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PROMOUVOIR L'ÉGALITÉ : |
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Allocution d'ouverture Discours introductif : Rapport sur le sous-thème 1 a: Rapport sur le sous-thème 1 b: Rapport sur le sous-thème 2 a: Rapport sur le sous-thème 2 b: Conclusions générales Allocution de clôture Annexe 1
Le Séminaire International "Promouvoir l'égalité: Un défi commun aux hommes et aux femmes" s'est tenu du 17 au 18 juin 1997, au Palais de l'Europe à Strasbourg. Il y avait environ quatre-vingt participant(e)s, tous et toutes concerné(e)s et impliqué(e)s par la promotion de l'égalité entre les femmes et les hommes. Ils/elles provenaient de 32 pays. La liste des participant(e)s figure à la fin du présent document (Annexe I). Le Séminaire était organisé dans le cadre des travaux du Comité Directeur pour l'Egalité entre les femmes et les hommes (CDEG). Le principal objectif du Séminaire était d'initier un débat européen et de sensibiliser au fait que la réalisation de l'égalité nécessite une collaboration entre les femmes et les hommes. L'égalité est une question qui concerne désormais autant les femmes que les hommes. La promotion de la femme pendant ces dernières années a changé la vie et l'environnement des femmes et des hommes, créant parfois des domaines de tension entre les sexes. Il faudrait définir ces domaines et discuter des moyens de surmonter ces tensions. Au-delà, le but du Séminaire était de mettre en évidence l'évolution positive des rôles masculins traditionnels et d'étudier les liens entre les structures patriarcales traditionnelles de la société et la violence à l'égard des femmes, le patriarcat et le militarisme. Les deux thèmes du Séminaire étaient:
2. Les hommes et la violence: la logique de l'inégalité En plus des rapports sur ces thèmes, durant le Séminaire, deux importants discours introductifs ont été présentés. L'un a été fait par Mr Bengt WESTERBERG (Suède) sur l'égalité comme facteur d'évolution positive des rôles masculins et de la société. L'autre exposé était présenté par le Professeur Alberto GODENZI (Suisse) sur les hommes et la violence et la logique de l'inégalité. Les conclusions générales ont été présentées par le Rapporteur Général, Mr François DE SINGLY (France). Mme Agnete ANDERSEN (Danemark), Mme Ludmila BOJKOVA (Bulgarie), Mme Martine CHAUMONT (Belgique), M. Stanislas TURBAMKI (Pologne) et M. Santiago URIOS MOLINER (Espagne) se sont alternés à la présidence du Séminaire. L'importance du Séminaire a résidé dans le fait qu'il a été conçu comme un moyen permettant aux hommes de s'exprimer sur la façon dont les femmes et les hommes devaient travailler pour l'égalité, et de discuter entre eux et avec les femmes de leur évolution ces dernières décennies. Le développement des rôles masculins vers une coopération et un partenariat accrus à l'égard des femmes a été une question centrale. Le Séminaire a présenté d'autres images des hommes, des hommes qui n'aiment pas et n'acceptent pas le rôle traditionnel masculin. Le Séminaire a mis en place plusieurs idées sur la façon de continuer le travail dans ce domaine et identifié un nombre spécifique d'activités que le Conseil de l'Europe pourrait entreprendre dans le but de favoriser la coopération entre les femmes et les hommes sur les questions d'égalité. Le présent document reproduit les discours, les rapports et les conclusions du Séminaire.
Mardi 17 juin 1997 8 h 30-9 h 15 Accueil et enregistrement des participant(e)s au Palais de l'Europe
12 h 30-14 h 00 Pause déjeuner 14 h 00-15 h 00 SÉANCE PLÉNIÈRE
15 h 00-18 h 00 Discussion en groupes de travail
16 h 15-16 h 45 Pause café 18 h 00 Vin d'honneur (Restaurant du Conseil de lEurope) Mercredi 18 juin SÉANCE PLÉNIÈRE 9 h 30-10 h 15 Présentation des rapports sur: Salle 9
10 h 15-13 h 00 Discussion en groupes de travail
11 h 30-11 h 45 Pause café 13 h 00-15 h 00 Pause déjeuner 15 h 00 SÉANCE PLÉNIÈRE
Allocution de clôture prononcée par M. Daniel TARSCHYS, Secrétaire Général du Conseil de l'Europe par Monsieur Pierre-Henri IMBERT, Directeur des Droits de l'Homme Mesdames et Messieurs, C'est avec un plaisir tout particulier que je vous souhaite la bienvenue au Conseil de l'Europe aujourd'hui. Vous allez discuter, pendant les deux jours à venir, d'un sujet dont il est inutile de souligner l'importance : l'égalité entre les femmes et les hommes. Certes, ce n'est pas le premier séminaire que la Direction des Droits de l'Homme organise sur cette question. Au Conseil de l'Europe, la promotion de l'égalité entre les femmes et les hommes fait partie intégrante, depuis longtemps, de la promotion des droits de la personne humaine. Cependant, j'ai l'impression que, aujourd'hui et demain, quelque chose de nouveau va se passer. Peut-être, je l'espère, pourrons-nous nous dire que ce Séminaire aura marqué un tournant; qu'il aura ouvert de nouvelles perspectives pour la réalisation de l'égalité. Pourquoi suis-je si optimiste, alors que je sais que les progrès dans ce domaine sont très lents, et que certains parlent aujourd'hui d'un retour de manivelle, engendré notamment par les conditions économiques difficiles sur notre continent? Peut-être simplement parce que c'est la première fois que j'ouvre une manifestation sur l'égalité, où les femmes et les hommes participent en nombre égal. Vous allez donc pouvoir entreprendre un véritable dialogue, entre femmes et hommes, autour de ce défi commun: comment réaliser l'égalité ? Je voudrais rendre hommage au Comité directeur pour l'égalité entre les femmes et les hommes, pour avoir inclu ce sujet dans son programme d'activités. Je voudrais également souligner l'apport important - tant intellectuel que matériel - des autorités suédoises à ce Séminaire. Avant que vous ne commenciez vos discussions, permettez-moi de vous faire part de quelques réflexions sur le sujet qui nous préoccupe. Il y a plus de cent ans, Louise Michel, une révolutionnaire française (elle a pris activement part à la Commune de Paris) et combattante pour les droits des femmes - disait: "Nous voulons apprendre aux femmes quels sont leurs droits et leurs devoirs; nous voulons que l'homme regarde sa compagne non comme une esclave, mais comme une égale". Tout un programme de promotion de l'égalité était contenu dans cette affirmation, un désir de former les femmes et les hommes pour qu'ils aient une nouvelle vision de leurs relations, un désir de changer leurs rapports de pouvoir. Aujourd'hui, à l'aube de XXIe siècle, pouvons-nous dire que l'objectif de Louise Michel a été atteint? Quel est le chemin parcouru? Qu'est-ce qui nous reste à accomplir? D'aucuns disent que la réduction de l'inégalité entre les sexes a été la plus grande révolution du vingtième siècle, et que nous n'avons pas encore pu en mesurer toute la portée. Certes, au moins en Occident, les femmes ont conquis une autonomie juridique et économique; elles ont obtenu une égalité de droits avec les hommes; elles ont investi le marché du travail en grand nombre. Elles sont sorties de la sphère privée, où les hommes les avaient confinées; elles ont fait leur entrée dans le domaine public, qui leur était quasiment interdit, il y a cent ans. Pourtant, il est incontestable que, malgré les progrès accomplis, l'écart entre le droit et la pratique est encore très grand. Dans presque tous les domaines, les femmes sont encore victimes de discrimination, et parfois marginalisées. Prenons l'exemple des récentes élections législatives en France. Il y a maintenant 10% de femmes à l'Assemblée nationale. Cela a été considéré comme un grand progrès, et H est vrai que, auparavant, ce chiffre était de 6%. Mais il suffit de constater que les hommes constituent encore presque 90% des élus pour comprendre qu'il reste encore beaucoup de résistances, beaucoup d'obstacles qu'il faudra surmonter. Aucun pays européen, aussi avancé soit-il dans ce domaine, peut se prévaloir d'avoir atteint une égalité complète entre les femmes et les hommes. De plus, dans de nombreux pays, la question de l'égalité ne paraît plus être prioritaire, comme si on considérait que les femmes avaient désormais assez de droits, ou que les droits qu'elles ont obtenus ne leur sont pas vraiment dus. La réticence à poursuivre l'adoption d'actions positives pour corriger les inégalités, actuellement visible dans de nombreux pays, en témoigne. Et il y a également cette tension que l'on sent parfois, entre les femmes et les hommes, peut-être due à ce bouleversement des relations suite à l'émancipation des femmes. Cette émancipation a créé un vide, qui n'a pas encore été comblé, et qui est source de déstabilisation. Mais on peut aussi penser que les hommes éprouvent un sentiment diffus de peur; peur de la perte de leurs points de repère traditionnels dans la famille et la société; perte du pouvoir au sens large. On parle beaucoup du nécessaire changement des mentalités. Mais comment y parvenir? Comment faire comprendre à tout le monde que l'égalité est une question de justice, que nos sociétés ont besoin de l'égalité, qu'il y va de leur bon fonctionnement, de leur développement harmonieux? Quelles sont les méthodes et les stratégies que nous devons adopter? J'espère qu'au cours de ce séminaire, vous allez commencer à trouver des réponses à ces questions. Nous savons qu'aucun retour en arrière n'est possible. La constitution d'un espace véritablement commun aux hommes et aux femmes, un espace d'égalité des droits et des chances se fera, parce que sont en cause les droits de l'être humain et le fonctionnement de la démocratie. Mais cet espace ne pourra se créer qu'à travers un dialogue constant entre les femmes et les hommes, un dialogue sur les questions les plus difficiles, justement celles que vous allez aborder pendant ce séminaire. Que l'on nie comprenne bien. Je ne suis pas en train de dire que parce que les hommes participent au débat sur l'égalité, des solutions s'imposeront à nous. Ce que je veux dire, c'est que je crois que la tenue de ce séminaire, à l'échelle européenne, indique que nous ne pourrons plus aborder la question de l'égalité comme avant, comme étant essentiellement une question de femmes, relative à leur discrimination, par rapport à une norme, qui serait l'homme. Les hommes ne pourront plus rester à l'écart de ce débat. Ce séminaire constitue un signe qu'il y a des gens, femmes et hommes, en Europe aujourd'hui, qui pensent que les femmes et les hommes doivent pouvoir exercer pleinement, ensemble, tous les droits de l'être humain.
