leur
maman reste égale à elle-même et toujours à l'écoute de ses deux
enfants. Denis n'a pas de papa, Power Ranger comme baby-sitter, trois sœurs,
une maman et une grand-mère. Le seul homme de la famille est sans doute
vivement encouragé dans ses postures de petit mâle. "C'est le règne
de l'enfant-roi. Certains parents rient de ce dont il ne faut pas
rire", constate une puéricultrice. Le papa de Joachim encourage le comportement agressif de son fils:
"Tu ne dois pas te laisser faire!" L'agressivité naturelle de
l'enfant n'est pas toujours canalisée. "Les parents sont devenus plus agressifs. Le matin, ils vous
jettent les enfants à la figure. Le soir, plutôt que de nous saluer,
ils nous demandent: 'Est-ce que vous lui donnez à manger, au
moins?" Si certaines valeurs se perdent comme le respect de
l'autre, qu'apprend l'enfant de tels adultes? À parents stressés,
enfants agressifs? Ce serait trop simple. "Les parents de Jonathan
sont vraiment cool, et lui est intenable..." L'enfant atterrit en société Le bébé à la crèche apprend tôt à se socialiser. Encore protégé
dans son berceau, son relax ou le parc, dès qu'il se déplace, il
rencontre d'autres petits. Chacun protège son territoire, son biberon,
son nounours. C'est tentant de chiper le jouet de l'autre, c'est normal
de se défendre et tous les moyens sont bons. À la maison, il n'y a que
le frère ou la petite voisine; à la crèche, ils sont une dizaine de
"prédateurs". Autant s'armer le mieux possible: il s'agit de
se défendre tôt, nécessité oblige. De là à ne pas déraper l'une
ou l'autre fois, à ne pas s'y mettre tous, surtout les jours d'orage ou
de grande affluence... L'électricité dans l'air est même parfois au sein de la crèche.
Les travailleurs de la crèche ont des soucis analogues à ceux des
parents. Insécurité de l'emploi, couples en crise, problèmes de santé,
altercations entre collègues. Les enfants, sensibles à la tension, au
malaise de ceux qui les entourent, perdent leur sérénité. Parfois,
ils s'agressent, tandis que les adultes se crêpent le chignon. C'était un mauvais jour quand Bertrand a répliqué à la puéricultrice
énervée: "Tais-toi!" Pas contente, elle lui a répondu:
"Non, je ne me tais pas!" Le dialogue de sourds s'est
poursuivi de plus belle. Bertrand, de nature assez agressive mais
terriblement malin, a parlé pour lui et pour tous les autres, enfants
et adultes. Porte-parole en culottes courtes, il a ramené le calme après
la tempête. La crèche, creuset de toutes les tensions Présentée de la sorte, la crèche est le lieu de vie le plus
inadapté à l'enfant. Arrêtons là cette sinistre caricature: Cette
matinée était particulièrement "catastrophe". L'enfant à
la crèche est au centre d'un faisceau qui concentre tous les malaises.
Son agressivité naturelle en est exacerbée. Auparavant, l'éducation d'un enfant était rigide. À la maison
comme à la crèche. Il y a trente ans, les enfants à la crèche étaient
plus disciplinés. Matés, peut-être? Les enfants d'aujourd'hui s'expriment plus librement. Trop parfois,
quand plus rien ne les encadre. Respecter l'enfant, l'élever (plutôt
que l'éduquer) en lui offrant un bon tuteur pour qu'il ne devienne pas
une mauvaise herbe. Avoir un temps de parole entre adultes (y compris
entre parents et travailleurs de la crèche) quand naît un malaise,
avoir un lieu de parole pour l'adulte que la vie désarçonne. Ouvrir
l'espace aux enfants. Quelques suggestions pour que l'enfant ait le
temps de vivre sa petite enfance plutôt que de la gagner. ----------------------------------------- Je te préserve, je me
violente Mélanie s'est abonnée aux urgences. Si ce n'est pas une fracture de
la jambe, c'est une entorse de la cheville... Ce n'est qu'après qu'elle
se fut délivrée d'un secret bien lourd à porter que ses proches ont
pu comprendre que ça ne marchait pas, qu'il y avait dans sa vie une
fameuse entorse... À défaut de pouvoir dire, on laisse le corps parler. Les maux
relaient les mots. S'abîmer la peau pour crier à quel point on est écorché. Se
mettre en difficulté scolaire pour éluder un échec plus essentiel.
Avoir des migraines à se taper la tête contre les murs. En avoir plein
le dos. Avoir une crise d'asthme pour dire qu'on étouffe. Etre
allergique à force d'être sensible. Se fait-on violence plutôt que d'exprimer la violence subie? Se
maltraite-t-on pour éviter de faire violence à d'autres? Intériorise-t-on
jusqu'à se faire mal ce qui s'extériorise avec peine? Le langage emprunte de nombreuses voies. Il est clair et sans détour,
il est agressif et sans nuances, il est sibyllin et pose question, il
est codé et réservé à l'un ou l'autre futé. La violence contre l'autre, spectaculaire, interpelle. La violence contre soi, discrète, est souvent inaperçue. TÉMOIGNAGE Les journées saucissonnées des petits en maternelle "Le stress envahit les classes maternelles. Surtout, depuis que
la crise économique a frappé de plein fouet les familles. Le stress
des parents se répercute sur les enfants. Ceux-ci sont fatigués. 'Tout
particulièrement, les lundis et les jeudis matin: ils bâillent à se décrocher
la mâchoire parce qu'ils sont épuisés d'avoir passé le week-end ou
le mercredi après-midi dans une atmosphère tendue, devant la T.V. ou
enfermés dans de petits appartements de ville. Le matin, on les amène
à toute allure, on les jette. Le soir, ils trépignent à la garderie,
ils sont énervés, on sent qu'ils luttent déjà... De nombreuses écoles maternelles renforcent ce climat. Les bambins
sont soumis à une structure rigide et à des horaires mal combinés.