Disons les choses comme elles sont: les femmes n'acceptent plus l'injustice de leur situation. Elles ont pris leurs responsabilités dans la vie publique et parfois dans la vie politique. Elles l'ont fait souvent au prix d'énormes sacrifices et de doubles journées de travail, justement parce que c'était leur seul moyen d'y parvenir, parce que la plupart des hommes ne se sentaient pas concernés par leur émancipation. Ils ne se sentaient pas directement responsables de la vie privée, de l'éducation des enfants, de la vie de famille. Il est temps que les hommes redéfinissent, avec les femmes, le partage des tâches et des responsabilités à tous les niveaux de la vie, et en particulier dans la sphère privée. Ce partage ne peut être que bénéfique et apporter une vraie qualité de vie à tous et à toutes. Un mot, pour terminer, sur l'autre thème que vous allez discuter: celui de la violence à l'égard des femmes. Là aussi, les hommes ont leurs responsabilités à prendre. La violence à l'égard des femmes est engendrée par l'inégalité, elle n'est pas le fait d'une minorité malade. En quelque sorte, derrière cette violence, il y a la pensée que les femmes ne méritent pas le même traitement que les hommes, qu'elles leur sont inférieures. Nous savons quelles proportions cette violence peut prendre en temps de guerre, ou au nom des coutumes, des traditions, de la religion. L'éradication de la violence à l'égard des femmes est une grande question pour le Conseil de l'Europe. Le Comité directeur pour l'égalité a des projets pour élaborer des instruments juridiques contraignants pour combattre la violence à l'égard des femmes, et je m'en félicite. Ce séminaire ne devrait pas rester sans suite. Cet automne, en novembre, se tiendra à Istanbul la 4e Conférence ministérielle européenne sur l'égalité entre les femmes et les hommes. L'un des thèmes discutés lors de cette conférence sera: "Promouvoir l'égalité dans une société démocratique: le rôle des hommes". Je ne doute pas du fait que vos discussions aboutiront à de nombreuses propositions et recommandations qui pourront être transmises aux ministres. Peut-être l'idée de base que nous devrons essayer de faire passer, est l'affirmation sans équivoque que sans l'égalité entre les femmes et les hommes, jamais nous n'aurons une société pleinement juste, pleinement démocratique, pleinement développée et respectueuse des droits de l'être humain. Cet être humain qui est ou femme ou homme, mais pas neutre. Les femmes - ou les hommes - ne constituent pas une communauté particulière comme celles établies sur des critères raciaux, religieux ou nationaux. Ils sont les deux constituants de toute communauté, du genre humain. Il est temps que cette idée soit pleinement prise en compte par la société, par la démocratie elle-même. Cette idée de base doit caractériser notre démarche pendant ces deux jours. Je vous remercie de votre attention. Discours introductif par M. Bengt WESTERBERG L'égalité: un facteur d'évolution positive des rôles masculin et de la société La lutte pour l'égalité entre hommes et femmes a toujours, semble-t-il, revêtu davantage d'importance pour les femmes que pour les hommes. D'un point de vue historique, c'est une réalité assez facile à comprendre. En effet, depuis longtemps déjà, les femmes sont fréquemment, par rapport aux hommes, dans une position subalterne et défavorisée. Elles n'ont pas eu les mêmes possibilités en matière d'éducation, de métiers, de carrières, de postes de responsabilité, de revenus, etc. Grâce aux différentes réformes progressivement mises en place, elles ont pu cependant conquérir un grand nombre de privilèges jusque-là réservés aux hommes. Dans certains pays, le mien par exemple, on peut dire qu'aujourd'hui, les femmes ont obtenu l'égalité de jure. Dans d'autres encore, même si des progrès ont été faits en ce sens, Ü subsiste des disparités, même au niveau le plus officiel qui soit. Et partout, même là où la femme est, de jure, l'égale de l'homme, il reste encore un long chemin à parcourir avant d'atteindre l'égalité de facto. Il faut dire aussi que les femmes prennent encore une part beaucoup plus active au débat et à la lutte pour légalité que les hommes. Ainsi, elles sont bien plus nombreuses que leurs homologues masculins à assister aux séminaires et aux conférences sur le thème de la parité entre hommes et femmes. Dans ce séminaire, nous parlons effectivement d'égalité et de parité, une question longtemps considérée comme ne concernant que les femmes. On a beaucoup parlé de féminisme, d'émancipation des femmes, de politiques de la parité, etc. L'inégalité entre hommes et femmes est souvent jugée comme un problème qui ne concerne que les femmes. On pense souvent que c'est à elles de modifier leur situation pour avoir davantage de possibilités et d'occasions dans la vie, devenir plus indépendantes économiquement et se voir ouvrir les mêmes portes que les hommes. Bien des pays réfléchissent encore en ces termes. Mais dans les pays où l'on ne parle plus de condition féminine mais véritablement d'égalité entre hommes et femmes, les hommes ont commencé à prendre part au processus de réforme. Tel est d'ailleurs le point de vue adopté dans ce séminaire, ainsi que par certains de nos pays. Il témoigne du fait que d'aucuns ont compris que ce sont, non seulement les femmes, mais aussi les hommes qui doivent changer leur mode de vie si nous voulons réellement parvenir à l'égalité. En pratique, toutefois, cette constatation n'est pas encore devenue une réalité dans la vie de bien des hommes, pas même dans les pays où, depuis des décennies déjà, il s'est engagé une lutte pour l'égalité entre hommes et femmes. Dans certains pays, les conditions de vie des femmes ont évolué de manière spectaculaire au cours des années d'après-guerre et, en particulier, dans les années 1960. Leur taux d'activité et celui des femmes ayant des enfants en bas âge s'est rapproché de celui des hommes. Ainsi, les femmes ont acquis une plus grande indépendance économique, laquelle a contribué à accroître leur degré de liberté individuelle. Aujourd'hui, on trouve des femmes dans tous les secteurs d'activité traditionnellement dominés par des hommes.
Cependant, ce sont toujours les femmes qui assument le plus souvent l'essentiel des responsabilités en ce qui concerne la maison et les enfants. Elles continuent de faire les deux tiers ou plus du travail non rémunéré à la maison. Les études sur l'emploi du temps des ménages ont montré, à maintes reprises, que les femmes sont loin d'avoir tort lorsqu'elles disent faire une double journée de travail. Je pense que le débat qui a eu lieu en Suède sur ce sujet et notre expérience en la matière peuvent présenter un intérêt général pour d'autres pays. Dans les années 1960, la Suède a craint de manquer de main-d'uvre, et l'un des moyens dont elle disposait pour écarter cette menace consistait à faire appel aux femmes. Consciente du fait que celles-ci en faisaient déjà beaucoup à la maison, la Suède a évoqué la question de savoir comment on pourrait les soulager pour qu'elles puissent s'investir pleinement sur le marché du travail. La principale solution retenue a consisté pour le secteur public suédois à améliorer les structures d'accueil et de garde pour les enfants et pour les personnes âgées. Mais trente ans plus tard, dans les années 1990, alors que l'on avait considérablement élargi l'offre en la matière, les études sur l'emploi du temps des ménages ont montré que le volume de travail non rémunéré effectué par les femmes n'avait, pour ainsi dire, pas diminué. Le temps consacré par les femmes à tenir le foyer n'a pas beaucoup baissé par rapport aux années 1930! Mais cela ne signifie pas pour autant que la multiplication des structures de prise en charge des enfants et des personnes âgées n'ait pas largement contribué à l'égalité entre hommes et femmes. En effet, c'était un préalable indispensable à la présence des femmes sur le marché du travail Mais dans l'ensemble, cette amélioration n'a pas soulagé les femmes autant qu'on aurait pu le penser. Et il existe bien des explications à ce phénomène. Même lorsqu'il y a dans un pays des structures de garde (crèches, maternelles ou haltes-garderies) capables de prendre en charge les enfants dont les parents travaillent, il faut tout de même que quelqu'un les y amène le matin et les reprenne en fin de journée. En outre, on attend souvent des parents qui travaillent qu'ils participent aux réunions avec le personnel de la crèche, par exemple, ou encore, qu'ils assistent aux spectacles montés par leurs enfants. Et lorsqu'ils rentrent à la maison après une longue journée de séparation, bien des parents ont le sentiment de devoir consacrer une heure ou deux à jouer avec leurs enfants, et ce plus activement que ne le faisaient la plupart des parents il y a de cela 60 ans. Ce sont non seulement les structures de garde qui se sont améliorées mais aussi tous les appareils ménagers que l'on utilise à la maison comme par exemple le lave-linge. Mais non seulement nous utilisons aujourd'hui la technique de façon beaucoup plus rationnelle pour faire la lessive par exemple mais il y a aussi le fait que nous avons beaucoup plus de vêtements qu'avant, nous ne portons généralement pas la même chemise deux jours de suite, etc. Par conséquent il faut laver plus souvent. Dans bien des familles avec enfants, on fait tourner le lave-linge plusieurs fois par semaine, voire plus ou moins tous les jours. Et il faut bien que quelqu'un mette les vêtements sales dans ce lave-linge, les en sorte en fin de lessive, les place dans le sèche-linge ou les étende sur un séchoir. Et tout cela prend du temps, même dans un ménage moderne! Si je vous dis cela, c'est parce que je pense que cela nous amène à une conclusion importante. L'amélioration de l'offre des structures de garde et le progrès technique ne vont pas contribuer, à eux seuls, à réduire le volume du travail non rémunéré que les femmes doivent effectuer à la maison, en tout cas pas dans la mesure où nous aurions pu le croire. Donc, si nous voulons vraiment décharger les femmes de leurs responsabilités domestiques traditionnelles, nous devons, nous les hommes, être prêts à faire une plus grande partie de ce travail non rémunéré. Je suis convaincu que les inégalités entre hommes et femmes qui subsistent dans l'entreprise, dans les universités, dans la vie politique et ailleurs reflètent, dans une large mesure, les inégalités au sein des ménages et des familles. Je dirais donc que l'égalité à la maison est un préalable sine qua non à l'égalité à l'échelle de la société dans son ensemble. Jusqu'à présent, il semblerait que les hommes n'aient pas été aussi motivés que les femmes pour changer leur mode de vie et favoriser ainsi l'égalité avec leurs homologues féminines. Il faut simplement reconnaître que les hommes n'ont pas estimé qu'il était dans leur intérêt de promouvoir la parité des sexes. Et il n'y a rien d'étonnant à cela. Rares sont les gens, hommes ou femmes, qui voudraient, de leur propre chef, se départir de leur pouvoir et de leurs privilèges, surtout s'ils ont le sentiment de ne rien obtenir en contrepartie. Mais malgré l'absence des hommes dans la lutte pour l'égalité, il y a quand même eu des progrès, même s'ils n'ont pas été aussi importants que certains d'entre nous auraient pu le souhaiter. Tout semble indiquer que l'on continue d'avancer dans la bonne direction. Mais je pense que l'heure est venue de se demander s'il s'agit uniquement d'une question de temps ou s'il n'existe pas des obstacles moins visibles, plus subtils, à une véritable égalité entre hommes et femmes. Je répondrai par l'affirmative à ces deux questions. Je pense, bien entendu, que c'est en partie un problème de temps. Les choses ont bien changé depuis la génération de mon père et même depuis la mienne. Et il devrait y avoir encore bien des changements à l'avenir. Mais je suis également convaincu que ce n'est pas uniquement une question de temps. Outre les règles et autres formalismes qui ont toujours favorisé la discrimination à l'égard des femmes et auxquels l'on a désormais remédié dans bien des pays, il y a aussi ce que l'on pourrait appeler une "structure informelle du pouvoir" qui contribue à perpétuer la répartition traditionnelle des rôles entre hommes et femmes. Depuis longtemps déjà, les femmes subissent cette structure mais elles n'en ont pas toujours compris l'importance ou, du moins, elles l'ont sous-estimée. Quant à nous, les hommes, nous n'en avons même pas reconnu l'existence. Je crois qu'il y a là une partie au moins de la réponse à la question de savoir pourquoi l'égalité entre hommes et femmes n'a pas progressé davantage. L'historienne suédoise Yvonne Hirdman a énoncé ce qu'elle appelle deux logiques qui président à la formation de cette structure : d'une part, le cloisonnement général entre le monde masculin et le monde féminin, clairement visible sur le marché du travail comme à la maison et, d'autre part, la primauté des normes masculines dans le monde commun aux deux sexes. Cette structure informelle est, et l'on ne s'étonnera pas, beaucoup plus difficile à mettre au jour et à changer que les règles et les structures officielles, sans parler du fait qu'elle pèse sur la vie de chacun d'entre nous, sur nos relations, sur notre mode de vie familial, etc. C'est de cette structure que relèvent aussi les attentes différentes formulées à l'égard des garçons et des filles, des hommes et des femmes. Permettez-moi de vous donner quelques exemples pour vous aider à mieux saisir le mode de fonctionnement de cette structure.
Il y a de cela quelques années, alors que j'étais ministre délégué à l'égalité entre hommes et femmes en Suède, j'ai demandé une enquête pour essayer de savoir pourquoi si peu de femmes occupaient des postes de direction dans les entreprises de mon pays. Les chefs d'entreprise interrogés à ce sujet ont donné plusieurs explications différentes, en disant notamment qu'entre 25 et 32 ans, alors que l'on est censé tout donner à l'entreprise si l'on veut faire carrière, les femmes en sont à un stade de leur vie où elles veulent fonder un foyer et avoir des enfants. Les femmes? Comment font-elles? En général, les hommes sont concernés aussi. Mais pour nous, de toute évidence, la famille et les enfants ne sont pas considérés comme des obstacles. On peut voir que les exigences professionnelles auxquelles un cadre supérieur ou même intermédiaire doit satisfaire sont beaucoup moins difficiles pour l'homme, qui n'a guère d'autres obligations en dehors de son travail. Pour lui, il est facile d'arriver tôt au bureau, de rester tard, de travailler le week-end, de partir à l'étranger du jour en lendemain, etc. Ce sont surtout des normes masculines, faites par les hommes et pour les hommes, qui régissent les postes de direction. On en est même arrivé à envisager la direction comme une activité strictement masculine. 111 s'écrit des centaines de livres sur le leadership en général et quelques-uns sur lune de ses variantes, le leadership féminin. Mais qui parmi vous a déjà vu ou lu un livre sur le leadership masculin? Le leadership est par définition, considéré comme masculin. N'est-ce pas une sorte de tautologie que de parler de leadership masculin? Alors que j'étais ministre, j'ai aussi proposé en 1994 de fixer un quota minimum d'hommes parmi les bénéficiaires du congé parental d'éducation. Vous ne devinerez jamais le nombre d'hommes que j'ai rencontrés qui n'auraient jamais pu envisager de s'absenter un mois entier à tel point ils s'estimaient indispensables au bureau! Il est étonnant de constater qu'il n'y ait pour ainsi dire aucune femme irremplaçable sur le marché du travail : elles semblent n'être irremplaçables qu'à la maison. Et lorsque cette idée d'un quota de pères fut évoquée dans la presse, elle fut presque systématiquement assimilée à une sorte de mesure obligatoire ou coercitive. A-t-on jamais entendu parler de congé forcé de maternité ou de la terrible coercition qui oblige les femmes à rester chez elles avec leurs enfants en bas-âge? Bien sûr, le congé parental, d'une manière générale, est volontaire et facultatif, tant pour les hommes que pour les femmes. Mais la manière dont il est qualifié reflète les normes masculines toujours en vigueur dans la société. Il est important de voir comment les mécanismes de la société reflètent bien souvent cette structure de pouvoir informelle que nous avons évoquée plus haut Mais cela ne suffit pas. Bien entendu, il doit aussi y avoir un vrai désir de changer les habitudes sociales et une volonté de discuter de cette répartition officieuse du pouvoir, au risque pour nous, les hommes d'avoir à modifier nos propres façons de faire. Notre expérience jusqu'à présent toutefois est que les hommes n'ont pas été animés par un fort désir de changer les choses, pas plus d'ailleurs qu'ils se sont montrés disposés à reconnaître l'existence de cette structure officieuse du pouvoir. Peut-être le fait qu'ils soient prêts à accepter des réformes de jure est-il dû en parie au fait que nombre d'entre eux ont le sentiment qu'elles n'ont pas vraiment d'importance réelle dans la "vraie vie".
Si nous voulons que la lutte pour l'égalité s'accélère, je crois qu'il est urgent que nous, les hommes, reconnaissions l'existence de ces mécanismes officieux de pouvoir et, bien sûr, que nous soyons prêts à agir pour les modifier. Mais quelles raisons aurions-nous de le faire? Qu'avons-nous à en tirer? Nul doute que l'égalité a amélioré les chances et la condition des femmes. Mais ne sommes-nous pas, nous les hommes, condamnés à être perdants au fur et à mesure qu'elles deviennent nos égales, condamnés à avoir moins de pouvoir, plus de concurrence pour les emplois et les postes, responsables d'une plus grande partie du travail rémunéré, plus susceptibles de voir notre rôle traditionnel mis en cause? Pourquoi devrions-nous nous associer à cette lutte? En dépit de ces possibles conséquences, il y a des hommes qui se sont déjà activement investis dans la lutte pour l'égalité. On pourrait s'interroger sur les motivations qu'ils ont eues de le faire. Permettez-moi d'en citer quatre que j'ai trouvées dans la littérature en étudiant la question. Premièrement, le sentiment que beaucoup d'hommes éprouvent selon lequel les groupes mixtes sont beaucoup plus efficaces, efficients et agréables que les groupes composés uniquement d'hommes. Et il existe à cela plusieurs raisons. L'une tient au fait que les hommes et les femmes, à cause de différences culturelles, ont souvent un vécu et une perspective différents. Cela signifie que les femmes qui arrivent dans un groupe d'hommes amènent avec elles des compétences supplémentaires. Certes, l'inverse est vrai aussi lorsqu'un homme est appelé à entrer dans un groupe de femmes, par exemple, s'il commence à travailler dans une crèche. Une autre raison pour laquelle la mixité peut avoir des effets positifs tient au fait que les hommes et les femmes peuvent exercer une certaine autodiscipline les uns sur les autres et s'encourager mutuellement On peut même aller jusqu'à parler d'une certaine "tension sexuelle" susceptible d'être productive dans la vie professionnelle. Troisième raison pour laquelle il semblerait qu'il soit justifier de créer des groupes mixtes : la plupart des équipes sont appelées à travailler sur un marché composé d'hommes et de femmes. Les efforts déployés pour tenter de répondre aux besoins d'une population mixte (clients, patients, élèves, etc.) seront d'autant plus efficaces qu'ils seront le fait d'une équipe elle-même composée de représentants des deux sexes. Ainsi, il y a de cela quelques années, alors que le parlement suédois célébrait le 75e anniversaire du jour où l'on avait donné aux femmes le droit de vote et celui d'être élues députés, une historienne suédoise, Ann-Sofi Ohlander a prononcé une conférence au cours de laquelle elle a tenté de montrer ce que l'arrivée des femmes avait signifié pour le programme politique et le processus de décision. Elle a constaté que, dans les deux cas, les femmes avaient eu énormément d'influence. Des questions nouvelles, concernant en particulier les femmes et les enfants, s'étaient posées et avaient été posées. Bien sûr, ces femmes avaient apporté au parlement une expérience et une perspective nouvelles, lequel était ainsi devenu beaucoup plus sensible à un grand nombre des vrais problèmes de la population suédoise. Une deuxième raison qui a peut-être amené les hommes à s'investir dans la lutte pour l'égalité sera abordée plus en détail dans le discours introductif suivant le mien. Permettez-moi simplement de relever qu'au cours des quelques dernières années, bien des réseaux masculins ont été créés qui sont fondés sur la conviction qu'une société caractérisée par une plus grande égalité entre hommes et femmes sera aussi plus pacifique. J'ai récemment eu l'occasion de lire un livre qui m'avait été recommandé par Eva Moberg et dont on vous reparlera cet après-midi. Il s'agit en quelque sorte d'une des "locomotives", si je puis dire, de ce séminaire. Cet ouvrage, écrit par Riane Esler et publié il y a une dizaine d'années, s'intitule The Chalice and the Blade. Eisler y démontre qu'il est assez probable que les Européens, du temps de la préhistoire, jusqu'à 1000 ou 2000 ans avant J.-C., ont mené des vies davantage fondées sur le partenariat entre hommes et femmes que pendant plusieurs millénaires de patriarcat par la suite. Bien sûr, nous n'avons aucun moyen exact de savoir ce qu'il en était précisément il y a si longtemps mais je trouve l'hypothèse d'Eisler, basée sur une analyse de données archéologiques, très crédible. Et en même temps, très porteuse d'espoir aussi, dans la mesure où elle montre qu'il y a une solution de rechange au type de société fondée sur un fort degré de violence dans laquelle nous vivons aujourd'hui. La violence n'est d'après Eisler, pas plus naturelle pour l'être humain que la paix. Je soupçonne que Eva Moberg pensait aussi à Riane Eisler lorsque, il y a de cela quelques années, elle a entrepris sa campagne en faveur d'une conférence des Nations Unies sur le rôle de l'homme. Ce séminaire constitue une contribution importante à la réalisation de cet objectif, devenu depuis aussi le mien et celui de beaucoup d'autres. Permettez-moi à présent de laisser ce thème de la motivation de la lutte contre la violence pour en venir à trois autres que l'on trouve dans les recherches des sociologues Ôystein Gullvâg Holter et Helene Aarseth. Holter et Aarseth ont étudié un groupe d'hommes qui font partie, en Norvège, de l'avant-garde du combat pour l'égalité. Les chercheurs ont essayé de découvrir les motivations de ces hommes qui luttent pour l'égalité, et ils proposent à cet égard trois archétypes masculins. Le premier est celui qu'ils appellent l'homme de justice. Ils relèvent qu'en principe, beaucoup d'hommes sont favorables à la justice. Mais dans la pratique, R existe souvent des obstacles qui les empêchent de vivre conformément à leurs préceptes. L'homme de justice, toutefois, est fidèle à ses principes dans la pratique simplement parce qu'il estime juste de le faire. Le second archétype est celui du carriériste. Il fait de son travail le point de départ de son analyse de la famille. Il peut avoir observé que les organisations du monde moderne sont en mutation. Elles se font moins hiérarchiques. Il a appris que les nouvelles organisations sont peut-être plus appropriées aux femmes et il pense, pour sa compétitivité future sur le marché du travail, qu'il a intérêt à apprendre davantage de choses du type de celles que les femmes connaissent. Lune des manières de parvenir à cet objectif, pense-t-il, consisterait peut-être pour lui à rester à la maison avec les enfants pendant un certain temps. Alors, H fait sa part au foyer en espérant qu'à l'avenir, il tirera quelque profit de cette expérience au bureau. Cette attitude peut sembler quelque peu suspecte mais les chercheurs soulignent que cet homme est plus proche de ses enfants que d'autres. C'est grâce à ces contacts, et non grâce à la lessive, au ménage, voire au golf qu'il aura fait qu'il espère en apprendre davantage sur les relations humaines.