Leurs journées sont saucissonnées entre le maître de musique, la dame
de la ludothèque, le prof de psychomotricité... Sans compter les récréations
et les siestes imposées à heures fixes. Idéalement, on devrait suivre
les rythmes, besoins et intérêts des enfants. Quand le groupe est
fatigué, il devrait pouvoir jouer ou s'adonner à une activité calme,
et ce quel que soit le programme. Dans les activités, on est trop souvent braqué sur le résultat.
Pour s'en rendre compte, il suffit de passer dans les classes au moment
de la fête des mères: c'est l'hystérie collective! Les instits
mettent un point d'honneur à faire faire à leurs élèves les plus
beaux présents. Alors qu'on devrait les laisser s'exprimer librement.
Tout simplement. Même si l'objet obtenu se révèle une horreur...
" Un ancien professeur de psychopédagogie en section maternelle: La violence n'a pas besoin d'être agie pour être agissante ! mutisme, Chacun sait ce dont il est capable pour en imposer. Chacun sait ce
qu'il a subi. On n'oublie rien de rien. ----------------------------------------- Par Michel Defourny Trop souvent, dans le livre de jeunesse, on présente le conflit
comme étant évitable et on dénonce principalement son inutilité.
Pourquoi tromper ainsi les enfants lecteurs ? Bien des conflits sont nécessaires
et, corrélativement, une certaine forme de violence est indispensable
pour changer le monde. Crocodile jouait du violon. Il s'exerçait à longueur de journée et
parfois même durant la nuit. Son voisin, Éléphant, était exaspéré
au point de devenir malade. Il avait beau crier grâce, Crocodile ne
voulait rien entendre. Un artiste n'a-t-il pas le droit sinon le devoir
de se perfectionner? C'est alors qu'Éléphant prit la décision de
s'acheter une trompette. Pourquoi ne deviendrait-il pas musicien lui
aussi? L'affrontement était inévitable: violon contre trompette
Couvercles de casseroles et foreuse électrique entrèrent dans la
danse. Éléphant, poussé à bout de nerfs, se choisit le plus gros des
marteaux qu'il put trouver. Il frappa si bien et si fort que le mur
mitoyen s'effondra, mettant nez à nez les deux adversaires aussi
surpris l'un que l'autre. Tout bascula alors. "Puis-je vous offrir
le thé?", bredouilla l'Éléphant. Les deux comparses s'assirent
à table et se mirent à discuter. S'ils formaient un duo? Avec le
temps, l'amitié d'Éléphant et de Crocodile grandit et leur musique
n'en fut que meilleure. Jamais le mur ne fut reconstruit. Le récit de Max Velthuijs, illustré avec humour et vivacité, est
beaucoup plus complexe qu'une lecture rapide le laisserait supposer.
Nous sommes loin de la leçon moralisatrice lénifiante où bien et mal,
tort et raison... seraient immédiatement identifiables. Ici, chacun des
deux protagonistes peut développer une argumentation cohérente pour défendre
son point de vue. Crocodile est musicien. Il ne pourra atteindre un haut
niveau instrumental qu'au prix d'un travail acharné et ingrat. Mais,
tout autant, son voisin a le droit de vivre dans la maison d'à côté.
Vivre, c'est-à-dire se sentir bien entre ses quatre murs, au calme si
l'on y aspire. Éléphant qui aime lire doit pouvoir le faire sans
devenir enragé, parce que, de l'autre côté du mur, quelqu'un fait du
vacarme. En traversant la paroi, ce qui était musique est immédiatement
devenu bruit, vibration, agression! Après un premier essai de conciliation manqué puisque Crocodile
reste muré dans sa logique, son bon droit et sa bonne conscience, le
conflit ne peut qu'exploser. À l'agression musicale du violon
correspond la contre-offensive presque triomphante de la trompette. Eléphant
avait-il le choix ? Ou il cédait en vidant les lieux, ou il résistait
en tentant désespérément de se faire comprendre. Max Veltkuijs montre
la montée de la violence réciproque et son déchaînement implacable,
chez deux êtres que tout prédisposait pourtant à la quiétude. À
noter toutefois que les protagonistes devant l'ampleur des dégâts matériels
auront la sagesse d'éviter les coups. Éléphant et Crocodile se
montrent capables de s'asseoir à la table des négociations et de
surmonter leurs difficultés, se proposant une collaboration
respectueuse, rapidement devenue amitié et dépassement. Le livre se termine positivement par la célébration joyeuse de la
victoire de la paix sur l'individualisme, la bêtise et la brutalité.
Il invite l'enfant à préférer les mots qui conduiront à la réconciliation.
Mais tout autant l'album de Max Velthuijs permet de poser de multiples
questions. L'affrontement était-il évitable? La violence était-elle nécessaire?
Fallait-il que l'un des partenaires cède la place à l'autre, se taise,
acceptant un compromis mutilant? Le résultat auquel sont arrivés
Crocodile et Éléphant, une paix des braves, aurait-il pu être atteint
s'il y avait eu d'emblée conciliation? Savons-nous qu'une violence, qui
peut devenir parfois terrible, sommeille en nous? D'où vient-elle ?
Faut-il l'émousser et l'éteindre? Faut-il se culpabiliser lorsqu'elle
affleure? Ou, au contraire, devons-nous parfois la manifester? Dans
quels cas est-elle légitime? Et jusqu'où pouvons-nous nous laisser
entraîner par elle? Comment la maîtriser lorsque nous sentons que
certaines limites ne peuvent être franchies ? |