Le troisième et dernier archétype masculin est celui de l'homme soucieux. Sa participation à la vie familiale n'est pas limitée à son rôle de père. Il estime que la vie de famille fait partie de la vraie vie. En s'engageant et en s'investissant activement dans la vie de sa famille et non pas simplement en assurant son soutien matériel, il ajoute une dimension à ce qu'il estime relever de la qualité de la vie. Les cinq motifs que j'ai mentionnés (et il y en a peut-être d'autres) peuvent constituer des facteurs d'explication importants de la mobilisation des hommes dans la lutte pour l'égalité des sexes mais j'ai le sentiment que cette dernière motivation, disons celle de vouloir être un bon père, est probablement la plus courante, celle qui pourrait amener les hommes à agir pour l'égalité. J'emploie le conditionnel et non le futur, car je ne pense pas que cette motivation soit aussi puissante que celles des femmes. De plus en plus d'hommes cependant prennent conscience du fait qu'ils sont importants pour leurs enfants. L'absence du père est un problème social dont on débat dans bien des pays. Nous savons qu'elle n'entraîne pas nécessairement des difficultés d'ordre social mais nous savons aussi que les jeunes adolescents en difficulté en souffrent souvent. Et parmi les prisonniers (dont la plupart sont des hommes), l'absence du père pendant l'adolescence semble être un problème très courant. C'est ainsi que les pères ont pris conscience de l'importance qu'ils ont pour leurs enfants. Il est intéressant de noter dans l'étude norvégienne comme dans d'autres études similaires que beaucoup d'hommes qui oeuvrent pour l'égalité le font en quelque sorte en signe de protestation contre leur propre père dont ils ont souffert de l'absence. Mais ce n'est pas uniquement pour leurs enfants que les hommes veulent être présents au foyer mais aussi pour eux-mêmes. On ne peut tout de même pas passer sa vie au bureau. Je crois que beaucoup d'hommes ont, à l'égard de la double journée de travail des femmes, des sentiments quelque peu partagés. D'une part, ils ont l'impression que c'est une vie fatigante mais d'autre part, il leur arrive aussi de penser que les femmes mènent une vie plus riche et plus pleine que la leur, dans la mesure où elles participent à la production et à la reproduction. Et nombreux sont les hommes probablement envieux de cette situation. Je crois qu'il serait souhaitable d'encourager un débat qui pourrait amener les hommes à remettre en question leur rôle traditionnel et à envisager de le modifier. Nous devons aussi soutenir ces hommes qui veulent devenir des partenaires plus égaux, tant à la maison qu'au bureau. Ma proposition de quota de pères, acceptée par le parlement et désormais partie intégrante du système suédois de congé parental, n'était qu'une mesure timide en ce sens. Il faudrait qu'elle soit suivie de bien d'autres actions si nous voulons vraiment parvenir à l'égalité entre hommes et femmes. J'espère à présent voir un PDG dire qu'il attend de tous ses employés de sexe masculin qu'ils prennent le congé parental auquel ils ont droit, faute de quoi ils feraient preuve d'une grave irresponsabilité risquant de menacer leurs chances de faire carrière dans l'entreprise. Depuis longtemps déjà, les femmes remettent en cause et contestent leur rôle traditionnel. Dans bien des pays, elles ont eu aussi le courage de le changer. C'est aujourd'hui à notre tour, nous les hommes, d'en faire de même. Et nous avons pour cela énormément de bonnes raisons. Je suis convaincu qu'une société fondée sur un partenariat entre hommes et femmes sera synonyme de progrès de l'humanité et sera mieux préparée à pallier toutes sortes de menaces qui planent sur l'espèce humaine. J'espère que ce séminaire contribuera de manière importante à stimuler et à relancer le débat sur ces questions dans toute l'Europe.
par Professeur Alberto GODENZI, Université de Fribourg, Suisse Les hommes et la violence: la logique de l'inégalité ( Cet exposé s'inspire des travaux inestimables de divers spécialistes, notamment ceux de Catharine Mac Kinnon et de Pierre Bourdieu (qui ne sont pas responsables des erreurs de ce texte). Je remercie également Mary Heine qui a collaboré à la version finale du texte.) L'inégalité des sexes et la violence qu'exercent les hommes à l'encontre des femmes sont des phénomènes mondiaux. Même si le degré d'inégalité et de violence varie d'un pays à l'autre, chacun sait, comme le déclare le Programme de développement des Nations Unies (PNUD), que dans aucun pays au monde les femmes ne sont aussi bien traitées que les hommes. On ne peut alors que se demander si les hommes sont supérieurs - et bien évidemment ils ne le sont pas - et s'ils sont dominateurs et exploiteurs par nature. Bertolt Brecht fait dire à l'un de ses personnages: "Aucun homme ne naît boucher". Devenir une brute endurcie prend du temps et est onéreux. C'est une personnalité acquise. Bien que nous soyons dotés d'un appareil biologique qui nous rend capable de commettre des actes violents (peut-être davantage chez les hommes que chez les femmes), ce n'est que dans un petit nombre de cas pathologiques que la biologie est la cause d'actes de violence. Et si ce n'est la biologie, ce ne peut être que l'environnement social. La structure sociale exerce une influence sur l'inclination interpersonnelle à commettre des actes de violence et par conséquent sur la violence exercée par les hommes à l'encontre des femmes. C'est ce sujet que je me propose de traiter ici, compte tenu du facteur inégalité. La connexion entre l'inégalité et la violence masculine ne peut être pleinement appréhendée sur une base unidimensionnelle. Naturellement, l'usage de la violence peut être influencé par d'autres variables (nonnes culturelles et leur incidence sur le comportement interpersonnel ou le niveau général de violence). Néanmoins, il semble bien que l'inégalité soit le facteur crucial de la violence. Nous savons très bien - grâce à l'étude comparative des cultures - que dans certains groupes la violence intime des hommes à l'encontre des femmes fait partie du répertoire normal du comportement masculin, tandis que dans d'autres groupes les hommes y ont moins recours ou même n'exercent aucune violence à l'égard de leurs partenaires (Levinson, 1989). La coopération et l'égalité prévalent entre les membres des groupes moins enclins à la violence. Une importance considérable est attribuée à l'égalité. Nous savons que la maîtrise du revenu et des biens, à savoir le pouvoir économique, est non seulement la variable primordiale en matière d'égalité des sexes, mais est logiquement à la base même de la violence à l'encontre des femmes. Nous savons aussi que, même si les femmes représentent la moitié de la population mondiale et travaillent infiniment plus que les hommes, elles ne perçoivent en retour qu'une part infime du revenu et que, au niveau mondial, leur part des biens n'est que d'un pour cent. Selon la recherche anthropologique, dans tous les groupes caractérisés par l'égalité entre hommes et femmes, ces dernières détiennent la moitié au moins du pouvoir économique (Blumberg, 1984). Notons que dans tous les groupes observés il n'existe aucune relation constante entre l'égalité des sexes et la différenciation sexuelle. Il peut y avoir égalité sexuelle là où les hommes et les -femmes ont les mêmes activités et n'insistent pas particulièrement sur leurs caractéristiques biologiques, en d'autres termes là où la différenciation sexuelle est inexistante. Mais elle peut aussi exister là où la différenciation sexuelle est nette et où les domaines d'activités sont répartis en fonction du sexe. Enfin, il peut y avoir égalité entre les hommes et les femmes dans des groupes où une différenciation sexuelle plus marquée s'accompagne d'une coopération encore plus poussée dans divers domaines d'activité. Encore une fois, le facteur décisif de ces trois constellations est la parité économique des femmes. Il convient, bien entendu, de relativiser ces observations car tous ces groupes sont de dimension restreinte. Les structures de ces collectivités sont faciles à comprendre aux niveaux organisationnel et technique. Dans tous les groupements humains plus nombreux et dont les systèmes hiérarchiques, politique et économique sont par conséquent plus complexes, à tous les stades de leur développement, la domination masculine - notamment l'accaparement du pouvoir économique - s'est franchement affirmée. Je n'entrerai pas ici dans les raisons qui peut-être ont préludé à cette prise de pouvoir et me contenterai d'insister sur le fait que l'égalité des sexes ne sera atteinte que si l'on s'attaque au pouvoir économique monopolisé par les hommes. Le pouvoir économique exerce son influence sur des domaines aussi variés et importants que la fécondité, le mariage, le divorce, les rapports sexuels prémaritaux, ( ... ), la liberté de mouvement, l'accès à l'éducation (Blumberg, 1984). Nous pouvons être sûrs d'une chose: "plus faible est le pouvoir économique relatif des femmes et plus elles courent le risque d'être opprimées physiquement, politiquement et idéologiquement (p. 75). Les observations ci-après illustrent la connexion entre inégalité et violence: L'oppression physique des femmes, notamment la violence masculine à leur encontre, intervient à un moindre degré dans les groupes au sein desquels les femmes se sont organisées en entités économiques séparées: les hommes n'en font pas partie ou bien ils n'y exercent aucun contrôle. La violence masculine est également moins fréquente quand les perspectives les femmes confrontées à un divorce sont satisfaisantes. Enfin, la violence masculine se manifeste moins souvent quand les conflits se règlent pacifiquement entre hommes.
Vous pouvez donc juger du travail qu'il nous reste à accomplir et vous rendre compte qu'il est indispensable d'adopter une démarche propre à mettre en lumière les liens entre violence familiale et violence extra-familiale. Le rapport entre l'inégalité des sexes et la violence masculine est patent et cela dans les deux sens. Dans la mesure où l'inégalité favorise et encourage la violence, il convient, premièrement, de voir dans cette dernière l'expression ou la conséquence de l'inégalité et, deuxièmement, de se rendre compte qu'elle perpétue et aggrave l'inégalité. La violence est ici le moyen, l'instrument qui sert à maintenir et à renforcer l'inégalité. Le Canadian Panel on violence against Women: "Ending Violence - Achieving Equality" a bien mis en lumière la connexion entre inégalité et violence. Bien que les structures de l'inégalité soient sans aucun doute le terrain d'élection de la violence, elles ne sont pas en soi une précondition de la violence. La violence est concevable sans l'inégalité. Mais l'inégalité est toujours inextricablement liée à la violence, non pas tant au sens physique ou psychologique, mais plutôt structurellement, c'est-à-dire au sens économique. On a souvent essayé de résoudre les problèmes de répartition auxquels sont confrontés les groupes sociaux par le biais de l'inégalité et de la domination. La répartition de ressources rares ou non renouvelables pose toujours un problème délicat. Les ressources rares sont notamment la richesse matérielle, le prestige et le pouvoir. L'inégalité signifie qu'il existe une disparité sociale en matière de pouvoir, de possibilités, de privilèges et de justice entre les groupes. Par conséquent, une relation dans laquelle un, ou plusieurs groupes, exploite ou exproprie un ou plusieurs groupes est inhérente au concept d'inégalité. " ( ... ) L'avantage dont jouit un groupe dépend inéluctablement du désavantage dont souffre un autre. ( ... ) si un groupe dispose d'une part abondante d'une ressource non renouvelable, celle-ci ne peut provenir que de l'autre groupe, ou des autres groupes, appartenant au même système social" (Jackman, 1994, p. 2). Ces luttes pour les ressources ou le capital comportent des perdants et des gagnants. Les gagnants forment les groupes dominants, les perdants les groupes subalternes. La violence structurelle se manifeste davantage dans certains domaines (par exemple la justice ou l'économie); dans d'autres, c'est la violence physique et psychologique qui prédominent (par exemple, dans les rapports de couple). La violence physique (la plus visible des formes de violence et donc souvent la seule identifiée, reconnue et condamnée) ne s'impose que lorsque la violence structurelle et psychologique ne suffit plus à maintenir l'inégalité des relations. Comme la violence physique est celle qui peut le mieux prétendre à une reconnaissance légale, les groupes dominants essaient d'assurer leur accès aux ressources rares et de les contrôler le plus longtemps possible sans recourir à la force. Plus les inégalités sont ancrées et institutionnalisées, plus il est facile de le faire. Le plus tôt un groupe minimise le contrôle qu'il exerce en prétendant qu'il est normal (par la dissimulation), "les choses sont ainsi", moins il est contraint de justifier sa domination. Et moins sont nécessaires les actes d'agression physique "réclamer son dû en qualité de membre d'un groupe privilégié, c'est récolter des profits sans avoir à lever le petit doigt' (Jackman, 1994, p. 8). Pour éviter que ce système d'expropriation ne soit contesté, il convient d'élaborer et d'instituer des idéologies susceptibles d'occulter la véritable nature du système. Jackman (1994, jaquette du livre) écrit: "L'idéologie est le gant de velours des groupes dominants lorsqu'ils emploient la "persuasion par la douceur, et qu'ils définissent ainsi les paramètres moraux des discours politique qu'ils adressent aux subalternes. Les groupes dominants ( ... ) sont particulièrement attirés par le moule idéologique du paternalisme, où la coercition des subalternes s'enracine dans l'amour plutôt que dans la haine. ( ... ) Les subalternes reçoivent amour, affection et éloges à condition de respecter les modalités de la relation inégale". Mais si les subalternes rejettent ces conditions, on recourra à d'autres méthodes de persuasion, entre autres à un usage direct et sans fard de la violence. L'institutionnalisation des rapports d'inégalité, le système des rangs est appelé stratification. Une société stratifiée organise ses membres en fonction de leur accès à des ressources rares. "La stratification sexuelle se réfère au degré de différence entre le statut global des femmes et des hommes dans une société" (Chafetz, 1980, p. 105). Weber distinguait trois niveaux de stratification: la dimension économique (richesse et revenu), la dimension politique (pouvoir) et la dimension prestige social (statut). L'inégalité entre les hommes et les femmes à ces trois niveaux est frappante. Tai déjà fait allusion à l'inégalité économique. Je voudrais ajouter - en accord avec ce qui a été dit précédemment - que l'inégalité économique est la pièce de résistance de l'inégalité sexuelle. Par rapport au reste de l'Europe, les pays nordiques ont accompli de grands progrès vers l'égalité en ce qui concerne la seconde dimension, le politique, mais ils se heurtent à d'énormes difficultés au niveau économique. Selon le rapport final (p.15) du Groupe des spécialistes sur l'égalité et la démocratie du Conseil de l'Europe 1996, les femmes nordiques continuent à être fort peu nombreuses parmi les cadres administratifs et commerciaux, et bien qu'elles soient très présentes sur le marché du travail, elles n'ont qu'un rôle très mineur dans le contrôle de celui-ci. En ce qui regarde la dimension politique de la stratification, mentionnons que dans l'Union européenne la (sous-)représentation des femmes dans les parlements était de 16,4 pour cent, en 1994, (d'un maximum de 40 à un minimum de cinq pour cent). La dimension sociale de l'inégalité mérite d'être examinée de plus près. Elle a à voir avec ce que les gens pensent de vous. Si les gens n'ont pas une bonne opinion de vous, vous n'avez guère de prestige. Comme nous l'avons déjà dit, le prestige est par définition une ressource rare. L'inégalité sociale est peut-être moins évidente et moins tangible. Je me permettrais de me référer ici à une étude effectuée par Broverman et d'autres (1972). Des psychiatres, des psychologues et des travailleurs sociaux furent priés de décrire les caractéristiques d'un être humain sain d'esprit, d'un homme sain d'esprit et d'une femme saine d'esprit. L'image d'un être humain sain d'esprit étaient corrélée dans une large mesure avec celle d'un homme sain d'esprit. Mais l'image de la femme saine d'esprit différait sur des points essentiels des deux autres images. Cela signifie que selon les personnes interrogées, nombre des caractéristiques estimées désirables chez une femme étaient en fait celles d'une personne ne jouissant pas d'une bonne santé mentale. Ou, en d'autres termes, les femmes sont saines d'esprit quand elles sont malades par rapport à un être humain, c'est-à-dire un homme. La logique des différentes attributions a été résumée par MacKinnon (1994) dans une critique de la théorie aristotélicienne du droit (correspondant largement à notre manière d'appréhender la loi): aux égaux un traitement égalitaire. A ceux qui ne sont pas des égaux on doit appliquer un traitement reflétant leur inégalité. L'attribution de caractéristiques différentes justifie l'inégalité de traitement. Ces caractéristiques (qui sont de nature sociale et non biologique). Tous les jours notre esprit et notre corps reproduisent ces caractéristiques en ce sens que nous faisons l'homme ou la femme. Il s'agit là des différences dans une société, "sur la mesure et le degré de différenciation attendue des hommes et des femmes, qu'ils soient différents ou non en réalité, en matière de comportement, de personnalité, d'intérêts et d'intelligence"' (Chafetz, 1980, p. 106). Je me référerai ici à une enquête valant la peine d'être mentionnée, bien que je n'ignore pas qu'on ne pourra en tirer que des conclusions limitées parce qu'elle comporte un échantillon assez particulier d'hommes, à savoir les lecteurs d'un magazine de mode masculine. On a interrogé 4 000 hommes l'an dernier sur les caractéristiques qu'ils apprécieraient chez une femme. Voici les questions posées aux hommes: Lesquelles des caractéristiques suivantes souhaiteriez-vous voir chez les femmes? L'affirmation de soi - L'attachement au foyer - L'intelligence - Un aspect attirant - La fiabilité - Le sens de l'humour - La fidélité - La confiance en soi Les réponses des hommes étaient comme suit: Nous souhaiterions trouver chez les femmes les caractéristiques suivantes:
L'étude, comme je l'ai dit, n'est pas au-dessus de toute critique du point de vue méthodologique, mais elle est instructive car elle montre que les hommes veulent que les femmes soient différentes d'eux. Il apparaît que ces caractéristiques ou ressources souhaitées ou attribuées aux femmes ne se prêtent pas facilement à une transformation en statut, parce que "Si les ressources sont le fondement du statut et si les femmes ont un statut inférieur à celui des hommes, il nous faut alors postuler que les femmes disposent de moins de ressources que les hommes ou que leurs ressources ne sont pas facilement convertibles en statut" (Nielsen, 1990, p. 240). Quelles sont alors les ressource qui assurent un meilleur accès au statut: l'origine, l'éducation, la classe (revenu, richesse), la race, l'ethnicité, l'âge et bien entendu le sexe? Mais lorsque les femmes ne réussissent pas à transformer les mêmes ressources acquises (diplômes universitaires) ou héritées (origine) ou attribuées (sexe) en un statut de même importance (revenu) et - si cette connexion est connue - un problème de justification se pose. Ce problème lié à l'inégalité des chances et de traitement est justifié par la construction d'une altérité. L'inégalité ne correspond pas - comme le montre MacKinnon (1994) - à une différence (comme le pensait Aristote) mais à une hiérarchie. Quiconque occupe un rang subalterne, peut être traité inégalement, et non: quiconque est différent. La différenciation sexuelle qui est, en fait, une mesure des stéréotypes "n'implique pas l'inégalité. Il est logiquement possible de dire "séparé (différent) mais égal". Empiriquement, il apparaît [au moins en ce qui concerne les sociétés complexes] que différent est fortement associé avec inégal, c'est-à-dire que le degré de différenciation entre les hommes et les femmes et le degré de stratification sexuelle sont fortement corrélés" (Chafetz, 1984, p. 106). L'inégalité de traitement signifie: ne pas accorder les mêmes droits, ne pas octroyer les mêmes privilèges, bloquer l'accès (officiel ou non officiel), écarter des sphères d'influence, des processus de prise de décision, des débats, maintenir à un niveau inférieur, utiliser, exploiter, remettre les gens à leur place, en somme maltraiter les personnes. Le comportement violent s'inscrit dans cette catégorie. La violence et le traitement inégal sont étroitement liés. Si, d'après les études susmentionnées - il est important pour les hommes de s'affirmer et pour les femmes d'être attirantes, les hommes ne se font guère scrupule d'user de violence à l'égard de ces dernières dans la lutte pour la maîtrise du capital économique, culturel et social. Telle est la logique de l'inégalité. Qu'ils parviennent ainsi à leurs fins, fait partie de la logique des champs dans lesquels les hommes et les femmes s'affrontent, notamment à cause des relations établies entre ces domaines particuliers (la famille, la justice, l'économie).
Dans cette logique, la violence n'apparaît pas tant comme l'acte ou la' décision d'un individu (dans une certaine mesure, la violence est aussi cela), mais les actes de violence sont des stratégies inscrites dans le corps et l'esprit, ils relèvent de la pratique quotidienne pour régler les conflits et procéder à la répartition de traits spéciaux entre les membres du groupe. La logique de l'inégalité est une logique de la pratique. par conséquent, il ne s'agit pas tant de d'essayer de déceler les motifs des individus que d'examiner la logique des rapports entre les groupes. L'inégalité et sa relation avec le pouvoir ont été étudiées par Yllo (1983). Un indicateur du statut des femmes mesure l'inégalité sexuelle. Celle-ci comporte quatre aspects : un aspect économique (income médian), un aspect éducationnel. (pourcentage des femmes inscrites à un enseignement post-secondaire), un aspect politique (représentation dans les assemblées parlementaires) et un aspect juridique (législation sur l'égalité de rémunération). Le statut des femmes a été examiné dans 30 Etats des Etats-Unis au moyen de l'indicateur de statut. Puis des violences graves à l'encontre de femmes mariées ont été mesurées et corrélées avec l'indicateur. Le résultat de cette étude est reproduit en annexe. La relation curvilinéaire entre le statut des femmes et le taux de violences graves à leur encontre indique tout d'abord que la violence diminue à mesure que s'élève leur statut, par conséquent que l'inégalité décroît. Mais à mesure que s'accroît l'égalité, on observe un renversement de tendance. On ne peut que ws'interroger sur l'évolution ultérieure de la courbe. Il serait plausible de postuler que, l'inégalité continuant à décroître, le taux de violence continuerait à chuter les femmes étant plus à même de se défendre (grâce à l'amélioration générale de leur statut) de et mener une vie indépendante. Parallèlement, la participation accrue des femmes aux sphères du pouvoir dans la société remettrait sérieusement en cause l'acceptation de la violence familiale par la société. Les résultats de l'étude d'Yllo confirment que la violence est à son niveau le plus élevé précisément là où l'inégalité est la plus forte. Toutefois, cette inégalité décroissante ne s'accompagne pas d'une chute régulière de la violence (tout au moins pas dans cette fourchette de différences de statuts). Sous l'empire de l'influence croissante des femmes il apparaît que les privilèges masculins sont contestés et menacés: tout ce qui semblait acquis dans les rapports entre les sexes commence à vaciller, et les hommes ont de plus en plus le sentiment qu'il leur faut réagir. En tant que groupe, les hommes auront tendance à essayer de rétablir l'état d'inégalité antérieur. Les pratiques de la vie quotidienne ont pour elles la force de l'inertie et les réactions au changement social manquent de souplesse. La lutte pour l'accaparement du capital attractif se poursuit même lorsque la société devient moins inégale. De même, la violence persiste dans les sociétés où les hommes et les femmes sont égaux. Mais il y a là d'une différence décisive, la lutte - ou le "dialogue", si vous préférez ce terme postmoderne - pour le pouvoir, l'influence et les ressources comme l'autodétermination et la liberté de mouvement sera menée dans des conditions d'égalité. Les adversaires de la démocratie sexuelle se demandent s'il est vraiment nécessaire d'investir dans l'égalité (surtout avec le risque d'un retour de bâton) si la violence continue à se manifester (même avec moins d'intensité) dans les sociétés plus égalitaires. A cela on répondra que, d'une part, les démocraties où l'égalité entre hommes et femmes n'existe pas ne sont pas vraiment des démocraties et, d'autre part, que les coûts de la violence à l'encontre des femmes sont énormes, aussi bien pour la société que pour les femmes. Selon une estimation de la Banque mondiale, "les charges de santé à l'échelon mondial résultant des sévices infligés aux femmes âgées de 15 à 44 ans pour des causes fondées sur le sexe sont comparables à celles imputables à d'autres facteurs de risque et à des maladies figurant déjà en bonne place à l'ordre du jour mondial, entre autres, IIIIV, la tuberculose, la septicémie durant l'accouchement, le cancer et les maladies cardio-vasculaires" (Heise, 1993a, p. 17). L'analyse empirique montre que l'économie se ressent également de l'absentéisme féminin, lequel se mesure en journées de travail perdues du fait que certaines travailleuses sont trop mal en point pour venir travailler à la suite des sévices qu'elles ont subis. Une étude de Gelles et Strauss (1988) montre qu'aux Etats-Unis la moyenne annuelle des jours de maladie des femmes victimes de sévices graves est deux fois plus élevée que la moyenne annuelle de jours de maladie enregistrés. "la violence fait puissamment obstacle à l'obtention de buts ayant une priorité élevée dans le calendrier du développement' (Heise, 1993b, p. 21). Résumons: La violence des hommes à l'encontre des femmes est tout à la fois le moyen et l'expression de situations d'inégalité entre les hommes et les femmes. Il est impératif que les systèmes inégalitaires - à moins d'un effondrement - se reproduisent tous les jours. Il est impératif de rappeler et confirmer les règles de l'inégalité. Il est impératif que les acteurs restent dans les domaines de relations inégales, car, faute d'acteurs, les règles deviennent caduques et le domaine perd son pouvoir. D'où le potentiel explosif d'univers séparés (des sphères sur lesquelles ceux qui en sont exclus n'ont aucun contrôle), et la menace que font peser sur les arrangements hétérosexuels les constructions homosexuelles de la vie sociale est analogue. Si les rapports entre les groupes qui s'affrontent pour contrôler le capital changent et par conséquent la logique sous-jacente aux champs sociaux, il est inévitable que les moyens de maintenir ces rapports changent aussi. L'Histoire n'est pas le résultat de décisions rationnelles ( fait qui pourrait donner des raisons d'espérer). C'est pourquoi même si des hommes, en tant que groupe, s'associaient aux femmes - et rien ne l'indique jusqu'ici - cela n'engendrerait pas nécessairement l'égalité des sexes et certainement pas une société débarrassée de la violence. Mais même si les hommes continuent à tourner le dos à l'égalité sexuelle, le maintien de ces relations ne dépend pas entièrement d'eux.
Les hommes n'abandonneront pas sans combattre les avantages de l'état actuel des choses entre les hommes et les femmes malgré les inconvénients que la situation présente pour eux. Les hommes ont intégré l'expérience d'une domination hégémonique et en ont tiré des pratiques quotidiennes. Le sens pratique déployé dans les rapports entre les sexes a généralement joué en faveur des hommes. Même dans les pires circonstances, les hommes demeurent le sexe privilégié, c'est-à-dire celui qui détient la supériorité conférée par le statut, le pouvoir, l'influence. Ce sens pratique n'évolue qu'avec une extrême lenteur. Ce n'est que lorsque la structure d'un champ (les relations entre les groupes particuliers, les règles et les régularités économiques) est radicalement modifiée, lorsque les schémas de perception, de la pensée et du comportement (c'est-à-dire l'habitus de Bourdieu) semblent gravement inadéquats, c'est alors seulement que l'habitus tentera de changer ou que les hommes investiront un champ différent tout en s'accrochant à leur l'habitus ordinaire. D'un point de vue humaniste ou radical, l'inégalité est non seulement indésirable mais elle est condamnable sous toutes ses formes. Pourtant, vue de la position des groupes dominants, l'inégalité est logique et pratique. Faire tout un de la différence et de l'inégalité c'est donner aux hommes un instrument leur permettant d'user de violence à l'encontre des femmes dès lors que d'autres formes de contrôle sont impuissantes. Il vaudrait la peine, en s'inspirant d'Yllo, de se mettre à la recherche, dans les pays européens, de signes d'évolution vers une plus grande égalité des sexes -et d'examiner s'il en découle une diminution de la violence envers les femmes. Comme il n'existe aucun moyen de faire l'économie de l'égalité sexuelle sur la voie d'une interaction sociale moins violente, toute poussée de violence pourrait être interprétée comme un dernier baroud d'honneur désespéré des groupes dominants, voire comme le signe d'un changement social sur le point d'advenir et longuement désiré. C'est pourquoi, je souhaite à l'audience féminine de faire preuve de persévérance dans sa lutte pour l'égalité. Et je souhaite à l'audience masculine, moi-même compris, d'acquérir la maîtrise de l'action paradoxale, chose indispensable pour que les hommes renoncent à leurs privilèges.
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Par Dr Walter HOLLSTEIN Les nouveaux rôles masculins et leurs avantages pour les hommes et leurs familles Notes liminaires: S'il n'est pas question des femmes dans l'intitulé officiel de ce thème, elles sont néanmoins prises en considération dans le présent document. Les observations ci-après s'appliquent uniquement aux hommes hétérosexuels. Originaire d'un pays germanophone, le rapporteur évoque essentiellement des expériences et des projets du "Mouvement de libération des hommes" en Autriche, en Allemagne et en Suisse. Le rôle traditionnel de l'homme La masculinité est habituellement associée au pouvoir, à l'exercice de l'autorité et à la force. Les postulats suivants découlent de ce stéréotype masculin: Les hommes doivent dominer pour prouver leur masculinité. Le pouvoir, l'émulation et l'autorité sont des ingrédients nécessaires à l'affirmation et à la confirmation de la masculinité. Le travail et la carrière sont les principaux critères de la masculinité. Les hommes croient que le travail et la réussite garantissent le bonheur personnel. La vision et le respect de soi dépendent essentiellement des succès remportés et des progrès réalisés. Les émotions et les sentiments sont, chez les hommes, des signes de féminité. La vulnérabilité est un signe de faiblesse (féminine) et devrait en conséquence être évitée. La maîtrise de soi et le contrôle des autres sont indispensables pour que les hommes se sentent en sécurité. Dans l'esprit d'un homme, rechercher une aide ou un soutien revient à faire preuve de faiblesse et de féminité. L'intimité et l'amitié entre hommes sont dangereux pour des raisons de compétition; la première peut déboucher sur l'homosexualité. La crainte de la féminité est dominée par des pensées rationnelles. Les hommes subordonnent les femmes par la domination et le pouvoir, voire par la violence. La sexualité est, pour l'homme, un moyen essentiel de prouver sa masculinité (voir O'Neil 1982, Zulehner, 1993).
2. Les inconvénients de la masculinité classique Il a été prouvé que les principes susmentionnés avaient des effets négatifs sur les hommes. O'Neil décrit six problèmes généraux de la masculinité classique:
"La peur de la féminité contribue à restreindre la sensibilité des hommes et explique les difficultés qu'ils rencontrent pour accepter et exprimer leurs émotions. Ces difficultés sont liées aux valeurs sociales de la mystique masculine. Les hommes répriment leurs émotions, car ils craignent que leurs sentiments soient associés à la féminité, ce qui menacerait leur rôle d'homme. C'est pourquoi ils abordent les gens et la vie en général d'une manière cognitive et rationnelle" (O'Neil 1982, 24). La domination , la maîtrise et la compétition constantes ont en réalité un coût élevé. Les hommes qui fréquentent les "centres d'hommes" en Autriche, en Allemagne et en Suisse font part des problèmes suivants:
Malgré le point de vue que notre société a des hommes, il est évident que ceux-ci peuvent véritablement être victimes de leur propre rôle masculin. 3. Changer la masculinité Cinq raisons principales semblent expliquer l'évolution de la masculinité traditionnelle:
Dans ce contexte, les hommes qui veulent saisir leur chance ont peut-être une nouvelle possibilité. Il ressort des recherches qu'un sentiment de malaise se répand notamment parmi les hommes dont le rôle ne change pas (Pleck 1987; Parpat 1994). La solution qui consiste à ne rien changer semble en effet bien pire aujourd'hui. Par ailleurs, trop de changements entraînent peur et désorientation (Astrachan 1986; Badinter 1986). Dans le passé, les hommes savaient qui ils étaient, ils connaissaient leurs tâches et leur rôle était très précis. Aujourd'hui, ils ne sont plus certains de leur rôle social (Britten 1989; Badinter 1992). Pour bon nombre d'hommes, le féminisme n'a fait qu'aggraver cette confusion, car il exige d'eux qu'ils s'investissent davantage dans les relations et l'éducation, appelle une modification fondamentale des attitudes masculines et le partage du pouvoir et des revenus avec les femmes. Ainsi, l'évolution du rôle de chaque sexe représente pour de nombreux hommes plus une menace qu'une chance (Goldberg 1979; Solomon/Lévy 1982). 4. Les "hommes nouveaux" "Enfant de notre époque, l'homme nouveau est tout autour de nous: nous observant nonchalamment du haut de panneaux publicitaires, déposant ses pantalons à la laverie, ( ... ) dans la rue, portant des bébés, poussant des landaus, allant chercher les enfants, faisant ses courses avec sa progéniture ( ... ) L'homme nouveau est un rebelle et un hors-la-loi par rapport à l'homme dur( ... )" (Chapman 1988; 225). Bon nombre d'hommes changent sans que de nouveaux modèles de masculinité aient remplacé les anciens. Les changements les plus importants, comme des recherches menées dans des pays germanophones l'ont montré (Metz Göckel/Muller 1986, Hollstein 1990 (Allemagne); Hollstein 1989; Corso 1990 (Suisse); Zulehner 1993 (Autriche", sont observés dans les domaines suivants: a. équilibre émotionnel
b. nouveaux objectifs en matière de profession et de carrière
C. attitude des hommes envers les femmes
d. les hommes et les travaux ménagers
e. l'amitié et les réseaux masculins
5. Les obstacles au changement Le changement n'est pas facile et suppose un certain nombre d'obstacles. Ainsi, "l'homme nouveau" existe rarement sous la forme pure décrite ci-dessus. Il est plus ou moins un mélange d'éléments nouveaux et traditionnels et de contradictions avec lesquelles il n'est pas facile de vivre. La résistance psychologique et sociale empêche toujours les hommes d'être plus novateurs, ce qui serait sans doute possible dans nos sociétés postindustrielles. a. obstacles psychologiques
b. obstacles sociaux
6. La réalité du changement
L'évolution de la masculinité traditionnelle est un facteur important de notre époque (Badinter 1986). Les progrès sont indéniables même s'ils sont parfois ambivalents. a. les faits:
carrière moins à aider Solomon/Levy 1982; Kimmel 1987; Parpat 1994; Haffner 1997). Dans cette échelle, la paternité est généralement considérée comme le facteur le plus important de l'évolution des hommes. "Comme le partage parental devient de plus en plus la norme, le comportement masculin va changer. L'empathie, la disponibilité émotionnelle, l'intérêt porté aux autres finiront par être acceptés comme des qualités masculines, ce qui entraînera une diminution sensible du nombre d'hommes battant leurs femmes et leurs enfants" (Miedzian. 1991, 95). b. les gens: Les recherches empiriques qui portent actuellement sur les hommes mettent en évidence un ensemble de facteurs favorables au changement: - âge: entre 28 et 42 ans - état civil: marié avec des enfants. Zulehner signale qu'une femme émancipée facilite l'évolution de son partenaire (homme); toutes les études soulignent l'importance que les enfants revêtent dans la transformation de l'homme qui apprend à s'en occuper, à être patient à s'identifier à eux, etc. - lieu de résidence: villes - classe: classe supérieure et classe moyenne inférieure - profession: poste moyen à élevé, sans grande ambition de carrière (voir Ryffel-Gericke 1983) - tendance politique: libérale, autre (écologiste), gauche modérée. La religion n'est manifestement plus un facteur important de changement chez les hommes.
Le modèle de l'homme nouveau qui se dégage est le suivant: l'homme a entre 28 et 42 ans, il est professeur, psychologue, travailleur social ou médecin, il appartient à la classe moyenne, il est marié et sa femme travaille, il a deux enfants, participe à la vie de son quartier ou à des projets écologiques et vote pour un parti écologique ou de gauche (Hollstein 1990). C. les domaines d'évolution:
La participation à des groupes d'hommes sur une longue période (environ trois ans en moyenne) donne les bons résultats suivants (Bonnekamp 1988; Hainbach/Kiessling 1992; Parpat 1994): les hommes s'intéressent plus à eux et se respectent davantage
Il ne faut pas faire abstraction de ces statistiques ni leur donner trop d'importance. Le mouvement de libération des hommes dans le contexte général de la société postindustrielle ne représente qu'un phénomène minoritaire. 7. Recommandations Le débat sur les différences entre les sexes est largement dominé par les femmes. En conséquence, il se réduit généralement à des questions de femmes. Les hommes, qui restent à part, méconnaissent l'importance de ce débat et ne se sentent pas concernés. C'est pourquoi l'émancipation des femmes est ralentie par l'ignorance et l'apathie de la majorité masculine. Sans progrès important du côté des hommes, tous les efforts consentis de celui des femmes seront en fin de compte limités (Hollstein 1996). Il faut donc replacer la question des hommes dans un contexte plus large. Toutes les expériences menées dans ce domaine montrent que les efforts consentis ont des résultats positifs; ainsi, Miedzian fait observer qu'en faisant davantage participer les jeunes hommes à l'éducation des enfants, la violence baisse de façon décisive (1991); Swedin signale qu'après que le Gouvernement suédois eut décidé d'exécuter un programme de formation expérimental destiné aux pères, une plus forte proportion de Suédois ont pris un congé parental plus long (Swedin 1995, 124); Parpat précise qu'après avoir participé à un groupe d'hommes, les hommes devenaient capables de plus d'intimité et communiquaient mieux avec leur partenaire féminine (1994). Sur la base de ces expériences données, il est possible de proposer le train de mesures suivant:
Voici les faits. Comment les évaluer ? Notre masculinité paraissait longtemps aller de soi. Personne ne songeait à questionner les hommes. Sans le mouvement féministe, cet état de choses n'aurait probablement pas changé, car les hommes étant socialement et politiquement les puissants ne voyaient pas de nécessité de mettre en doute leur propre condition masculine. Par conséquent ce sont d'abord les études féministes qui ont contesté la domination masculine en élaborant systématiquement la théorie du patriarcat. Le résultat en a été - pour les hommes et les femmes - la démystification de quelques siècles de pouvoir masculin. Plus concrètement les mâles qui se sont présentés eux-mêmes au cours de l'histoire en tant que créateurs de la civilisation et de la culture, comme protecteurs des femmes et des enfants, comme sages, saints, guérisseurs, érudits et fondateurs des grandes religions de l'humanité, se voyaient soudainement démasqués et révélés comme ceux qui ont commencé toutes les guerres, ceux qui ont détruit la nature avec leur rationalité et leur insensibilité, comme agresseurs, violeurs, ravisseurs et obsédés sexuels en tous genres. La suite logique était la déconstruction du rôle masculin traditionnel et, ainsi, la difficulté croissante pour beaucoup d'hommes de s'identifier encore avec une masculinité prétendument dépassée. En plus, il n'y avait guère de modèles concrets offrant une autre ou nouvelle façon d'être mâle. Par conséquent, sociologues, psychologues, psychiatres, médecins et thérapeutes constataient parmi les hommes une perte dramatique d'assurance qui s'exprimait entres autres dans la dysfonctionalité sexuelle et dans des maladies spécifiquement masculines. Il nie semble très important de ne pas négliger ces difficultés d'orientation des mâles d'aujourd'hui, mais - bien au contraire - de les prendre au sérieux. Sans une telle attitude, chaque effort de changement masculin est voué à l'échec. Une chose est de critiquer les effets historiques et contemporains de l'hégémonie masculine, mais comprendre les ambivalences et les problèmes des individus assumant le rôle masculin est tout à fait différent. La réponse aux études féministes était formulée par les études "d'hommes" ("men's studies"), celles-ci se séparant en anti-féministes, féministes et indépendantes. La position des indépendants me semble être la plus valable. Ceux qui la défendent partagent l'analyse féministe de notre société, mais ajoutent au théorème de l'agresseur masculin celui de la victime masculine. Cette notion implique - à des niveaux différents - plusieurs conséquences:
Les recherches empiriques dans le domaine des études "d'hommes" ont clairement démontré que le rôle masculin comporte en soi six contraintes : -émotivité réduite -homophobie -obligation de contrôler, de concurrencer et de s'emparer des autres -rapports réduits dans les domaines des émotions et de la sexualité -obsession du succès -problèmes de santé tels que la mortalité précoce ou la prédominance masculine dans les psychiatries. Ces contraintes mentionnées ci-dessus sont - dans notre société contemporaine toujours la meilleure garantie de réussite sociale. Mais elles ne montrent certainement pas le chemin vers le bonheur et la satisfaction intérieure. Le rôle masculin est ambivalent. Dès leur enfance, les hommes sont dressés à fonctionner dans un univers matérialiste de travail, de concurrence, de lutte et de succès. Pour survivre, ils sont obligés d'abandonner tôt toutes les émotions de faiblesse, de deuil, de tristesse et la disposition à l'introspection. A la fois, pour réussir, ils sont contraints de renoncer à la compréhension, l'empathie et la solidarité. Le rôle masculin dans la société patriarcale accentue les valeurs extérieures et néglige l'intérieur du mâle. Pour compenser, beaucoup d'hommes se réfugient dans l'alcool, la violence, le travail exagéré, l'accumulation de devoirs et de postes entre autres. Que faire ? Il est sans doute correct de critiquer une idéologie dangereuse par son réalisme comme le fait Mme Elworthy dans son texte de demain. Par contre, esquisser un scénario de changement révolutionnaire, serait un jeu intellectuel gratuit. L'histoire du patriarcat s'est incrustée profondément dans nos structures culturelles, sociales, politiques et économiques - et pas seulement cela : hommes et femmes de la société contemporaine ont intériorisé cette histoire patriarcale dans leurs habitudes, leurs émotions et leur façon de penser. Pour changer tout cela, il faudrait une révolution d'une telle envergure que même les projets d'un Robespierre ou d'un Karl Marx se révéleraient comme des expériences mineures. Compte tenu des expériences faites, je proposerais des activités à trois niveaux différents :
L'histoire du patriarcat était longue, l'histoire du changement masculin date d'une vingtaine d'années. Daprès les recherches empiriques dont nous disposons actuellement les résultats sont encourageants, mais loin d'être révolutionnaires. Nous nous trouvons toujours au début de la question masculine. Elisabeth Badinter n'a pas tort quand elle note que c'est l'homme maintenant qui est le continent noir. Je pense que beaucoup d'entre nous donnent des réponses trop faciles. Bien sûr, la question masculine se rapporte à un nouveau partage du travail entre les deux sexes, à l'accès des fenuries aux postes à responsabilité, à notre volonté masculine de cesser enfin de vouloir monopoliser le pouvoir, à des salaires justes, à des lois visant à éliminer toute discrimination etc.
Mais la question masculine ne s'arrête pas là. La socialisation des hommes est une lutte dure et souvent fatiguante pour devenir mâle. L'enfant mâle est obligé de devenir le contraire de sa mère :"Féminin d'origine, il est sommé d'abandonner sa première patrie pour en adopter une autre qui lui est opposée, voire eniiémie" (E. Badinter). Un tel effort dramatique dans notre socialisation ne justifie ni patriarcat ni délit individuel, mais démontre encore une fois que nous n'avons fait que les premiers petits pas pour comprendre la condition masculine.
Bibliographie Astrachan, Anthony: How Men Feel. Ileir Response to Wornen's Demands for Equality and Power. Garden City, N.Y. 1986 Badinter, Elisabeth: L'un est l'autre. Paris, 1986 Badinter, Elisabeth: XY. De l'identité masculine. Paris 1992. Bonnekamp, Ibomas A.: Mânnergruppen in Hamburg. Eine empirische Studie. Hamburg (Phil. Diss) 1988 Brittan, Arthur: Masculinity and Power. Oxford, 1989 Brzoska, Georg/Gerhard Haffner: Môglichkeiten und Perspektiven der Verânderung der Mânner, insbesondere der Vâter-Forschung, Diskussionen und Projekte in den Vereinigten Staaten von Anierika, Schweden und den Niederlanden. Literaturstudie im. Auftrag des Bundesministeriums fUr Jugend, Famüie, Frauen und Gesundheit, Bonn o.J. Bundesministerium fdr Frauen und Jugend (ed): Gleichberechtigung von Frauen und Mânnem - Wirklichkeit und Einstellungen in der Bevôlkerung. Stuttgart 1992. Bundesministerium für Familie, Senioren, Frauen und Jugend (ed): Gleichberechtigung von Frauen und Mânnem. Bonn 1996 BWI: Frauen im Kader. Zürich 1990 Chapman, Rowena: Ibe Great Pretender: Variations on the New Man Theme, in: Chapman/Rutherford Chapman, Rowena/Jonathan Rutherford (eds): Male Order, London 1988 Corso: Arbeits- und Arbeitszeitgestaltang in der Schweiz, Zürich 1990 Ehrentreich, Barbara: A Feminist's View of the New Man, in: New York Ilimes Magazine, 20.5.1984 Equality Affairs Division of the Ministry of Health and Social Affairs, Sweden (ed): Men on Men. Stockholm 1995 Goldberg, Herb: lhe New Male. New York, 1979 Haffner, lhomas: Schutzraum für das Unbekannte. Mânnergruppen: Was sie sind und wie sie wirken, in: Mânnerforam (Kassel) 16, 1997 Hainbach, Sigurd/Walderrnar Kiessling: Die praktische Arbeit des Münchner informationszentrums fùr Mânner, in: Weübach/Kiessling (eds) Hollstein, Walter: Der Schweizer Mann. Zürich 1989 Hollstein, Walter: Die Mânner - vorwârts, oder zurück? Stuttgart 1990 Hollstein, Walter: Der Kampf der Geschlechter. München 1995 Hollstein, Walter: Ende der Frauenpolitik? Zur unvollendeten Emanzipation von Mânnem und Frauen, in: Aus Politik und Zeitgeschehen, Bonn B 42 1996 Hosemann, Wilfried et al: Vereinbarkeit von Beruf und Familie - ein Ibema auch für mânnliche Mitarbeiter? Kôln 1992 Hunter, Mic: Abused Boys: The Neglected Victims of Sexual Abuse: Lexington, Mass. 1990 Kimmel, Michael (ed): Changing Men. New Directions in Research on Men and Masculinity, London 1987 Lehner, Erich/Notker Klann: Mânner in der Familie - Vâter in der Beratung, in: Dialog/Wien, 1, 1997 Madôrin, Kurt: Mânner zwischen Küche und Karriere. 3. Schweizer Mânnerkongress, Liestal o.J Mannege Berlin, in: Fraktion der SPD (ed) Die Frauenfrage als Mânnerfrage. Bonn 1989 Merchant, Carolyn: The Death of Nature. Women, Ecology and the Scientific Revolution. London 1980 Metz-Gôckel, Sigrid/Ursula Müller: Der Mann. Weinheim/Basel 1986 Miedzian, Myriam: Boys will be boys - How we encourage violence in our sons and what we can do to stop it New York/London 1991 Ministerium für Arbeit, Gesundheit, Familie und FTauen Baden-Württemberg (ed): Mütter und Vâter zwischen Erwerbsarbeit und Familie. Stuttgart 1991. Olivier, Christiane: Les enfants de Jocaste. Paris, 1980 O'Neil: Gender role Conflict and Strain in Men's Lives, in: SolomonALevy Parpat, Joachim: Mânnlicher Lebenswandel durch langfristige Mânnergruppenarbeit: Zur Überwindung des patriarchalischen Syndroms. Berlin (Phil. Diss) 1994 Pleck, Joseph H: The Contemporary Man, in: Murray Scher et al. Ryffel-Gericke, Christiane: Mânner in Familie und Beruf. Zürich 1983 Scher, Murray et al (eds): Handbook of Counselling and Psychotherapy with Men. Newburg Park, London 1987 Schmidt, Gunter: Das Verschwinden der Sexuaknoral. Hamburg 1996 Segal, Lynne: Slow Motion. Changing Masculinities, Changing Men. London 1990. Solomon, Kenneth/Norman B. Levy (eds): Men in Transition. New York/London 1982 Swedin, Gôran: Modem Swedish Fatherhood in. Equality Affairs Division Weilbach, Karl/Waldemar Kiessling (eds):Mann Sein - ein Wagnis? Oldenburg 1992 Zulehner, Paul M: Unterwegs zum neuen Mann? Ergebnisse des Forschungsprojekts "Mannsein in Osterreich". Wien 1993.
par Eva MOBERG L'égalité entre les hommes et les femmes: une vie meilleure, une société meilleure? Les hommes valent mieux que la société masculine L'égalité est perçue depuis longtemps comme étant essentiellement le problème des femmes. Mais les personnes qui travaillent sérieusement sur cette question se rendent compte tôt ou tard qu'en dernière analyse l'égalité est le problème des hommes. De même que, sous le troisième Reich (mais la comparaison s'arrête là) les racines de ce qu'on appelait "la question juive" n'était pas les problèmes au niveau des Juifs, mais les problèmes au niveau des nazis. Toute la problématique tourne autour du rôle dévolu par la société aux hommes. "Le jour où les hommes commenceront à se remettre en question en tant que mâles, ce jour-là l'humanité entrera dans un nouvel âge". Ainsi s'exprimait, il y a environ un siècle, l'écrivain remarquable qu'était la Suédoise Klara Johansson. Permettez-moi de situer mon propos dans son contexte en mentionnant quelques réalités du monde d'aujourd'hui. Les hommes constituent l'écrasante majorité de tous les gouvernements, à l'exception de quelques pays nordiques. Les femmes sont pratiquement absentes des conseils d'administration des grandes multinationales. Depuis vingt-cinq ans le nombre des femmes élues au parlement a diminué de 25 % dans le monde. Les hommes possèdent environ 90 % des ressources mondiales et ils gagnent beaucoup plus d'argent que les femmes, en dépit du fait que celles-ci effectuent grosso modo les deux tiers de toutes les tâches. Les hommes sont responsables de la quasi-totalité des guerres et d'environ 90 % de tous les crimes et délits; des actes de violence et de la criminalité des affaires, des infractions au code de la route, etc., sans oublier les trois principales catégories de trafics illicites dans le monde, à savoir le trafic d'armes, le trafic de drogues et la prostitution. L'image masculine telle qu'elle est véhiculée à travers la violence médiatique est celle d'une créature qui "cogne", tue et commet toutes sortes d'exactions. Cette violence médiatique peut de nos jours occasionner des dégâts psychiques jusque chez les plus jeunes enfants (des enfants de 2 ans!). Les luttes que se livrent les hommes entre eux pour acquérir territoire, honneurs et prestige empoisonnent la politique, la culture, la science et la religion. Les réactions en chaîne n'en finissent pas, jusqu'à la troisième ou la quatrième génération, etc. Malheureusement la plupart des hommes réagissent à l'exposé de ces faits comme s'il s'agissait d'un dénigrement délibéré du sexe masculin. Ce qui les choque, semble-t-il, ce sont beaucoup plus les descriptions du comportement masculin réel que les souffrances induites par ce comportement chez autrui.
Or, ce dénigrement apparent ne vise pas les hommes, mais le système patriarcal, avec son cortège de réactions en chaîne. Seuls ceux qui défendent le système patriarcal ont lieu de se sentir offensés. Le fait de vouloir remplacer la culture masculine par une culture humaine globale n'est nullement un signe de haine à l'égard des hommes - bien au contraire! C'est l'expression de la conviction selon laquelle les hommes en tant que tels valent beaucoup mieux que la culture masculine. On a souvent vu dans le combat contre le patriarcat un combat contre les hommes. Il y a là un tragique malentendu, d'ailleurs aisément explicable. La plupart des féministes sont en réalité des vrais amies des hommes. Nous autres femmes croyons en les hommes; nous sommes convaincues qu'ils sont capables de regarder en face la brutalité des faits et de gérer les conséquences. Nous savons que les hommes valent mieux que le système patriarcal. Si je dis cela, c'est précisément parce que je me refuse à assimiler la masculinité à la brutalité, à l'insensibilité et à la cruauté. Je vois plutôt dans ces caractéristiques le résultat de blessures précoces, d'imperfections sociales et d'une perversion de l'idéal viril. Il me semble que la masculinité possède une valeur essentiellement érotique. Indéfinissable mais éminemment vivante, enjouée, chaleureuse et vigoureuse. L'une des évolutions actuelles les plus encourageantes, pour ne pas dire la plus encourageante de toutes, c'est peut-être bien l'augmentation constante du nombre d'hommes qui rejettent le système produisant ces conséquences - le patriarcat. Ils s'efforcent de revoir le concept de masculinité. Ils tentent de découvrir les raisons profondes pour |